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Universités : le classement de Shanghai au service de la réforme
[jeudi 28 fvrier 2008]



Un nouveau cru du classement des établissements d’enseignement supérieur dans le monde établi par l’Université Jiao Tong de Shanghai est disponible. Comme chaque année, les universités, les grandes écoles et les organismes de recherche français ne sont pas à la fête. Même depuis la publication, l’an dernier, par l’université Jiao Tong d’un nouveau type de classement par grands domaines disciplinaires. Ce classement s’ajoute, en février donc, à celui publié chaque année depuis 2003 au mois d’août qui intègre l’ensemble des établissements – c’est le plus connu et le plus commenté.

Le classement de Shanghai n’est pas (plus…) le seul dans son genre. D’autres organisations (universités, écoles, centres de recherche, journaux) publient également leur classement, établi selon des méthodes différentes de celle retenue par Shanghai. On mentionnera en particulier ceux du Times Higher Education Supplement (moins uniquement centré sur les sciences exactes), du CSIS (le conseil supérieur de recherche scientifique espagnol classe en particulier les centres de recherche, ce qui donne à la France un avantage) ou encore de l’École des Mines de Paris qui a retenu des critères permettant aux grandes écoles françaises de faire bonne figure. Tous ces classements sont contestés quant à leurs méthodes d’élaboration et aux critères retenus. La pertinence de l’idée même de classement en la matière peut être mise en cause.

Mais là n’est déjà plus la question. Pour deux raisons essentiellement. D’abord parce que tout le monde (enseignants, chercheurs, étudiants, décideurs économiques et politiques…) regarde désormais ces classements de près. Et chacun d’intégrer, quand il en a les moyens, dans ses choix de cursus, de carrière ou de recrutement, les éléments de sélection et de compétition fournis par ces concours de beauté de la "société de la connaissance". Ensuite, parce que quelle que soit la méthode retenue, les mêmes grandes universités américaines (Harvard, Stanford, Yale, Berkeley, MIT…) ainsi qu’Oxford et Cambridge en Angleterre se retrouvent aux premières places. Ce qui témoigne d’une réalité difficilement contournable de l’offre éducative supérieure d’excellence au niveau mondial, avant tout anglo-saxonne, dont la clef n’est pas tant la taille que les moyens financiers et humains qui sont concentrés dans ces établissements depuis des décennies.

Un des grands intérêts de cette bataille des classements est qu’elle sert de révélateur des différentes attitudes hexagonales face à la réforme de l’université et de la recherche. Celle du gouvernement actuel consiste à s’appuyer sur la nécessité de "rentrer dans cette bataille mondiale de la connaissance" car "les résultats du classement de Shanghai plaident pour une politique de regroupement de nos forces dans le cadre des pôles de regroupement de l’enseignement supérieur (PRES)" (Valérie Pécresse, Le Figaro, 26 février 2008) pour légitimer les réformes en cours (autonomie) ou à venir (évaluation, regroupement de la recherche dans les universités). L’idée stratégique défendue par le gouvernement est donc celle d’une concentration des moyens (équipement de recherche, meilleurs chercheurs, enseignants et étudiants…) dans des pôles d’excellence (entre dix et quinze autour des actuels PRES) comme réponse du système français, en termes de compétitivité, à ce que révèlent les classements internationaux. Cette stratégie est d’ailleurs à l’image de ce qui se fait chez nos voisins européens, avec lesquels, malgré des différences d’organisation institutionnelle, nous faisons face aux mêmes défis.

Cette logique stratégique conduit inexorablement à une refonte d’ensemble du système français : effacement des frontières traditionnelles, statutaires notamment, entre ses différentes composantes (universités, grandes écoles, organismes de recherche) ; mise en place d’une organisation à trois vitesses sur l’ensemble du territoire (grands pôles d’excellence, universités "professionnelles" délivrant des masters après 5 ans d’études et collèges universitaires de premier cycle) ; diversification des moyens de financement face aux besoins considérables (État bien sûr mais aussi collectivités territoriales, entreprises, étudiants eux-mêmes à travers des droits d’inscription plus élevés) ; transformation des statuts des personnels, etc.

Or le problème de la position gouvernementale ne tient pas tant à sa volonté de relever le défi posé par le nouvel environnement international au système français qu’au fait de ne pas assumer pleinement les conséquences de cette "adaptation". La ministre explique ainsi  que "…nous préserverons certaines spécificités du système français, notamment sur le faible montant des droits d’inscription (…) Aucune université ne sera isolée [des pôles, ndlr]" (Valérie Pécresse, Le Figaro, 26 février 2008), alors que compte tenu de l’ampleur du changement annoncé, ces engagements ne pourront être tenus, ce que tout le monde sait et dit, parfois, y compris du côté du pouvoir en place – c’est le cas par exemple de Bernard Belloc, conseiller du Président de la République sur ces questions.

Face à cette ambition réformatrice à moitié assumée, les arguments des opposants à la stratégie gouvernementale (certains syndicats d’enseignants et de chercheurs, des groupes d’intérêt tels que "Sauvons la Recherche", certaines organisations étudiantes s’opposant à la "loi Pécresse"…) ne sont guère plus convaincants. Ils consistent essentiellement à demander plus de moyens financiers de la part de l’État, au nom de principes tout à fait louables mais qui conduisent purement et simplement à renforcer le système actuel sans en changer ni les structures ni l’organisation. Alors que l’on peut se poser des questions tant sur son efficacité que sur l’égalité qu’il est supposé produire. Le point essentiel de ces critiques de la réforme universitaire est le refus de toute diversification des sources de financement au nom du risque de la "marchandisation" du système déjà bien entamée selon ces différents groupes d’intérêt par la professionnalisation due au LMD ou encore la loi LRU, sur "l’autonomie", de l’été 2007.

Reste dès lors à assumer pleinement la nécessité d’une réforme en profondeur du système universitaire et de la recherche en France tout en garantissant non pas les "spécificités" de celui-ci mais plutôt l’application d’une série de principes fondamentaux dont, par exemple, l’égalité réelle d’accès des enfants issus de tous les milieux sociaux à l’enseignement supérieur, le rôle de l’université dans la formation tout au long de la vie, l’importance de la recherche fondamentale ou la compétitivité internationale des chercheurs français dans les domaines d’avenir font intégralement partie. Ce qui implique à la fois une remise à plat de l’organisation et des structures du système français d’enseignement supérieur et de recherche (et donc d’un certain nombre de corporatismes et de positions établies…), et, dans le même mouvement, l’attribution de moyens financiers et humains enfin à la hauteur des ambitions affichées par tous les acteurs  (et donc une véritable mobilisation de l’ensemble du pays pour son enseignement supérieur et sa recherche).


* Lire plus d'articles sur  l'école, l'université, la recherche.


* Bibliographie indicative :

-    ABELARD, Universitas calamitatum : Le livre noir des réformes universitaires, Editions du Croquant, 2003.
-    ARESER, Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une université en péril, Raisons d’Agir, 1997.
-    Claude ALLEGRE, Vous avez dit matière grise ?, Plon, 2006.
-    Stéphane BEAUD, 80% au bac… et après ?, La Découverte, 2002.
-    Collectif, Avoir des leaders dans la compétition universitaire mondiale, Rapport de l’Institut Montaigne, 2006.
-    Collectif, "Universités : vers quelle autonomie ?", Esprit, décembre 2007.
-    Christian BLANC, La Croissance ou la chaos, Odile Jacob, 2006.
-    Guy BURGEL, Université, une misère française, Hachette Littératures, 2006.
-   Christophe CHARLE & Charles SOULIE (dir.), Les Ravages de la "modernisation" universitaire en Europe, Editions Syllepse, 2007, chroniqué ici par Laurent Bouvet.
-    Jean-Richard CYTERMANN (dir.), "Universités et grandes écoles", Documentation française, Problèmes politiques et sociaux, n° 936, mai 2007.
-    Emmanuel DAVIDENKOFF & Sylvain KAHN, Les Universités sont-elles solubles dans la mondialisation ?, Hachette Littératures, 2006.
-    Georges FELOUZIS (dir.), Les mutations actuelles de l’Université, PUF, 2003.
-    Pierre JOURDE (dir.), Université : la grande illusion, L’Esprit des péninsules, 2007.
-    Michel LAMY, L’Université des professeurs. L’immobilisme en mouvement, Punctum, 2005.
-    Jean-Hervé LORENZI & Jean-Jacques PAYAN, L’Université maltraitée. Pour sauver notre enseignement supérieur : universités, grandes écoles et recherche, Plon, 2003.
-    Pierre MERLIN & Laurent SCHWARTZ, Pour la qualité de l’Université française, PUF, 1994.
-    Christian de MONTLIBERT, Savoir à vendre. L’enseignement supérieur et la recherche en danger, Raisons d’Agir, 2004.
-    Christine MUSSELIN, La longue marche des universités, PUF, 2001.
-    Nicolas OBLIN & Patrick VASSORT, La Crise de l’Université française, L’Harmattan, 2005.
-    Jean-Robert PITTE, Jeunes, on vous ment ! Reconstruire l’Université, Fayard, 2006.
-    Laurent SCHWARTZ, Pour sauver l’Université, Le Seuil, 1983.
-    Maria VASCONCELLOS, L’enseignement supérieur en France, La Découverte, 2006.
-    Laurence VIRY, Le Monde vécu des universitaires ou la République des Egos, Presses universitaires de Rennes, 2006.


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Crédit photo : abac077 / Flickr.com
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2 commentaires

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gloubi

29/02/08 06:36
Merci pour cet article qui fournit des sources utiles pour comprendre la question des classements internationaux. J'avoue toutefois que la seconde partie de l'article me laisse un peu perplexe. Quelques faits simples expliquent la présence régulière d'universités américaines dans tous les classements et je crains que la loi Pécresse ne soit un instrument bien insuffisant pour contrer cette hégémonie. Actuellement Harvard a un endowment qui frise les 35 miliards d'USD et une bonne dizaine d'universités américaines ont un endowment supérieur à 10 md USD. Cette capitalisation est le résultat d'une tradition de mécénat très ancrée dans la culture américaine (F.martel en dérit fort bien les rouages dans son ouvrage De la Culture en Amérique) dont rien ne dit qu'elle soit exportable dans nos frontières.
En d'autres termes la diversification des financements et le regroupement des établissements sont des étapes nécessaires mais certainement pas suffisantes pour une amélioration de l'attractivité de nos universités et il ne suffit pas de décréter la diversification des sources de financement pour que les investissements privés arrivent...
Actuellement, et de manière peut-être paradoxale, c'est justement la modération des droits d'inscription qui constitue le principal facteur d'attractivité de l'université française en faisant de chaque étudiant étranger inscrit dans nos facultés un boursier de l'Etat français.
Ce que je trouve inquiétant, c'est la faiblesse des argumentaires en faveur de la réforme, qui, en présentant la loi comme une adaptation à un principe de réalité auquel on ne peut se soustraire, risquent de provoquer une hostilité de principe au modèle universitaire américain alors qu'il y a certainement dans ce système, si l'on prend la peine de l'examiner et d'en faire la pédagogie, une quantité d'éléments dont nos universités pourraient s'inspirer: citons le fonctionnement institutionnel, qui associe contrôle démocratique par les pairs et exigences de gestion rigoureuse, ou encore l'organisation des cursus, qui évitent d'opposer les sciences humaines et les arts aux enseignements plus directement "valorisables" sur le marché du travail et cherchent au contraire à les articuler. Je suis comme vous: je ne vois nulle part dans la réforme actuelle une prise en compte de ces éléments.
Je crains que la loi Pécresse et la plupart des argumentaires en sa faveur ne cèdent à une dérive "nominaliste" bien répandue en France, qui consiste à croire que l'inscription de principes et d'objectifs dans le texte d'une loi suffisent à les traduire dans la réalité.
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David

04/05/09 17:59
"Ensuite, parce que quelle que soit la méthode retenue, les mêmes grandes universités américaines (Harvard, Stanford, Yale, Berkeley, MIT) ainsi quOxford et Cambridge en Angleterre se retrouvent aux premières places."
Ce n'est pas un argument très scientifique !!!!
Il faut avoir à l'esprit que la seule université d'Harvard représente pratiquement le budget du CNRS. De plus l'argument de la ministre plus il y a d'étudiants meilleures est l'université est caduque Princeton: 6000 étudiants
Harvard 20 000 Oxford 18 000 étudiants.
De plus investissement pour la recherche grosso modo aux Etats-Unis 3% France moins de 1%
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