Philosophie

Diderot. Passions, sexe, raison

Couverture ouvrage

Dominique Lecourt
Presses universitaires de France (PUF) , 99 pages

Diderot : un art de vivre et de penser
[lundi 13 janvier 2014]


Inscrit dans une filiation épistémologique - dans le sillage de Wittgenstein, Bachelard et Canguilhem, en passant par Cavaillès, Foucault et Dagognet – Dominique Lecourt a déployé une philosophie des sciences qui révèle l’influence de son maître, L. Althusser. Dans Diderot, passions, sexe, raison , il fait place à la révolution stylistique accomplie par Diderot, dès lors que le corps soutient l’exercice de la pensée.

Pour marquer le tricentenaire de la naissance de Diderot (1713-1784), D. Lecourt lit et relit le philosophe de l’Encyclopédie avec délectation, "séduit" par le style étincelant d’un philosophe dont le rationalisme ne va pas jusqu’à manifester, à l’instar de Voltaire, une ironie mordante. Mais la réflexion théorique de Diderot ne déserte jamais les textes mis en forme par la fiction. Dans les Bijoux indiscrets, Diderot reprend un fabliau du XIIIe siècle et dévoile, dans un Congo imaginaire, les pensées secrètes de femmes qui "caquettent" à travers leurs parures : les bijoux. Enfermé au château de Vincennes pour avoir produit un texte libertin, Diderot récidive dans l’article "Jouissance" de l’Encyclopédie. Quant à la représentation de la femme délivrée dans ce conte licencieux, elle provoque, d’après D. Lecourt, une certaine perplexité : les femmes, comme le suggère un matérialisme radical, sont-elles gouvernées par leurs "bijoux" et enchaînées à la nature ? Sont-elles asservies à leur "genre" ? Si Diderot le pense, on peut supposer que la démystification des tabous n’est pas toujours émancipatrice, ce dont la psychanalyse ne disconviendrait pas.

Diderot passe souvent par une expression quasi "délirante" pour exposer sa vision du monde et de la matière, réinscrit la folie au cœur de la raison, ce dont témoignait déjà Le rêve de l’Alembert. Dans le Neveu de Rameau, traduit par Goethe en 1791 (et dont Hegel affirmait qu’il incarnait la "conscience déchirée" d’un monde prérévolutionnaire), Diderot se plaît à pourfendre le cléricalisme, s’attaque à la pseudo sagesse d’une philosophie qui demeure indifférente aux malheurs des gueux. C’est en mettant en scène un être composite, sans nom propre, à l’identité fragmentée, que Diderot dénonce la puissance des grands et l’hypocrisie sociale. D. Lecourt insiste sur la dissolution proprement "spirituelle" du personnage du neveu, dont la puissance de pensée et le plaisir éprouvé à la réflexion, sont à rapporter, in fine, au désir charnel, au lien intime entre jugement et jouissance : pas de pensée sans corps, par conséquent. Mais, stricto sensu, l’épistémologie diderotienne, nous dit D. Lecourt, relève d’un vitalisme matérialiste plus qu’elle ne souscrit à l’empirisme ou au sensualisme. L’Encyclopédie elle-même serait de facture leibnizienne, hantée et inspirée par la science du vivant de l’époque, par le holisme de l’Ecole de Montpellier, et, tout autant, par la suprématie de la technique. Diderot refuse donc le réductionnisme radical d’un La Mettrie ou d’un Helvétius, ses considérations sur le "génie" sont déjà romantiques et préfigurent Schelling. Les Pensées sur l’interprétation de la nature se fondent d’ailleurs sur l’imagination pour décrypter les analogies "naturelles" et l’extravagance peut être propice à l’exposition scientifique.

On retrouve là la tendance de Diderot à "oublier les règles", à modifier le jeu, qu’il s’agisse de la combinaison "métonymique" des idées et définitions figurant dans l’Encyclopédie ou de la dimension aléatoire de la vie morale et de la liberté. Jacques, dans Jacques le Fataliste, est un animal jaseur qui professe le fatalisme mais se voit guidé, en définitive, par une forme de contingence. Il semblerait qu’il ait reçu de Spinoza l’idée de système, conjuguée à l’argumentation stoïcienne, mais qu’il affirme par ailleurs que l’on ne "maîtrise" rien : sait-on même où l’on va ? Comme le souligne Jean-Claude Bourdin dans une conférence dispensée à Cerisy-la-Salle, en 1995, dans le cadre du colloque consacré aux "matérialismes philosophiques", Diderot parlait certainement de lui lorsqu’il écrivait à propos de Montaigne : "Il suit sans art l’enchaînement de ses idées ; il lui importe fort peu d’où il parte ; comment il aille ; ni où il aboutisse (…). Il n’est ni plus lié, ni plus décousu en écrivant qu’en pensant ou en rêvant." Et de citer La lettre sur les sourds et muets, dans laquelle Diderot, pour expliciter les relations entre sensations dans l’entendement, invoquait des "résonances harmoniques", celles-là mêmes que l’on pourrait déceler dans une multiplicité de phénomènes.

De cette dispersion supposée, de ces analogies revendiquées, de cette langue philosophique "littéraire" susceptible d’ouvrir à la plus haute rationalité par le truchement de la déraison et du rêve, D. Lecourt se fait aussi le témoin. Et, à l’encontre de Colas Duflo (voir son ouvrage Les aventures de Sophie, la philosophie dans le roman au XVIII siècle), on peut prétendre que le style de Diderot, loin de "ralentir" la diégèse et la vider de sa substance, via des développements idéatifs inopportuns, radicalise, en empruntant à la poésie et à l’imagination - la "folle du logis" qui se plaît à faire la folle, comme aurait dit Malebranche - la possibilité de fonder la pensée sur le corps.
 

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