Il se sera fait désirer, ce second tome des œuvres de Jane Austen en Pléiade ! Treize ans se sont en effet écoulés depuis la publication, en 2000, du premier volume qui fit entrer la romancière anglaise trop souvent sous-estimée dans la prestigieuse collection de Gallimard, lui octroyant ainsi la place de choix qu’elle mérite. Après les trois premiers romans déjà parus dans une traduction inédite et présentés par Pierre Goubert , ce tome poursuit chronologiquement avec les trois derniers romans d’Austen : Le Parc de Mansfield, Emma et Persuasion.

Ces textes, écrits dans un laps de temps très resserré (1814-1817), se distinguent quelque peu des premiers, notamment par le ton, et sont souvent considérés comme ceux de la maturité. Le terme toutefois peut sembler un peu excessif si l’on se souvient qu’Austen est morte prématurément, à l’âge de 41 ans, ne laissant que six romans majeurs et quelques textes considérés comme mineurs. En plus des trois ultimes romans mentionnés s’ajoutent au contenu de ce tome quelques appendices, parmi lesquels on trouve des extraits de correspondance et un texte resté inachevé .

L’œuvre romanesque de Jane Austen est donc désormais intégralement disponible en français dans l’illustre collection et il y a de nombreuses raisons de s’en réjouir. En premier lieu, cette publication vient dissiper certains malentendus ou autres raccourcis persistants qui entourent souvent l’œuvre d’Austen en remettant au centre l’essentiel : les textes. Ainsi, cette édition entérine, si cela était encore nécessaire, le statut d’auteure classique de Jane Austen, qui trouve naturellement sa place auprès des grands écrivains du XVIIIe siècle, réunis sous la noble reliure de cuir bleu de la Pléiade. Cette classification clôt d’emblée les nombreuses occurrences fautives de l’adjectif “victorien” utilisé abusivement la concernant. Si les dates de sa courte vie (1775-1817) nous désignent certes une femme à cheval sur deux siècles, c’est pourtant bien le premier qui a marqué sa formation littéraire et son écriture, comme l’affirme clairement Pierre Goubert dès l’introduction.

Aujourd’hui, la surabondance des adaptations cinématographiques ou des suites littéraires des œuvres d’Austen  est indéniable. Si cette tendance témoigne d’un engouement positif et persistant pour l’œuvre austénienne, elle tend pourtant à nous détourner du contenu réel des romans. À tel point qu’on attribue assez régulièrement à Austen des caractéristiques plutôt éloignées de ses œuvres, plaquées par ricochet à partir de ses adaptations. Ainsi, à titre d’exemple, les paysages de la campagne anglaise, qui abondent dans les nombreuses adaptations cinématographiques dont ils constituent le coquet décor, donnent à l’imaginaire austénien un cadre visuel systématique qui n’apparaît pourtant que très peu dans la narration, l’auteure n’étant en rien friande des descriptions géographiques. Il n’est pas rare alors qu’une personne ayant découvert l’univers austénien à travers une de ces adaptations soit étonnée (voire déçue) de ne pas retrouver dans les textes cet aspect – ou un autre – pourtant si “typique” de l’œuvre de Jane Austen. L’original, à force d’être adapté, donnant alors l’impression hautement paradoxale de ne pas être fidèle à lui-même.

Or c’est bien l’original qui a su susciter, par son style si particulier, la franche admiration de Virginia Woolf, Nathalie Sarraute et bien d’autres générations de lecteurs conquis bien au-delà du simple roman sentimental. Plus encore que les intrigues, le véritable talent de Jane Austen se situe dans sa plume, dans son jeu constant entre les différentes voix narratives, dans son utilisation novatrice et décisive du style indirect libre. On ne saurait alors la dissocier de son ironie mordante, capable de moquer tout et tous, avec ce que Vladimir Nabokov, grand admirateur de la romancière, appelait sa “fossette particulière”, celle qui introduit de la satire dans une tournure apparemment anodine. Celle qui commente avec une acidité cruelle mâtinée de génie comique les rapports humains, les lâchetés banales et les mesquineries quotidiennes de la gentry, cette bonne bourgeoisie terrienne de province dont elle déroule les ficelles.

Notons que, dans un même mouvement de revalorisation de l’œuvre de Jane Austen et de son style, la très respectable Revue des Deux Mondes a consacré en mai 2013 un numéro à la romancière anglaise, avec un titre ne laissant pas de place à l’équivoque : “Pourquoi Jane Austen est la meilleure”. Michel Crépu, dès la première phrase de présentation du numéro, fait allusion aux préjugés négatifs que nous avons évoqués plus tôt : “Il est très possible que le fait de consacrer un numéro de la Revue des Deux Mondes à Jane Austen soit considéré comme légèrement désinvolte” , pour finalement balayer cette prétendue frivolité et revenir à une réhabilitation totale de la romancière, notamment par des analyses d’universitaires s’intéressant à l’essentiel : les textes. Et c’est une fois de plus ce que nous encourage à faire ce nouveau tome à notre disposition, dans les meilleures conditions de lecture et avec l’appareil critique nécessaire.

Car on aurait tort de continuer à résumer les intrigues d’Austen à des bluettes sentimentales finissant toutes en chœur vers le même happy end. De même qu’il semble vain, dans un mouvement inverse, de vouloir systématiquement plaquer sur ces textes des lectures anachroniques prônant un féminisme militant avant la lettre. Jane Austen mérite bien plus de nuances que de tels raccourcis n’en laissent. La meilleure façon de s’en persuader est donc de la lire, de la relire et de la faire découvrir.#nf#

Jane Austen, Œuvres romanesques complètes, tome II
Édition établie sous la direction de Pierre Goubert
Traducteurs : Pierre Goubert, Guy Laprevotte, Jean-Paul Pichardie
Gallimard, coll. “Bibliothèque de la Pléiade”

Revue des Deux Mondes : “Pourquoi Jane Austen est la meilleure”, mai 2013