<p>Une &eacute;tude sur l&rsquo;&eacute;panouissement du roman noir anglais en plein si&egrave;cle des Lumi&egrave;res.</p>

L’histoire littéraire oppose souvent deux grandes périodes à l’intérieur du siècle des Lumières : un âge optimiste et une période teintée inversement par un profond pessimisme, la date charnière souvent invoquée par les historiens étant celle du tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Le XVIIIe siècle est donc une “époque oxymorique” , comme nous le rappelle E. Durot-Boucé.

En consacrant ses recherches au roman gothique et en publiant une introduction à ce genre romanesque souvent déconsidérée, cette dernière semble adhérer au jugement esthétique ironique de Bellin de La Liborlière, parodiant le roman anglais alors en vogue sur le continent : minuit est la “plus belle heure du jour” . Face nocturne du rationalisme philosophique, le roman noir est un phénomène historique majeur qui imprègne durablement la culture occidentale, jusqu’au fleurissement du thriller américain et du cinéma de genre aux États-Unis.

L’ouvrage d’E. Durot-Boucé se donne pour tâche d’effectuer un panorama de la littérature gothique. Les premiers chapitres tentent d’inscrire la naissance du genre en Angleterre dans une épistémè marquée, en tout premier lieu, par le primat des thèses philosophiques sensationnalistes, entraînant le développement d’une esthétique spectaculaire et anamorphique. La fiction gothique, comme l’indique l’histoire de l’épithète, a aussi à voir avec la résurgence d’un goût pour l’architecture médiévale, goût pour les ruines et pour le sublime architectural, qui fait du château l’espace matriciel de tout roman noir. Les aménagements médiévaux effectués par Horace Walpole sur sa demeure de Strawberry Hill sont ainsi prolongés, dans l’imagination de l’écrivain, par l’érection du Château d’Otrante (1764), véritable modèle du genre romanesque.

L’étude des nombreuses parodies suscitées par les succès du roman gothique à la fin du siècle permet à l’auteure de faire le tour des éléments topiques constitutifs d’une telle esthétique. La réévaluation de la parodie et de ses fonctions soulève une des questions les plus stimulantes de l’ouvrage : alors qu’il se concevait, sous la plume de Walpole, comme une voie médiane entre romance and novel, entre affabulation romanesque et fiction sérieuse, le roman noir n’est-il pas essentiellement un genre parodique ? Objet d’une irréductible altérité pour le goût français, la fiction gothique connaît une réception complexe outre-Manche. Le parcours de quelques-unes de ses principales traductions révèle l’histoire de son accommodation aux lettres françaises, dans laquelle se réactualise sans doute la mythologie peu originale du génie des nations, celle d’un antagonisme entre esprits anglais et français, sur le modèle de l’opposition paradigmatique entre les jardins carrés à la Le Nôtre et les proliférations paysagères anglaises d’un William Kent.

Manifestée par le gothique, la présence inquiétante de l’altérité et de la nuit au sein même de l’identité s’éprouve également à l’échelle de l’histoire littéraire américaine. Si le roman américain sort directement de la fiction gothique (pensons à Faulkner !), son épanouissement étonne quelque peu chez cette nation jeune, presque sans passé, qui se caractérise par son optimisme vital et sa confiance dans l’avenir. En l’absence de ruines médiévales, la barbarie du gothique s’y incarne toutefois dans la wilderness effrayante du continent, tandis que la culture de la faute, véhiculée par le puritanisme, entretient au sein de la culture américaine une anxiété des crimes du passé, et notamment des crimes historiques. Le gothique, versant obscur de la destinée manifeste du peuple américain ?

Récits de quête et d’égarements labyrinthiques, les romans d’Horace Walpole, Ann Radcliffe et autres Charles Brockden Brown ou Maturin sont facilement assimilables à des fictions archétypales de l’inconscient collectif, où la scène topique de l’ouverture du manuscrit et la présence lancinante des spectres s’identifient métaphoriquement au retour du refoulé. S’agit-il d’une nouvelle application anachronique des concepts psychanalytiques à la littérature ? L’étude propose une hypothèse plus séduisante : la psychanalyse, à travers son obsession du passé, de la transgression et des retours fantomatiques du souvenir, n’apparaît-elle pas plutôt comme un avatar de la pensée gothique, témoignant de l’enracinement de cet imaginaire dans notre culture ?

Plusieurs défauts éditoriaux ne passent pas inaperçus. L’absence de traduction pour les citations en langue anglaise surprend le lecteur néophyte, attiré par ce qui se présente toute de même comme une “introduction” à visée pédagogique. La problématique du même et de l’autre, somme toute très commune, ne donne aucun concept véritablement opératoire pour l’étude du genre. Quant à l’introduction et la conclusion, elles abusent des formulations péremptoires du type “la littérature, c’est…”, qui peuvent très facilement hérisser le poil de tout lecteur hostile aux généralisations pontifiantes. L’ouvrage qu’E. Durot-Boucé consacre au roman gothique n’en demeure pas moins une étude stimulante et instructive, riche d’hypothèses inspirantes que l’on voudrait soi-même pouvoir approfondir#nf#