<p>L'&oelig;uvre de Roger Caillois fut-elle influenc&eacute;e par son collectionnisme ?</p>

Rien ne permet de dire que l’essai d’Axel Gryspeerdt est un texte de critique historique ou esthétique. Sa division en quatre parties – “Roger Caillois et ses récits”, “Les collections de Roger Caillois et de son entourage”, “Les livres et les lettres de et à propos de Roger Caillois”, “Roger Caillois, l’homme, les collections et les livres” – n’a rien de systématique. Gryspeerdt semble préférer le fragment au système. Les pages sont pleines de répétitions, les analyses sont souvent superficielles et ne donnent que rarement leurs sources, les approfondissements paraissent moins “transversaux” qu’arbitraires (par exemple, la comparaison récurrente entre Caillois et le célèbre personnage de Corto Maltese, ou encore avec Daniel Hirst).

Quelques lacunes sautent aux yeux : par exemple, là où l’auteur souligne la continuité entre Caillois, Leiris et Bataille (les “quatre mousquetaires d’un ordre”), il ne mentionne jamais leurs conflits qui entraînèrent brusquement la fin de l’entreprise du Collège de sociologie, en juillet 1940, au moment où une conférence de Walter Benjamin était prévue, deux mois à peine avant son suicide à la frontière espagnole. Ce même auteur n’hésita pas à dénoncer, en 1938 : “Quand Caillois écrit ‘On travaille à la libération des êtres que l’on désire asservir et qui ne devraient obéir qu’à nous mêmes’, il a tout simplement caractérisé la pratique fasciste. Il est triste de voir qu’un courant vaste et ambigu est alimenté par des sources si hautes.” Il manque également tout l’apparat nécessaire de notes, et la bibliographie.

Gryspeerdt, auteur d’essais sur la sociologie des médias et sur les sciences de l’information, écrit plutôt en amateur du collectionnisme et de l’œuvre de Caillois, tout en reprenant mimétiquement la méthode de son auteur, en citant toutes ses œuvres, plus ou moins connues. À côté d’une liste, pourtant intéressante, des collections principales de Caillois (pierres curieuses, animaux fabuleux, papillons, masques, jeux), l’essai ne nous offre pas, comme on l’aurait souhaité, de nouvelles références scientifiques sur ces archives. Il ne parvient pas non plus à nous offrir, contrairement à ses propos (“Faut-il restaurer l’autorité dont Caillois bénéficia dans les années 1970 ?”, p. 239-242), des nouvelles raisons pour nous réconcilier avec son auteur.

Au contraire, l’application de sa méthode produit des passages qui nous inquiètent : par exemple, par rapport à la théorie de propagation de la rumeur (“La rumeur croit de la même manière qu’un élément atteint par le cancer”, p. 48). La curiosité réveillée par cette piste soulevée reste insatisfaite : quel est le rapport entre les bibelots accumulés dans les bibliothèques et dans les archives de Breton, Leiris, Caillois, Picasso et leur propre œuvre ?

Il ne nous appartient pourtant pas de critiquer Gryspeerdt sans admettre que sa passion viscérale pour Caillois et le collectionnisme – qui l’a amenée à Venise, à la bibliothèque Doucet, ou à nous restituer pas à pas la belle nouvelle D’après Saturne (1974) racontant un Albrecht Durer envahi par une pierre malinconique – nous émeut, de telle sorte qu’il faut le citer quand il affirme, comme son auteur, que “l’homme a besoin de lire” , donc de trouver des liens invisibles, des sens implicites.

Son attitude rappelle évidemment l’abstraction passionnée de Caillois, à propos de laquelle Mircea Eliade nous raconte une curieuse anecdote : fonctionnaire de l’Unesco, il se trouvait à une réception officielle dans un pays d’Extrême-Orient quand, soudain, un magnifique papillon se posa sur son nez. L’événement capta toute l’attention de Caillois qui essaya d’attraper l’insecte, puis entreprit de l’emmener rapidement chez lui, dans sa collection, en partant de la réception sans dire au revoir#nf#