Littérature

Bernanos, littérature et théologie

Couverture ouvrage

Éric Benoit
Cerf , 257 pages

Une vision mystique à l’ère du doute
[samedi 09 novembre 2013]


Une riche analyse d’un procédé narratif original dans l’œuvre de Bernanos qui dessine la possibilité de Dieu à une époque déchristianisée.

Alors que, à la suite de la Grande Guerre et à l’ère des fascismes, les Céline, les Sartre et les Camus cultivaient un imaginaire qui s’était laissé séduire par l’apparente absurdité de notre condition, Georges Bernanos s’est lancé le défi de retrouver dans les interactions humaines, sinon la face de Dieu, du moins son dos. En refusant d’appréhender comme un non-sens la douleur inhérente à l’existence, le romancier recherche dans la pauvreté qu’abhorrent les socialistes un bien qui incite à la charité. Au lieu de déplorer les souffrances physiques et les angoisses de nos semblables, que les médecins et les psychologues ne cessent de combattre, Bernanos découvre, même à une époque déchristianisée, une “Église invisible” des victimes de la Terre qui, à leur insu, accomplissent une véritable Passion du Christ . Les enjeux sont de taille ; s’il y réussit, l’auteur de Sous le soleil de Satan résoudra aux yeux du lecteur le débat séculaire de la Théodicée par une réconciliation du Mal et de l’existence de Dieu. Et c’est ce projet ambitieux qu’Éric Benoit entreprend de mettre en évidence dans ses analyses éclairantes d’une œuvre complexe, au carrefour de la littérature et de la théologie.

Par le parcours des thèmes, personnages et intrigues d’une vaste fiction romanesque, ainsi que la mise en exergue de leurs hypotextes évangéliques, M. Benoit invite le lecteur à faire sienne la vision mystique de l’écrivain. L’univers bernanosien se déploie dans la lutte constante entre le Bien et le Mal qui, tout comme l’ont prêché Jésus et saint Paul, équivaut à un combat entre l’amour et le “non-amour” (des autres et de soi), c’est-à-dire entre l’être et le refus de l’être. D’une part, les haineux avatars du diable, dans leur aspiration au vide, entraînent le monde au bord d’un gouffre vertigineux. D’autre part, par leur amour pour l’humanité et en faisant perpétuellement don d’eux-mêmes, les “saints bernanosiens” n’offrent rien moins que l’expérience de la plénitude qu’est Dieu. De surcroît, une part essentielle de cet amour est la douleur, puisque la compassion à la base de l’amour “est indissolublement communion à la douleur d’autrui et co-passion à la Passion du Christ” . C’est par la comparaison des angoisses spirituelles des héros (tels le curé d’Ambricourt ou l’abbé Donissan) avec l’ultime agonie de Jésus au jardin de Gethsémani que M. Benoit révèle leur statut christique.

Bien que cette étude insiste sur la réalité de Satan et des forces du Mal dans l’œuvre de Bernanos, elle nous donne l’impression que, à une ou deux exceptions près, les êtres humains purement mauvais n’existent pas et que le nombre d’âmes sauvées est abondant, même à une époque privée de foi. Prenons les cas de Mouchette et d’Arsène dans Nouvelle Histoire de Mouchette. Quoique l’héroïne éponyme n’affiche aucune conviction religieuse, elle devient aux yeux de l’analyste un “compagnon de l’Agneau” qui assume, par sa mort, le poids des péchés de tout un village. Pour établir le statut messianique de Mouchette, M. Benoit cite, parmi d’autres passages du Nouveau Testament, l’épître de saint Jacques : “Le péché, parvenu à son terme, enfante la mort […]. Vous avez condamné, vous avez tué le juste” . De même que son manque de foi, son suicide est excusable. Puisque la suicidée se révèle être la victime de la trame universelle du Mal, elle agit involontairement ; par conséquent, son acte ultime ne peut être condamné. La qualité involontaire du suicide chez Bernanos est confirmée par l’emploi de verbes résolument passifs dépeignant Mouchette comme une enfant naïve et donc innocente. Qui plus est, même Arsène, qui avait violé la jeune fille, peut profiter de la mort expiatoire de Mouchette pour accéder au salut. Ayant été ivre lors de son acte, ce pécheur n’en est pas entièrement responsable. C’est le sens de l’énoncé de Mouchette qui, faisant écho aux paroles du Christ crucifié (“Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font”), pardonne à son agresseur : “Un homme ivre sait-il seulement ce qu’il fait ?” . Certes, M. Benoit nous offre l’image d’un écrivain croyant qui, lui-même empli de compassion pour un monde déchristianisé, s’inspire des passages bibliques les plus compatissants pour créer une œuvre d’espoir. Même à un âge incrédule, une “Église invisible” est composée de “tous les souffrants du monde et de l’histoire [qui] accomplissent sans le savoir ‘le miséricordieux sacerdoce de la pauvreté’” . Nous comprenons donc que, pour Bernanos, la souffrance des innocents ne mène point à la conclusion de ses contemporains sur l’absurdité de la vie, mais plutôt à la croix de Celui qui sauve.

L’adoption d’une conception catholique de la souffrance s’étend au-delà de la fiction romanesque, jusqu’aux écrits de Bernanos sur son propre exil lors de l’Occupation allemande. Dans son analyse de la correspondance de l’écrivain exilé au Brésil, M. Benoit identifie ce qu’il appelle une véritable “théologie personnelle de l’exil” . Bernanos vit son séjour au cœur du Brésil rural comme une violente séparation de l’humanité, qu’il embrasse par l’acte d’écrire servant du même coup à prolonger son état d’isolement. Si c’est dans un tel acte que Bernanos touche le fin fond de son exil, c’est également par l’écriture qu’il retrouve la communication avec autrui, “la communion qu’il croyait avoir perdue” . Pas si différente du renversement théologique qui perçoit la souffrance humaine comme un plus grand bien, l’appréhension de sa solitude n’est qu’apparente et aboutit même à une communion plus profonde. Comme l’explique M. Benoit, c’est en assumant sa solitude que l’écrivain expérimente la “coopération universelle des âmes” . Par une comparaison de sa solitude avec l’abandon total qu’a subi le Christ à Gethsémani, Bernanos comprend qu’il participe de la divinité même et, ce faisant, entrevoit la fin de son exil. L’image de la communion des saints permet à l’écrivain de regagner une “certaine solidarité fraternelle” . En tant que partie d’un immense corps souffrant universel, Bernanos se sent en empathie avec les anciens combattants de la guerre de 1914 ainsi qu’avec la France en général. C’est donc par cet “ultime renversement” que l’écrivain, au bout de l’exil, retrouve son pays .

Dans un chapitre magistral, consacré à l’étude des temps du récit, M. Benoit révèle une “théologie de l’instant”, ancrée dans le point de vue de Celui qui vit hors du temps, ainsi qu’une phénoménologie chrétienne ouvrant sur l’expérience de l’éternel qui ne cesse de faire irruption dans le présent. Par un fort contraste avec le “chronotype linéaire et déterministe” des romans réalistes, le récit bernanosien manifeste une plasticité du temps humain, une “instabilité de l’instant” . En soulignant d’intrigants mélanges de temps passés et futurs, M. Benoit démontre que “la narration linéaire [est] en retard sur l’événement”, et signale la difficulté que rencontrent les personnages à “saisir l’insaisissable de l’instant” . De même qu’un futur événement imprévisible peut être mystérieusement pressenti, la prise de conscience d’une tragédie qui s’est déjà produite est souvent tardive.

Dans les deux cas, “le texte construit chez le lecteur la sensation de l’imminence d’un événement” qui, lui-même, renvoie à une dimension sacrée, hors-temps “puisqu’il met en jeu le Salut, la relation à Dieu” . Ainsi, la mise en lumière des distorsions, compressions et dilatations du temps narratif pourrait inciter à des comparaisons avec les impressionnantes fluctuations du temps proustiennes. De plus, l’emploi des ellipses chez Bernanos se rapproche de l’ellipse célinienne car, dans l’œuvre de la foi tout comme dans celle de l’incroyance, les points de suspension peuvent servir de marqueur du néant qui menace la tranquillité existentielle de l’homme. En revanche, chez le catholique, ce signe de ponctuation peut à l’inverse désigner l’irruption du divin dans les affaires humaines. Ce que le personnage appréhende comme de l’inattendu, de l’imprévisible, de l’inexplicable du point de vue de la temporalité, la dynamique textuelle le révèle comme étant de l’ordre du miracle. Le critique décrit l’intervention du surnaturel dans le monde comme “un instant qui court-circuite la temporalité normale et le principe de causalité” .

Par conséquent, nous sommes invités à reconsidérer les innombrables événements que le personnage bernanosien n’arrive pas à saisir dans le temps comme autant de traces du divin qui, n’étant pas tout à fait présent dans la conscience du personnage, n’est pas ignoré par le lecteur. Il semblerait que le fait de concevoir une condition humaine soumise à un ordre divin – dans lequel l’éternité de Dieu surpasse la compréhension du personnage condamné à vivre aux confins d’un présent opaque – reviendrait à nier le rôle de la volonté de l’homme. Or, c’est précisément l’éternité de Dieu qui dérange la linéarité du temps humain prétendument déterministe. De ce fait, l’imprévisibilité de l’événement permet à l’individu de suivre un nouveau chemin. Chose étonnante, l’affirmation emphatique de la liberté du héros confronté à l’inattendu s’aligne à bien des égards sur la conception existentialiste de l’homme libre face à l’absurdité de l’être.

Fondée sur l’analyse de l’ensemble des textes romanesques et de la correspondance, la présente étude nous fait découvrir les concepts théologiques qui constituent la logique de l’univers de Bernanos, de même que ses points de convergence et de divergence avec ses prédécesseurs et contemporains. Non content d’offrir une appréciation approfondie d’un écrivain largement méconnu, cet ouvrage offre une contribution importante à notre compréhension de l’espace liminal entre littérature et théologie, mais aussi entre foi et doute.
 

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