<p>Dans un livre magnifique, se dessine le portrait d&rsquo;une femme d&rsquo;exception en m&ecirc;me temps que se donnent &agrave; penser les enjeux d&rsquo;une discipline.</p>

S’il y a un point sur lequel je souhaite exprimer un net désaccord avec Dominique Schnapper, c’est sur la proposition selon laquelle elle n’aurait pas de talent littéraire . Ayant lu un grand nombre de livres de l’auteur, je dirai qu’un caractère commun est la sobre élégance de l’écriture, qui rend le voyage infiniment léger. Dans le présent ouvrage, à cette élégance s’ajoutent fermeté de la pensée et force de l’émotion. À travers la vie d’une grande sociologue, marquée par l’admiration pour un père et l’amour pour un mari, d’une rare puissance évocatrice, tout lecteur reçoit ainsi le présent inestimable de pénétrer, tout en restant sur le pas de la porte, dans l’intimité de la construction sensible d’une œuvre.

Mais derrière le prétexte des Mémoires, les réponses aux passionnantes questions de Sylvie Mesure et de Giovanni Busino permettent d’apporter précisions et lumières, rigoureusement nécessaires tant sont nombreux nos contemporains qui ne prennent pas le temps de lire. Ainsi l’accueil réservé à l’un de ses plus importants livres, La Communauté des citoyens, a été marqué par une incompréhension originelle. Lu comme une sorte de manifeste souverainiste, et souvent utilisé contre la possibilité d’un projet européen, il représentait en réalité une défense de la nation démocratique et non de la nation en tant que telle. Au-delà, il insistait sur le rôle de la dimension politique, si souvent négligé par les sociologues, dimension qui lui est apparue, chemin faisant, comme décisive .


Le national et le républicain

Si la communauté nationale occupe une place déterminante dans la réflexion de D. Schnapper, ce n’est nullement pour célébrer une essence qui rendrait l’intégration de l’autre difficile, voire impossible. Il s’agit principalement de dégager le poids de l’histoire vécue. Un espace civique, par nature abstrait, ne peut ignorer la puissance des émotions. Celles-ci ont une couleur et c’est cette couleur qui rend très incertaine la construction d’une communauté politique européenne. Pour l’auteur, le patriotisme constitutionnel habermassien néglige cet aspect décisif : le monde commun européen n’existe pas et, dès lors, l’intégration politique ne peut se réaliser. Reste qu’il est difficile de trancher définitivement quant à la question de savoir si le lien entre nation et citoyenneté est historique ou nécessaire .

Il me semble que l’on peut renforcer la position de D. Schnapper, tout en la rendant plus ouverte à la possibilité de concevoir une citoyenneté européenne, dans un avenir certes lointain, en la confrontant à celle de Maurizio Viroli. L’engagement républicain de ce dernier n’est, en effet, guère éloigné du sien. Le patriotisme civique défendu par Viroli n’est pas un patriotisme constitutionnel. Même si Habermas reconnaît la dignité morale des différents styles de vie à l’intérieur de la République, on peut penser qu’en exigeant des citoyens des Etats nationaux qu’ils éprouvent de l’attachement aux principes de la démocratie, en tant que principes universalistes, le patriotisme constitutionnel se condamne à l’inefficacité . Affirmer que les citoyens européens "devraient ressentir de l’allégeance et de l’attachement aux principes universels de la liberté, de la justice sociale est comme dire qu’il serait bien […] d’aimer “la femme” ou “l’homme”. On n’aime pas “la femme” ou “l’homme”, mais telle ou telle femme, tel ou tel homme" .

On peut cependant, me semble-t-il, concilier attachements particuliers et réalité politique supranationale. Chez M. Viroli, comme chez D. Schnapper, aimer la liberté, c’est la reconnaître aussi comme valeur pour l’autre. Et pour qu’il y ait des citoyens qui aiment et respectent la liberté des autres peuples, il est nécessaire de partir du patriotisme. Comme l’écrivait Carlo Rosselli pour étayer la thèse selon laquelle "nos meilleurs patriotes" étaient de fervents européistes : "Notre patrie ne se mesure pas aux frontières et aux canons, mais coïncide avec notre monde moral et avec la patrie de tous les hommes libres" . Dans cette perspective, les fidélités nationales ne sont pas un obstacle à la citoyenneté européenne, mais une précieuse ressource. Apprise dans les contextes locaux, la citoyenneté peut être transposée dans le contexte européen sans ajout de principes abstraits et universalistes : "Sans l’apprentissage dans ces contextes particuliers, on n’apprend aucune culture de la citoyenneté" .

Ce républicanisme, celui de D. Schnapper et de M. Viroli, n’est, on le perçoit, nullement comparable à celui des nationaux-républicains français qui, trop souvent, confondent amour de la République et sacralisation de la nation. L’auteur le résume sobrement : "Les principes de la citoyenneté, l’élaboration d’un espace public commun à tous, par-delà toutes les diversités et les inégalités de la société concrète, sont la seule idée dont nous disposons pour organiser une société humaine. C’est mon “républicanisme”" .

Bien entendu, cet engagement en faveur de l’universalité républicaine ne la conduit nullement à négliger le poids des fidélités singulières. En témoignent ses nombreux travaux sur l’existence juive dont le retentissement ne fut pas à la hauteur de l’importance.

Le particulier et l’universel

La typologie présentée dans Juifs et israélites, malgré les remaniements ultérieurs, conserve une grande portée heuristique. L'un de ses grands mérites est d'avoir substitué une démarche sociologique fondée sur l'observation du réel à une rationalisation exigée par la division supposée de l'humanité en groupes d'appartenance religieux. Dans cette perspective, la persistance des juifs dans l'affirmation de leur spécificité devient analysable dans des termes échappant à la vulgate marxiste. Le constat de l’extrême diversité des modalités d'appartenance des juifs de France à leur "communauté" restera un apport précieux à la sociologie du judaïsme, ou plutôt de la judéité, autrement dit de la manière d'être juif, pour utiliser le concept que nous a légué Albert Memmi. Comme l’écrit D. Schnapper, "le concept de “collectivité historique” est essentiel, puisqu’il fonde l’identité collective sur une histoire partagée, à la fois réelle et imaginaire, et non sur des traits “raciaux” ou “ethniques”" (p. 81). Au-delà du cas idéal-typique des juifs, l’auteur introduit à une intelligence nouvelle des modes d'affirmations identitaires dans une société moderne et pose la question du statut de la différence collective au sein de l'espace républicain.
 

On sait que, dans les années 1950 (et bien au-delà), les revendications identitaristes ont rencontré un large assentiment, notamment au nom de la tolérance, nonobstant le fait que "la bienveillance généralisée est trop souvent le masque de l’indifférence et du mépris de l’Autre" . C’est dans son livre majeur, La Relation à l’autre, que D. Schnapper clarifie magistralement les enjeux de ce débat complexe.

L’affirmation de la relativité des cultures peut être considérée comme le point de vue propre de la sociologie ou de l’ethnologie. Celui-ci, largement construit contre l’anthropologie physique, s’est efforcé de réfuter les hypothèses naturalistes cherchant à expliquer la diversité des comportements humains par le rôle de l’hérédité ou celui de la race. En effet, en débiologisant, en dénaturalisant, le sociologue se montre avant tout attentif aux conditions socio-historiques dans lesquelles vivent les collectivités humaines. Il s’oppose à toute forme de pensée essentialiste et, soucieux d’expliquer le social par le social, il refuse de faire de sa discipline "un chapitre de la psychologie" ou "une dépendance de la biologie" . En procédant ainsi, il est spontanément relativiste.

Dès lors, le relativisme culturel est, en quelque sorte, fondateur du projet même des sciences de l’homme. Cependant son absolutisation conduit à des impasses. Sous prétexte de dénoncer les méfaits (réels, cela va sans dire) de l’ethnocentrisme occidental, s’est trouvé, dès lors, paradoxalement valorisé l’ethnocentrisme des opprimés. Privilégiant une approche synchronique, nombre de spécialistes des sciences de l’homme, instruits des enseignements du Lévi-Strauss de Race et Histoire, ont étendu aux systèmes de valeurs des conclusions relatives aux cultures. Il ne pouvait, par conséquent, exister d’étalon absolu permettant de juger ces cultures et ces valeurs. Il devenait, dans cette optique, légitime de s’interroger sur la nécessité de relations interculturelles qui pouvaient être de nature à porter atteinte à l’intégrité d’une culture, à son droit à être différente, voire à sa perpétuation.

C’est sans doute parce qu’elle n’a jamais cédé aux illusions d’une sociologie exclusivement quantitative que D. Schnapper a su, plus que la plupart des autres grands sociologues, Raymond Boudon excepté, ne pas perdre de vue "l’horizon philosophique" : "Le sens même et la justification du point de vue sociologique, c’est de confronter les idées philosophiques à la connaissance rationnelle que les sociétés prennent d’elles-mêmes par l’intermédiaire des sciences humaines" (p. 103). Aussi, en compagnie de quelques auteurs, dont Sélim Abou, pour lequel elle nourrit estime et affection, a-t-elle montré que la promotion, dans le champ politique, de la notion de droit à la différence a rendu problématique la reconnaissance d’une communauté de destin liée à l’appartenance à l’humanité commune. À chacun sa culture, à chacun sa vérité, tel apparaît le slogan de ceux qui, culpabilisés par le colonialisme (et il existe mille raisons de l’être), ont entrepris de remettre en question les droits de l’homme parce que ceux-ci ont pris naissance en Occident. Ce péché originel invaliderait donc la prétention de ces droits à l’universalité. Ce qui est requis ici, c’est le droit de juger des cultures à partir d’une définition de l’homme fondée sur son aptitude au décentrement critique.

La conviction qui traverse l’œuvre de D. Schnapper est que le primat du principe d’universalité, s’il nous conduit à refuser la relativisation radicale des valeurs, n’exclut aucunement la reconnaissance positive des différences. Une approche conséquente de l’universalisme se doit donc de penser l’articulation du particulier et de l’universel. Le temporel et le contingent étant les moyens par lesquels l’homme exprime son humanité, il n’est donc nullement question de renoncer à ses propres références. Au contraire, faute d’un point de vue déterminé, nous nous privons de la dimension évaluative de la compréhension, rendant alors celle-ci rigoureusement impossible. Comme l’écrit Pierre Hassner, dont D. Schnapper dit en passant l’amitié qu’elle nourrit à son égard, il convient d’insister sur la recherche de "la portée universelle de l’expérience unique des différentes cultures" .

Le livre de D. Schnapper ne se limite pas, il s’en faut de beaucoup, aux points mentionnés ici. Il constitue également une introduction limpide à la compréhension sociologique (pour paraphraser le titre d’un de ses textes), à chaudement recommander, en elle-même, à un très large public. Il est aussi un précieux éclairage sur le fonctionnement du monde universitaire. Mais je m’en voudrais de ne pas terminer sur ce qui est, aux yeux de l’auteur, le meilleur d’elle-même, sa complicité amoureuse avec Antoine. Elle parcourt l’ouvrage, tout en restant d’une extrême pudeur. L’observateur ne pouvant l’évoquer sans la réduire, je laisserai le mot de la fin à Marc Bernard, cité en exergue : "Ceux qui prétendent que l’amour ne saurait résister à l’habitude en ont une conception basse"#nf#