Dans un ouvrage dense mais accessible, Alain Policar montre que le principe du libéralisme politique, loin de se réduire au primat absolu de la liberté individuelle, est indissociable de l’idée d’égalité dont l’accomplissement permettrait de réaliser le droit essentiel à bien vivre avec ses semblables.

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Nulle eschatologie latente ou tonalité messianique dans l’avenir qu’Alain Policar trace au libéralisme politique, puisque cette perspective, plus raisonnable que radieuse, ne se dégage qu’après avoir fait valoir son enracinement dans une authentique pensée du politique, qui, depuis Locke jusqu’à Rawls, cherche à articuler l’humanité de l’homme à l’espace public, aux institutions et au bien commun, sans toutefois l’y assigner ou l’y réduire.

Appréhender le libéralisme en tant que philosophie de la liberté et des droits humains essentiels, et non comme l’apologie du libre-échange qui correspond rigoureusement au libérisme, forme l’inflexion de cette "genèse politique du libéralisme" qui s’appuie d’abord sur les grands auteurs de la pensée libérale (Locke, Montesquieu, Constant, Tocqueville, J.S. Mill), parce qu’ils se trouvent à l’origine des réquisits des communautés politiques modernes : "autonomie de l’individu, distinction du public et du privé, liberté de conscience, liberté de presse et d’opinion, séparation des pouvoirs", auxquels il faut ajouter, spécifiquement en France, "l’instruction publique et la laïcité".

Cet ensemble imposant de principes définit ce que l’auteur nomme significativement "l’esprit du libéralisme" qu’il s’agit de réhabiliter en le différenciant d’interprétations abusives, comme l’individualisme forcené, ou réductrices, telle la défense du droit de propriété, voire de "perversions", comme l’ultralibéralisme, qui contribuent à la confusion sémantique et alimentent la méta-idéologie diffuse dûment dénoncée par les travaux les plus rigoureux sur cette question, comme celui de Catherine Audard en France, ou de Stephen Holmes aux États-Unis.

La valeur de l’égalité

La conception politique axée sur l’autonomie des individus s’est considérablement enrichie depuis l’épure inaugurale où Locke articulait la liberté à la loi souveraine limitant le pouvoir et garantissant ainsi les droits fondamentaux de tout être humain. En effet, la notion actuelle d’égalité incite aujourd’hui Amartya Sen à y inclure l’accès aux biens tout aussi fondamentaux dans une théorie qualitative du développement économique. Cet enrichissement n’autorise pas seulement Alain Policar à désincarcérer le libéralisme de sa déclinaison mercantiliste envahissante, mais surtout, dans la partie la plus programmatique et la plus engagée de son essai, à réactiver l’exigence de justice et de solidarité qui anime intrinsèquement la logique du libéralisme politique bien compris, à savoir l’accomplissement de l’égalité entre tous les hommes sans exception.
L’auteur, sur ce point central, adhère à la position dite prioritariste. Celle-ci n’accorde pas de valeur intrinsèque à l’égalité, c’est-à-dire qu’elle ne justifie pas les politiques de justice distributive par la valeur de l’égalité en elle-même, mais par comme moyen d’aider les mal lotis. C’est au sort de ces derniers qu’il faut avant tout être attentif si le libéralisme se veut fidèle à ses promesses d’émancipation.

Ce souci ne se limite pas aux questions de justice domestique. Il implique une particulière attention à la question de la justice globale. Il y a donc des affinités électives difficilement contestables entre l’idée de l’égalité universelle et l’idéal cosmopolitique. Cependant ce postulat n’est nullement suffisant pour induire mécaniquement le type d’incarnation politique adapté à la recherche de la paix et de la justice au nom de la fraternité universelle.

La confrontation entre cosmopolitisme moral et nationalisme débouche ainsi sur une convaincante défense du patriotisme civique, celui de Viroli plutôt que celui d’Habermas, dans lequel les fidélités nationales ne sont pas un obstacle à la citoyenneté européenne, mais une ressource. Comme le souligne le philosophe italien, "une fois apprise dans les contextes locaux, la citoyenneté peut facilement être transposée dans le contexte européen sans besoin d’ajouter des principes abstraits et universalistes" .

C’est donc clairement un libéralisme républicain que défend A. Policar. Cette inflexion républicaine s’incarne notamment dans la critique d’une stricte neutralité de l’Etat. La défense d’un libéralisme substantiel a, en effet, besoin d’une certaine dose de perfectionnisme ("modéré", est-il écrit) ou, mieux encore, d’une "neutralité épaisse" qui s’inspire fortement de la pensée de John Stuart Mill.

C’est également cet auteur qui permet de comprendre que la distance entre ce libéralisme et le socialisme n’est pas bien grande.

Animée d’une visée démonstrative forte, l’argumentation remet ainsi à l’honneur une référence un peu oubliée, celle du "libéralsocialisme" de Guido Calogero ou d’Aldo Capitani dans les années 1930, qui n’est pas une opportune synthèse politiquement judicieuse à l’heure de la mondialisation, ni ne se confond avec le socialisme libéral par ailleurs étudié par Serge Audier et Monique Canto-Sperber, mais propose selon Alain Policar "une étiquette qui convient bien pour ceux qui tendent à unir ce que le socialisme a de plus précieux, l’attention aux inégalités économiques et au processus d’émancipation des dominés, et ce qui fait l’essence du libéralisme, la préservation de la liberté individuelle contre l’arbitraire des pouvoirs" .
Cette philosophie libérale de gauche, authentique et consistante, ce libéralisme progressiste axé sur la solidarité mobilisatrice n’ont pas pour seul but de compenser les effets délétères de la liberté d’entreprise à grande échelle sur le lien social, mais correspondent surtout à un idéal commun de dignité humaine dans une version plus pragmatique avant tout soucieuse de la condition des opprimés et des plus faibles qui réhabilite l’universalisme tant discrédité, auquel l’auteur dédie la dernière partie déterminante de sa réflexion sur l’avenir du libéralisme politique.

Une anthropologie naturaliste

C’est une des originalités de l’ouvrage que de chercher à faire de l’anthropologie (au sens de conception de l’homme), le socle philosophique du libéralisme politique et social. L’auteur estime que l’être humain appartient à la nature avant d’être une construction sociale ou une fabrication culturelle. Il considère comme une "dangereuse impasse"  l’"anthropologie antinaturaliste des sciences humaines" , anthropologie défendue par la plupart des penseurs politiques libéraux. Selon A. Policar, pour combattre le racisme et affirmer l’universalité des droits de l’homme, le libéralisme doit défendre l’idée que les hommes naissent libres et égaux  "si l’homme a une nature, tous les hommes sont essentiellement semblables. Les sujets humains ne naîtraient pas assujettis, mais "libres de plein droit" , non pas malléables à souhait mais susceptibles de devenir autonomes. Ces caractéristiques naturelles, innées, rendraient possible et souhaitable le fait d’accorder à chacun une voix égale à celle des autres : "Si l’homme n’est pas le sujet qu’il croit être, la notion de conviction individuelle sur laquelle est fondée la démocratie moderne n’a évidemment aucun sens" .

L’auteur s’efforce de montrer que l’anthropologie naturaliste qu’il défend n’est ni déterministe, ni éliminativiste, ni relativiste ; pour lui, l’être humain n’est pas contraint de suivre des lois naturelles ; il n’est pas programmé par ses gènes ou ses neurones ; toutes les cultures ne respectent pas de la même façon ses droits imprescriptibles à la liberté et à l’égalité. Nul doute que cette anthropologie naturaliste fera débat à l’heure où, plus que jamais, les réactionnaires et les conservateurs de tout acabit invoquent des "lois de nature" (d’origine divine selon les croyants) pour s’opposer au changement des mœurs et à l’émancipation des individus.

On comprend ainsi que, pour l’auteur, l’attention aux différences doit être "impérativement subordonnée à notre commune appartenance au genre humain" . Comme les fondements des sociétés divisées et toujours inégalitaires que sont les démocraties libérales forment plus que jamais le centre de la réflexion politique contemporaine depuis la Théorie de la justice de Rawls, le thème de la diversité culturelle ne doit pas constituer un "défi" comme on l’écrit souvent, mais redonne au contraire toute son acuité à la question des droits politiques, de l’émancipation et de la citoyenneté active au sein de l’actuel courant libéral (Kymlicka, Weinstock, Shklar, Dworkin), sachant que ces débats s’expriment surtout dans le monde anglo-saxon, puisque la sociologie et la philosophie continentales, à quelques exceptions près (Raymond Boudon, Alain Renaut, Patrick Savidan, Alain Caillé, cités dans l’ouvrage) font plutôt figure de "belles endormies".

La problématique multiculturelle a donc déplacé le centre de la philosophie libérale en érigeant les identités collectives en nouveaux sujets de droit qui revendiquent aussi l’autonomie jadis conférée aux individus. Prenant acte de ces transformations majeures, l’auteur souscrit à une éthique publique suffisamment forte pour reconnaître des droits culturels raisonnables tout en statuant sur le bien commun permettant de faire société. La légitimité de la "liberté des faibles" et de l’aspiration à l’égalité concrète dessine l’axe de renouvellement et même de "reconstruction" du libéralisme politique de notre époque. Pour Alain Policar, les ressources en vue de cette reconstruction se trouvent dans l’humanisme libéral, qui forme le fondement moral du libéralisme politique#nf#