<p>Les actes d&rsquo;un colloque sur les ressorts du roman &ldquo;Pilote de guerre&rdquo; de Saint-Exup&eacute;ry.</p>

Il y a soixante-neuf ans, le commandant Antoine de Saint-Exupéry décollait de Corse. Parti de l’aéroport de Poretta pour effectuer une mission de reconnaissance photographique des côtes de Provence, son bimoteur achève de livrer son dernier écho radar à 8h30, le 31 juillet 1944. Avec cette dernière mission, fatale, l’aviateur scelle définitivement son destin avec celui d’un conflit tragique pour son pays et auquel l’idée même d’une non-participation le révulsait.

Pourtant, après la mission d’Arras qui fait l’objet principal de Pilote de guerre et l’armistice, Saint-Exupéry n’aurait théoriquement pas dû “reprendre du service”. Âge, état global de santé, expériences passées : tous les voyants étaient au rouge pour celui que les Alliés considéraient à tort comme un pilote médiocre. Pourtant, il pourra de nouveau participer à des opérations de reconnaissance depuis l’Afrique du Nord, puis la Corse, grâce à ses relations et, il faut le dire, un certain sens de l’obstination. Néanmoins, c’est entre ces deux périodes que l’auteur de Terre des hommes, émigré aux États-Unis, va chercher à participer d’une autre manière au conflit ; c’est l’écrivain qui entre en scène, et qui use de ses talents littéraires au profit d’un objectif avoué de résistance à l’ennemi allemand.

Pilote de guerre constitue donc une étape tout à fait spécifique de la vie d’auteur de Saint-Exupéry ; cette œuvre, que l’historien de Gallimard Alban Cerisier qualifie à juste raison d’entreprise de soft power, ne manque pas pour autant de style ni de puissance. Cependant, on voit bien qu’au-delà des ressorts littéraires de ce roman se dessinent également des enjeux autres, à la fois politiques, militaires et philosophiques. Une double fin clairement assumée par l’auteur anime l’écriture de ce livre : défendre l’honneur de l’armée et de l’aviation française face à l’invasion allemande, et encourager l’hôte américain à un engagement net dans le conflit. Il ne faut donc pas s’étonner qu’un colloque y soit aujourd’hui consacré, alors même que l’opacité des comportements individuels et collectifs pendant cette période continue de faire l’objet d’études.

Le roman dévoile en effet le déroulement d’une mission de reconnaissance particulièrement périlleuse, pour ne pas dire sacrificielle, effectuée par le capitaine Saint-Exupéry au-dessus de la ville d’Arras. Dans son style habituel, l’auteur y mêle ses sentiments, ses impressions, et notamment son souvenir glaçant d’une débâcle “vue du ciel”. Les Actes du colloque de Saint-Maurice-de-Rémens constituent une clé de lecture édifiante de cet ouvrage, par la diversité des interventions et exposés recensés, ainsi que leur qualité globale indéniable.

On trouve parmi les exposés du colloque des réflexions et des présentations théoriques quant à l’état de l’aviation française de l’époque et les stratégies défensives de l’armée française, par exemple. Ces apports y sont d’une grande précision et offrent un regard rafraîchissant qui abandonne les schémas préconçus et caricaturaux sur la question. Une grande place est néanmoins laissée, et c’est heureux, à l’analyse du style et de la pensée de Saint-Exupéry, sur fond d’engagement militaire et littéraire absolu, et c’est cette perspective qui reste la plus intéressante. Des conditions matérielles de la publication française de l’ouvrage par Gaston Gallimard à une étude approfondie de la nature de l’engagement “exupéryen”, l’esprit de ce colloque aura été de prendre appui sur l’ouvrage pour mieux parler de son auteur. Il s’agit d’y discuter de son rôle durant la Seconde Guerre mondiale et d’aborder la “morale” qu’il défend, ou du moins ses apports souvent trop méconnus à la philosophie du XXe siècle.

Philippe Forest ne manque d’ailleurs pas de situer l’enjeu du colloque dans son ouverture, puisqu’il rappelle d’emblée la stupéfiante assertion de Martin Heidegger qui plaçait Le Petit Prince au sommet de la littérature de son temps ! Ce que nos contemporains ont fini par réduire à un sympathique conte pour enfants devrait être reconsidéré à l’aune de ce jugement, et son auteur avec.

Précédé par Courrier Sud, Vol de nuit et Terre des hommes, le roman Pilote de guerre y est donc présenté comme un élément nouveau dans la veine littéraire et philosophique de Saint-Exupéry. Impossible, pourtant, de réduire l’œuvre littéraire complète de l’auteur à un vulgaire prétexte à la morale de vie. L’intention philosophique se mêle au style comme à la narration, et on sent bien que cet ancien de l’Aéropostale est à classer parmi ces auteurs qui considèrent que les vérités les plus élémentaires et les plus fortes s’illustrent et se racontent.

Cette “vision”, comme l’auteur lui-même aime à qualifier la “connaissance réelle”, est bien entendu précisée et sublimée dans le monumental Citadelle, qui est l’œuvre fondamentale de Saint-Exupéry et son héritage le plus significatif. Pilote de guerre ne manque cependant pas d’apporter des pierres décisives à l’édifice que l’aviateur appelle de ses vœux, et plusieurs contributions du colloque réussissent le pari de les présenter avec clarté. S’il serait bien hasardeux de vouloir résumer la pensée complète d’un tel auteur, on peut toutefois aborder avec les participants au colloque de Saint-Maurice-de-Rémens ce qui ressort, fondamentalement, du roman étudié.

Pour l’aviateur, et l’homme qu’il fut, la communauté humaine n’a de sens que si elle peut se reconnaître dans des pratiques communes forgées par les siècles et les consciences. Cette mythologie de l’échange est pour lui décisive, car elle établit les liens qui unissent les Hommes, terminologie qu’il emploie à dessein afin de signifier la supériorité majuscule de l’homme sur l’individu. Cette expérience d’une débandade militaire et civile à laquelle il assiste depuis les cieux accentue ce sentiment d’une rupture des nœuds gordiens de la civilisation. En somme, et il le rappellera dans sa lettre au Général X, écrite la veille de sa mort, le combat de Saint-Exupéry est celui de la reconstruction de ces interconnexions subtiles et fragiles qui unissent les hommes, et qu’il n’accepte d’envisager qu’au détour de traditions réellement significatives. Le triptyque Pilote de guerre-Le Petit Prince-Citadelle constitue une forme d’anti-Mein Kampf littéraire, opposant aux collectifs uniformes, persécuteurs et massifs la réponse de la civilisation millénaire qu’il défend, celle des hommes à la fois ancrés dans leurs cultes les plus profonds et élevés par les échanges qui les unissent.

Par le prisme des Actes de cet excellent colloque, il est donc offert au lecteur une chance de percevoir toute la complexité d’un écrivain majeur injustement résumé à un statut d’écrivain de contes pour enfants. Il faut affirmer qu’il chérissait lui-même cette complexité, pour lui comme pour les autres ; pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut celui qui refusa aussi bien de reconnaître l’autorité gaulliste que d’être reconnu par le régime de Vichy ! Face à la matrice simplificatrice des totalitarismes, Saint-Exupéry érige en modèle l’amour du sens et du symbole, ainsi que la reconstruction de sociétés dans lesquelles les hommes sont liés entre eux, chacun “responsable de tous”, et non plus dispersés comme des points de lumière entraperçus pendant un vol de nuit. Nos contemporains, acteurs d’une époque marquée par l’atomisation des communautés humaines et l’individualisation à marche forcée, pourraient bien trouver dans la redécouverte de l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry un éclatant remède à ces maux#nf#

 

À lire également :
- Virgil Tanase, Saint-Exupéry, Gallimard, Folio biographies.
- Paul Webster et Claudine Richetin, Saint-Exupéry. Vie et mort du petit prince, Éditions du Félin.