<p>La sexualit&eacute; des filles (notamment &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de ce &laquo; petit ch&acirc;teau &raquo; constitu&eacute; par les relations de Diderot, de Sophie et de sa s&oelig;ur) a, sans aucun doute, fait l&rsquo;objet, chez Diderot, d&rsquo;une s&eacute;rie d&rsquo;&eacute;tudes centrales. Ici, l'auteur effectue un plongeon philosophique dans la pens&eacute;e diderotienne en g&eacute;n&eacute;ral et dans sa conception de la &quot;jouissance&quot; en particulier.</p>

C’est un peu plus qu’un simple texte, puisque l’auteur, avec brio et pertinence, rédige l’ouvrage dans le style de Denis Diderot lui-même, sous la forme d’un dialogue entre "Lui" et "Moi". La dynamique de l’ensemble s’offre donc sous deux traits : un type de rhétorique et une discussion sur la jouissance, selon Diderot. D’une certaine manière, cela revient à préciser aussi que l’ouvrage n’est pas seulement de circonstance – à l’heure du tricentenaire de la naissance du philosophe de Langres et d’une panthéonisation envisagée -, il déploie des qualités de réflexion sur la philosophie de Diderot qui intéresseront tout autant les spécialistes du philosophe que ceux qui souhaitent approcher par ce biais une œuvre de tout premier ordre.

La première intention de l’auteur était de mieux faire connaître l’article "Jouissance" rédigé par Diderot pour l’Encyclopédie, lequel soulève enthousiasme ou indignation selon la philosophie dont on se réclame. Précisons : en 1759, il est question de publier le tome VIII de cette machine de guerre contre les autorités ecclésiastiques et monarchiques qu’est l’Encyclopédie. Mais les lecteurs n’auront ces textes à leur disposition qu’en 1765, avec les dix derniers tomes dont la diffusion avait été rendue impossible en 1759, après la condamnation de l’entreprise par le Parlement de Paris et la révocation du privilège royal.

L’auteur s’arrête donc sur cette année 1759, d’autant plus, qu’outre cet article qu’il souhaite commenter, cette année marque un tournant dans la vie et l’œuvre de Diderot. Il vient de rompre avec Jean-Jacques Rousseau, il vient de voir d’Alembert se retirer de l’affaire encyclopédique, et l’année 59 elle même précipite les catastrophes : retrait du privilège royal, impossibilité de diffuser l’œuvre, année de la mort de son père, ... Néanmoins, Diderot reste prolifique.

Entre autres par cet article "Jouissance" sur lequel se focalise Roger Bruyeron, philosophe, directeur de la collection dans laquelle cet ouvrage est publié. Et il y a, en lui, largement matière à penser. Notamment sur la question des femmes, relativement à la position habituelle qu’elles occupent (ou plutôt non) dans la pensée et la société à cette époque. L’article "Jouissance" aboutit à montrer que les femmes sont les actrices essentielles du dépassement de l’animalité et de la barbarie, sous le versant de la sexualité ; et qu’en ce sens, l’éducation et l’instruction des filles deviennent fondamentales dans une société qui veut s’élever vers le meilleur. Evitons par conséquent de laisser cette éducation entre les mains des prêtres et des religieuses, quand à l’époque, rappelons-le, on ne néglige pas totalement cette éducation, sur laquelle quelques éclairs, de biens d’autres veines, paraitront seulement sous la plume de Rousseau et de Fénelon.

À partir de cet article, l’auteur construit donc son dialogue en en ouvrant largement la thèse selon le rythme ternaire suivant : Jouissance et mélancolie, La bataille de la Marne, Art de la conversation et politique. Disons pour être plus stratégique : la notion même (I), l’application de cette question, par Diderot, à sa propre vie (II), l’extension à la politique (III). Suivent un appendice, des notes et une petite bibliographie. Cette ouverture conduit, bien sûr, l’auteur vers d’autres articles de l’Encyclopédie (par exemple, "Délicieux", "Voluptueux", ...), ainsi que vers d’autres ouvrages de Diderot (Salons, Jacques le Fataliste, Lettres..., Les Bijoux indiscrets).

Pourquoi cet article "Jouissance" constitue-t-il un pivot dans la pensée de Diderot, d’ailleurs, comme dans les moyens qu’il nous offre d’approcher cette philosophie de manière un peu systématique ? Parce qu’on y lit cette capacité du matérialisme diderotien à éclairer l’existence humaine et à lui permettre de rencontrer les grandes œuvres, dont celle d’Epicure (l’auteur nous prie de nous reporter à l’article "Epicurisme" de l’Encyclopédie), celle de Spinoza aussi, par exemple. S’agissant de l’anthropologie fondatrice des positions de Diderot, à cette époque, il convient de rappeler qu’il est, dans ce siècle, l’auteur fétiche du "corps sentant", de la "machine sensible" et d’un empirisme étendu.

Alors la jouissance ? Il faut s’y attaquer sans préjugé et avec simplicité. Et d’abord reconnaître son lien avec la vie. La jouissance est au cœur de la vie, là où elle s’accomplit pleinement, dans la reproduction de la plante, de l’animal, et de l’humain. L’effort pour durer donne naissance à l’acte le plus accompli qui soit : la sexualité. Ce qu’il faut prendre au sérieux, c’est la nécessité de la jouissance pour assurer la continuité dans la succession des êtres. Et l’on évitera de parler d’un acte de reproduction, puisqu’il n’en va pas ici de la question de la volonté. Ni volonté, ni dessein divin, dans cette affaire. À ce niveau, l’auteur prolonge largement la réflexion de Diderot en revenant sur (contre) Leibniz (l’auteur lui consacre une note pertinente) et Voltaire, d’ailleurs à juste titre, notamment autour de la querelle portant sur la finalité dans et de la nature.

Donc, la jouissance est ce qui pousse instinctivement les sexes à s’unir. La jouissance humaine y est d’abord physique et pas toujours partagée par les deux sexes simultanément. Et dans cette partie, les femmes ont leur part. Dans la procréation, notamment, relève Diderot, les femmes ont autant de part dans l’enfant à naître que l’homme. Il n’y a pas que le père qui apporte sa semence. "Je vous propose de nommer cet acte, acte sexuel, et toute la conduite qui accompagne cet acte, qui le précède et parfois le suit, vie sexuelle ou sexualité, à votre convenance". On notera, d’ailleurs, et l’auteur y insiste dès lors que cela s’avère nécessaire, que Diderot ne cesse de souligner qu’il y a encore pour nous "des zones obscures", dans le vivant. Qu’il postule une matière en mouvement et aveugle, ne signifie pas que tout soit déjà connu. Diderot sait ce que sont les limites historiques du savoir.

Mais passons au-delà de ce point. La jouissance peut de surcroit se cultiver. Il est possible de distinguer deux formes de jouissance. La première est celle du corps, et la seconde est bien proche de l’esprit. Si la première concerne le corps, la seconde, celle de l’esprit, prend effet devant l’œuvre à créer par exemple, devant l’œuvre d’art, surtout chez un Diderot qui a érigé la jouissance en critère de validité de l’œuvre d’art (la question rebondit un peu plus loin dans le texte, et dans le chapitre II, à propos du plaisir dans la "perception des rapports", c’est-à-dire, pour simplifier ici, à propos de l’article "Beau" dans l’Encyclopédie). Cette distinction, et ce n’est pas la seule tout au long de l’ouvrage, est essentielle, à un autre titre, elle permet de rappeler qu’on ne jouit pas des choses, mais on les consomme, on les détruit. La jouissance inter-humaine accompagne, accomplit l’acte sexuel dont l’achèvement, selon Diderot, est la reproduction. Si la consommation peut supposer une certaine jouissance, elle est un mode perverti et par là stérile de celle-ci. La relation aux choses n’est pas jouissive, elle est utilitaire.

Ceci souligné, il est possible de revenir sur deux points :
- d’une part, les jouissances peuvent se distinguer ; il en est qui sont satisfaisantes et bienfaisantes, parce qu’elles donnent du plaisir à l’individu et satisfont à la nécessité de la reproduction ; il en est qui ne sont que satisfaisantes mais sont simultanément indifférentes du point de vue de l’individu, tel se présente le libertinage ; et il en est qui sont satisfaisantes mais nuisibles aux individus, ainsi en va-t-il de la débauche.
- d’autre part, c’est grâce aux femmes que la jouissance devient réfléchie et peut conduire au bonheur ; la jouissance devient ainsi le ferment d’une société meilleure ; aussi la jouissance féminine paraît-elle supérieure, de plus haute qualité, moins assujettie à l’impulsion première que celle de l’homme.

Dès lors, l’auteur peut passer au crible des analyses de Diderot, la question de l’acte sexuel d’abord (y compris la masturbation et l’homosexualité, selon Diderot). Il ne peut évidemment se dispenser d’éclairer la position du philosophe dans sa différence avec celle de Platon (Philèbe, Phèdre), quoiqu’il étende ensuite les propos un peu loin, en introduisant dans le parcours des allusions rhétoriques à Jacques Lacan par exemple (notons que c’est le cas d’autres questions moins centrales, en l’occurrence les allusions, peu après, à l’éclectisme du XIX° siècle ou une allusion à la "phénoménologie" de la jouissance).

Mais il ne peut se dispenser de consacrer un passage (dans le chapitre II) à la question de la jouissance de Dieu, ainsi qu’en vit une Saint Thérèse d’Avila. Non seulement la mystique espagnole parle de la jouissance, mais elle distingue joie et jouissance. La première est toute humaine, la jouissance au contraire a sa source en Dieu. Elle dilate le cœur, elle touche le centre de l’âme, et le corps y a sa part, même si le modèle de la sexualité ne fonctionne pas dans ce cas. L’auteur remarque fort bien que Diderot ne retient de cette expression de la jouissance que la question de l’anéantissement de soi, du moi, jouissance finalement totalement accomplie, puisque le moi est entièrement supprimé. Au demeurant, l’interlocuteur n’a pas tort de répliquer que Thérèse est une femme.

Pour revenir enfin sur la question du "petit château", précisons deux choses. D’abord une figure de rhétorique utilisée par l’auteur est, en effet, surprenante : "la bataille de la Marne". Chacun voit l’allusion, mais il fallait en rendre compte : il s’agit bien d’une bataille perdue, d’un lieu de désillusion. Concernant Diderot, il s’agit, par analogie, des désillusions impliquées dans l’amour pour Sophie (Volland, Louise-Henriette de son vrai nom).

Le dernier chapitre de l’ouvrage débord un peu les questions traitées jusqu’alors, du moins traitées plus directement jusqu’alors. L’auteur veut revenir avec son "Diderot", l’interlocuteur de l’ouvrage, sur Les Bijoux indiscrets. Nous restons bien dans le ton, celui de la question sexuelle et de la jouissance, encore s’agit-il ici de la jouissance du pouvoir. Mais l’auteur propose à "Diderot" une lecture particulièrement "moderne" de ce roman philosophique (au sens analysé par Colas Duflo, dans Les aventures de Sophie, dont nous avons rendu compte sur nonfiction), puisqu’il se demande s’il ne serait pas "en son fond un traité politique sur l’art de gouverner ses sujets". Bien sûr, il faut entendre le propos suivant le dessein de l’auteur : un art de gouverner, "non pas en sachant tout des sujets, donc en les espionnant jusque dans leur vie la plus intime, mais au contraire en renonçant à ce type de renseignement, en apprenant à se montrer tolérant et prudent dans ses investigations". Le "Diderot" de l’ouvrage a évidemment beau jeu de répliquer : "C’est là une lecture un peu nouvelle d’un roman qui a paru avoir d’autres visées, mais je ne m’y oppose pas" !

Cela étant, l’ensemble se ferme sur une belle discussion portant sur le statut du spectateur dans l’œuvre de Diderot (comparativement à celle de Immanuel Kant), notamment "esthétique". L’auteur s’arrête sur la relation que Diderot établit entre l’œuvre et le spectateur, en s’appuyant sur les travaux de Michael Fried. Question qui appartient bien, nous l’avons relevé plus haut, à la perspective de la jouissance. D’autant qu’elle débouche sur la référence à la statue consacrée à Diderot (Jean Gautherin, Paris), placée près Saint-Germain des Prés.

Qu’on sacrifie aux festivités du tricentenaire de la naissance de Diderot ou non, cet ouvrage tient bien ses promesses : l’étude de la notion de jouissance chez ce philosophe. Il peut même donner à beaucoup le goût de lire ses ouvrages#nf#