<p>Parcours urbains et litt&eacute;raires &agrave; Marseille en quatorze circulaires.</p>

Michéa Jacobi, professeur et pédagogue, écrivain et plasticien, arlésien devenu “piéton chronique” de la cité phocéenne, nous propose une anthologie littéraire qui est aussi un guide de promenades. Mais le livre ne s’emporte pas dans la poche, ni ne se feuillette en chemin, sous le mistral ou les embruns. Son format, la qualité du papier, de la mise en page, de la typographie bicolore et des photos en font un bel ouvrage.

J’ai cru d’abord tenir une anthologie des écrivains de Marseille, cité amoureuse du verbe qui a toujours été un foyer d’art et de littérature. Or, l’auteur affirme son choix, sa sensibilité, parmi la littérature en toutes langues, couvrant vingt-six siècles d’histoire.

L’anthologie regroupe plus de cent trente auteurs décrivant Marseille. Des plus anciens –Sénèque, César, Justin, Jean Cassien – à aujourd’hui. Parmi eux, quelques Provençaux et des natifs ou résidents permanents de la cité. Le Marseillais souvent s’exile, fait carrière loin ou n’écrit pas forcément sur sa ville. La plupart des auteurs sont de ceux qui voyagent, qui font escale et laissent leur impression : regard “exote” du passant qui ne fait que traverser un bout de ville, saisit des facettes, dérobe des vues, glane des scènes et paroles.

Éclats brillants, colorés, noirs parfois, répondant souvent aux poncifs. Marseille sans fin s’étale dans la transparence. Cent onze quartiers divers et leur cosmopolitisme cimentent l’apport d’arrivants successifs. Port ouvert, porte des ailleurs, seuil et passage entre ici et là-bas, Marseille est cité des autres, commune de tous, bien commun. Le lointain entre au port, l’étranger est chez lui – renouvelés comme le ressac. Accueillante, poreuse, la ville s’altère. Elle change et demeure.

Ici on arrive, on part. Escale maritime, étape routière ou ferroviaire. Marseille en toutes lettres “invite à découvrir Marseille sous plusieurs angles et dans plusieurs époques en même temps, à saisir en un seul mouvement la cité et l’idée qu’on s’en est faite au cours des siècles et jusqu’à aujourd’hui” ; “guide littéraire”, “il s’adresse à des touristes littéraires”.

Quatorze itinéraires en boucle effectuent des coupes diachroniques et spatiales, un butinage à travers voies et voix ; de la page au paysage, mêlant genres et siècles, Michéa Jacobi nourrit ainsi autour d’une thématique notre propre lecture de la ville, afin d’en mieux saisir les variations et les mutations.

Ni notes, ni commentaires ou analyses pour ces impressions qui accompagnent une circumbulation du quai au quai, à pied, en autobus, tramway ou navette vers les îles. Les parcours qui vont et viennent des mailles urbaines aux textes fréquentent peu les lieux chargés, incontournables. Pas de tourisme obligé : des incursions traversières en des habitats beaux ou moches, sales, attrayants ou mornes, riches ou pauvres où les usines et l’ouvrier ont disparu, à la rencontre d’un paysage proliférant entre friches et chantiers, qui se perd dans le roc et les genêts. Sous la pureté de l’azur, maints panoramas s’ouvrent : dénivelés, échancrures, déchirures offrent des angles et points de vues, font embrasser la ville, aiguisent le sentiment du large.

Visibles de presque partout, la mer et Notre-Dame de la Garde dans un horizon de collines. Dans le détail et en panoramique, la cité est décrite tout à la fois banale et surprenante. La luminosité change sa lecture qui avive ou gomme les contrastes, rapproche les reliefs, donne des modelés, efface les détails dans la blancheur. Vents, azur, mer, soleil : l’ouvert, le hors. Foulées, arpents, pas, montées, itinéraires se font en contact avec la nature toujours proche (on suit l’excursionniste solitaire que fut Simone de Beauvoir dans les massifs sauvages ou la révélation des calanques à Paul Morand). Vallons, campagne, îles, plage, calanques, massifs, mer façonnent le territoire communal. On y cultive l’art de vivre en plein air, goûtant ensemble les joies simples symbolisées par le cabanon – qu’interroge Dumas et que déteste Taine.

La marche privilégie l’extérieur. Visites et contacts avec l’habitant sont rares. On voit la foule ou le passant incongru – ici le bon enfant, la dame, et là mauvais garçons, nervi, cagoles. Bavardage, prolixité sont une façon de connaître l’autre, de le sonder, de le tester, de l’interroger, un moyen distancié pour (se) peser, sinon pour se poser. Se conformer aux clichés permet de préserver l’intime. Si dans son désordre urbain, sa rue bigarrée, son bruit, la métropole se prête au spectacle, au soleil, à plaisanter, à briller, elle se donne rarement. Peu pressentent le cœur secret. La ville résiste derrière ses persiennes et rideaux, ses vieilles pierres, ses façades banales, grises. Elle est pudique (sous le rire), sous d’impalpables voiles. Elle aime à vivre sous l’ombre protectrice. Lumière et opacité de l’évidence. Si les immanquables amours vénales ont leurs pages, il en est d’impossibles aussi ; un chapitre aborde la spiritualité et l’“échappée mystique”, et dans les méandres où l’on se souvient de la peste et des galères l’encre déverse son marasme, son inquiétude ou sa noirceur. Là où sociabilité et sensualité débordent, caricaturant la légende méridionale, se tient la gravité de l’être méditerranéen.

L’espace foisonnant de la ville permet ce commerce et les échappées au sens valéryen : la rencontre des hommes et des cultures, des éléments et du corps, de la nature et de l’urbanité, de l’ici et l’ailleurs, des temps et voix passés et futurs. Ma préférence va à ce regard étreignant la ville-port depuis le navire qui s’éloigne du quai . Après avoir bellement décrit le nuancier gris-bleu, transparent, de la cité, cette vision : “Peu à peu nous tournons vers la gauche, et Marseille prend une teinte uniformément dorée, inouïe… Marseille, la cité des départs, des adieux et des nostalgies, est incomparable aujourd’hui, noyée en un océan de lumière, auréolée d’or en fusion… Une heure plus tard, nous doublons les derniers rochers crayeux, d’un blanc livide, que battent éternellement les flots venant de la haute mer… puis c’est finit, tout s’effondre, tout disparaît.” L’aventurière reste à rêver à l’insondable mystère des lendemains ignorés, des fins inconnues. Phocée, le premier nom du port – seuil des commencements – signifie lumière.

Henryk Vierny semble partager cette méditation. D’ascendance irlando-polonaise, le photographe vit et travaille à Beyrouth. Dans ses trente vues, ce migrant tourne le dos à la ville, il demeure dans l’entre deux, sur le littoral, son objectif sur le large, entre le ciel et l’eau. Le grain de sa photographie, en bichromie bleu, rappelle les atmosphères denses des marines de Gustave Le Gray. Il privilégie le ciel nuageux, les tons soutenus, ombrés. La seule présence est un pêcheur de dos en ombre chinoise contemplant le vaste, en couverture. Vierny s’attache aux traces (chaîne, dallage, escalier, barrière, digue, phare, château d’If : signes ténus d’emprise des hommes). Le paysage minéral, méditerranéen, où la vague affronte la roche, où la surface est étincellement est seul prégnant. Le même bleu est repris dans le texte de Jacobi ; couleur de transition, du passage, il entretisse un dialogue avec l’encre noire et la police typographique des extraits choisis.

Le choix large des textes n’épuise pas les découvertes. Jacobi le passeur incite ses lecteurs à lire l’œuvre citée et à “dénicher d’autres livres qui les entraîneront vers une autre excursion” dans la ville sans fin#nf#