Littérature

Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse

Couverture ouvrage

Sarah Bakewell
Albin Michel , 400 pages

Un Montaigne grand public
[lundi 24 juin 2013]


Si les “Essais” de Montaigne ont été écrits pour former les mœurs, autant en faciliter l’approche par une biographie qui contribue à dessiner par les textes et les documents une véritable trajectoire de vie dont elle nous offre la réflexion.

Romancière anglaise, conservatrice au département des incunables de la Wellcome Library, animatrice d’un atelier d’écriture à la City University, l’auteure raconte avoir découvert Montaigne il y a une vingtaine d’années, à Budapest. Désespérant de trouver quelque chose à lire dans un train, elle est tombée sur une traduction bon marché des Essais dans une boutique de livres d’occasion. Seul ouvrage en anglais du rayon de la librairie, elle a d’abord redouté de ne pas le trouver à son goût. Et comme on le ressent vite, à prendre ce livre en main, et en s’arrêtant sur une iconographie tout à fait plaisante et significative, ce “Montaigne” ne l’a plus quittée. Le choc fut immédiat. Elle en a rédigé une biographie à la manière anglo-saxonne, en jouant d’un go-between (pour rester dans le ton) entre la vie de l’auteur et ses propos (puisés dans les Essais relus en biographe). L’idée même de biographie étant théorisée au cours de l’ouvrage, à travers le rapport de Montaigne aux biographies (Plutarque, notamment, p. 97) et à partir de ses propres projets, à la fois.

Ladite biographie commentée a d’ailleurs bénéficiée de traductions en tchèque, finlandais, allemand, slovène et turc avant de paraître en français. Et si la réception mondiale d’un ouvrage n’est pas une garantie conceptuelle, à l’heure mainstream, on ne boudera pas son plaisir à lire et à faire connaître, par exemple aux scolaires, un tel ouvrage qui, sans aucun doute, quoique sans rendre encore véritablement la philosophie populaire, ouvre la voie de la lecture de l’œuvre de Montaigne à de nombreux novices en la matière. On ajoutera même que le thème qui fait le titre de cet ouvrage, pour la France, surfe génialement sur la perspective qui a séduit les lecteurs français ces trente dernières années (le “comment vivre ?”, la “ vie philosophique”, l’“éthique du quotidien”, à la mode Comte-Sponville ou Marcel Conche). Le terrain est tout prêt pour une réception française, sous le charme anglais.

En découvrant des propos surprenants pour elle, l’auteure a vite conscience que bien des choses ont changé depuis la naissance de Montaigne (1533-1592). Ni les mœurs, ni les croyances ne sont plus reconnaissables. Pour autant, “lire Montaigne, ce n’en est pas moins éprouver maintes fois le choc de la familiarité, au point que les siècles qui le séparent du nôtre sont réduits à néant”. D’une manière ou d’une autre, précise-t-elle, en renvoyant à de nombreux exemples, “les lecteurs continuent de se reconnaître en lui”.

La situation française est sans doute un peu différente de celle d’autres contextes. Même le lecteur peu averti sait bien que la lecture de Montaigne est inscrite dans les programmes scolaires français, ne serait-ce que pour avoir entendu les cours du collège et du lycée. S’il complète son parcours en pénétrant parfois dans les librairies, il aperçoit très vite l’immense production de commentaires, analyses, rapports, considérations ou études auxquels les Essais (commencés en 1572 et qu'il poursuivra jusqu'à sa mort) donnent lieu annuellement. Il prend vite conscience du fait qu’il est même parfois de bon ton de prendre Montaigne à témoin de la possibilité d’une philosophie “française”, légère, stylée, abordable, souvent dressée contre une philosophie “allemande”, déclarée par contraste lourde, rugueuse, difficile à lire. Il a entendu les commentateurs d’une époque récente se précipiter sur Montaigne pour publiciser l’idée d’un nouveau genre de philosophie, dont l’objet serait exclusivement la manière de vivre, le style de l’existence, plutôt que le concept.

D’une certaine manière, l’approche anglo-saxonne que met en avant cet ouvrage, relève de deux partis pris différents. Elle se focalise d’abord sur une idée de Montaigne : écrire sur soi pour tendre aux autres un miroir où ils reconnaîtront leur propre humanité. Ajoutant d’ailleurs à cela que Montaigne en conçoit l’idée en la réalisant : “Contrairement à la plupart des mémorialistes de son temps, il n’écrivit pas pour rapporter ses prouesses et ses réalisations.” Elle se focalise ensuite sur la perspective de l’essai, fort adéquate à un certain esprit empiriste (dans un contexte de mutation). À cet égard, l’auteure précise encore : “Les Essais sont donc, bien plus qu’un livre, une conversation séculaire entre Montaigne et tous ceux qui ont appris à le connaître : une conversation qui change au fil de l’histoire, tout en repartant de zéro à chaque fois ou presque”.

En rassemblant son propos autour de la question “Comment vivre ?” (appliquée à la formation de Montaigne et à son existence, ainsi qu’aux théories qu’il développe), l’auteure montre que Montaigne buta sur les grandes perplexités de l’existence. Et elle a listé les principales : comment affronter la peur de la mort, comment se remettre de la mort d’un enfant ou d’un ami cher, comment se faire à ses échecs, comment tirer le meilleur parti de chaque instant en sorte que la vie ne s’épuise pas sans qu’on l’ait goûté ? La table des matières de l’ouvrage est composée ainsi de vingt questions et de vingt tentatives de répondre à partir du texte de Montaigne recomposé.

Du coup, d’ailleurs, la notion d’essai (dont elle n’accomplit pourtant pas la généalogie) reprend du relief. Certes, de nos jours, cette notion rend un son terne. Il rappelle à beaucoup, sans doute, les exercices faits pour tester ses connaissances. Il n’empêche, essayer quelque chose, c’est bien le tester ou le goûter, en faire l’expérience (en l’absence de norme de référence absolue).

L’auteure aurait pu à ce niveau commenter plus largement la pensée de Montaigne. Elle entretient tout de même quelques liens avec le “désenchantement du monde”, pour être bref. Mais ce n’est pas l’axe choisi par elle. Elle préfère commenter Montaigne pour nous et moins pour lui-même dans son époque. Ce pourquoi elle rapproche “essai” de “exercice” ou de exercitatio pour reprendre un terme provenant du latin et que Montaigne connaît bien. Et dans le même temps, elle englobe ces expériences et exercices dans une logique du flux, attachée à la fascination de l’instable. Elle remarque, comme c’est nécessaire, que Montaigne a une idée “instinctive” que l’observateur est aussi peu fiable que l’observé (le futur scepticisme, dont nous parlerons ci-dessous). Les deux types de mouvement interagissent comme les variables d’une équation mathématique complexe, avec pour résultat qu’on ne saurait trouver de point sûr d’où tout mesurer.

Et elle prolonge ce point en une réflexion sur le style de Montaigne. Le livre de ce philosophe, écrit-elle, s’écoule. Il suit le flot de conscience de son auteur sans tenter de l’arrêter ou de l’endiguer. De toute manière, l’âme de Montaigne, selon ses propres dires, “est toujours en apprentissage et en épreuve”. Épreuves qui peuvent se traduire aussi par des mensonges, plus ou moins repérables et que l’auteure souligne : mensonges sur sa gestation (onze mois, mais l’auteur explique comment Montaigne en arrive à ce calcul), sur la propriété familiale (mensonge à l’adresse des nobles locaux), sur l’âge de son mariage, sur les tâches auxquelles il dit pourvoir sans jamais l’avoir fait… Tout cela finalement le rend peut-être un peu plus humain que la statue qui lui est habituellement dressée. Le plaisir de parler d’honnêteté n’est pas récusé pour autant. Faut-il associer ces mensonges aux défauts de mémoire dont Montaigne se targue, ce n’est pas certain ? L’auteure reprend ce thème de la mémoire incertaine, mais pour conclure que Montaigne avait sûrement meilleure mémoire qu’il ne voulait bien le dire.

Un passage un peu plus complet de cet ouvrage concerne la question de l’éducation. L’auteure construit son enquête à plusieurs niveaux : elle raconte la conception de l’éducation selon le père de Michel de Montaigne (dit Micheau), puis elle rend compte de ce que l’on connaît de l’éducation réelle du philosophe, enfin elle met tout cela en perspective par rapport à Erasme, bien sûr (dont “Micheau” rapporte que son père l’avait lu). Enfin, elle confronte ces données à deux choses : d’une part, les réalités éducatives de l’époque, notamment les mœurs relatives aux enfants ; d’autre part, aux théories de l’éducation conçues par la suite par Montaigne même. Tout cela donne au thème de l’éducation une épaisseur qui permet au lecteur de saisir l’essentiel de ce que les Essais proposent dans un contexte délicat.

Examinant la manière dont Montaigne lisait les ouvrages, l’auteure découvre qu’il se prenait d’amitié pour les livres comme si “c’étaient des gens”, et qu’il les reçut dans sa famille. On connaît sa bibliothèque, on sait comment elle a été augmentée des ouvrages légués par La Boétie après son décès. On sait ce qu’il a acquis lui-même. Cela dit, “il collectionnait les ouvrages sans esprit de système”. Il ne les érige cependant pas en fétiches. Il les relie néanmoins dans ses écrits, puisque la rhétorique de Montaigne est traversée de ses lectures. Il ne les reprend pas pour autant dans ses discours (politiques, de maire de Bordeaux) qui, eux, de leur côté fonctionnent différemment, sur le créneau juridique, d’abord, et selon une rhétorique de la nonchalance que l’auteure étudie à partir des archives disponibles.

Dans l’ordonnancement des questions proposées, ce sont maintenant des points plus philosophiques qui viennent en avant, après la rencontre de la vie, de la mort et de la filiation. Le passage s’opère par une analyse des relations entre Montaigne et La Boétie . L’auteure reconstitue avec art la brève carrière de La Boétie, et ne se contente pas, comme on le fait habituellement, de parler de l’amitié des deux personnages. Elle incorpore à la réflexion des éléments concernant la place de La Boétie au parlement de Bordeaux, ainsi que sa vie personnelle. Elle n’écarte bien évidemment pas du tout la question de cette amitié et des problèmes qui se posent, concernant en particulier la publication promise au défunt de ses écrits, parmi lesquels le célèbres Discours sur la servitude volontaire, remanié en Contr’Un et à la carrière chaotique (que l’auteure décrit pour l’essentiel).

Venons-en alors à la philosophie. Ces chapitres (sur l’épicurisme, le stoïcisme et le scepticisme) sont fort bien conçus, à la fois pour éclairer la position de Montaigne et pour donner au lecteur les paramètres de compréhension requis pour suivre le débat entrepris. Revenant sur les écoles grecques en question , sur leur perspective de “trouver un mode de vie connu en grec sous le nom d’eudaimonia (bonheur, joie, épanouissement, propose-t-elle), elle insiste sur les techniques de vie proposées et sur les expériences de pensées qui tissent les textes lus par Montaigne. Elle retrace à travers Sénèque les expériences du “dernier instant” qui facilitent pour le lecteur le suivi de la thèse. Elle repique dans les texte des Essais, les tours par lesquels Montaigne adhère à ces philosophies, tout en les retraduisant dans un contexte non grec et en puisant avant tout en elles ce qui pouvait “marcher” pour lui. Colère, vengeance, peur de vieillir, sont étudiés, ainsi que les remèdes appliqués . C’est d’ailleurs pourquoi, chacun le sait désormais, interprétant les Essais comme un manuel de vie, les contemporains de Montaigne, comme beaucoup de nos propres contemporains, saluèrent en cet écrit la figure d’un philosophe à l’antique, assez grand pour prendre place à côté des originaux. La pensée des sceptiques est sans conteste plus précise encore. Autant souligner, en ce sens, que le problème de cette donnée sceptique se joue à la croisée de Socrate et de Sextus Empiricus : entre le “Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien” et l’épokè sceptique (je suspends mon jugement).

Toujours pour focaliser l’attention sur ce que des lecteurs non-spécialistes peuvent trouver d’intéressant et d’important dans cet ouvrage, on peut encore préciser que d’autres passages devraient donner envie de le lire. Par exemple, les analyses des rapports de Montaigne avec les femmes et les enfants. Avec sa femme en particulier (“N’y aller que d’une fesse”), ce qui offre à l’auteure une belle occasion de parler de la situation des femmes (nobles) à l’époque. On pointera aussi les réflexions sur le statut des animaux. Montaigne n’est pas le seul, d’ailleurs, à l’époque à réprouver la chasse et la torture. Cela fait et fera débat, puisque Pascal se gaussera des propos du philosophe sur les chiens. On n’hésitera pas à approfondir les passages essentiels relatifs aux Indiens et ici les Indiens du Brésil vu à Rouen (des Indiens Tupinamba venus à bord des bateaux de Villegaignon). Montaigne, comme on le sait, fut frappé de constater que, dans leur langage, les hommes sont “moitié les uns des autres”, et de les voir s’interroger au spectacle de riches personnes gorgées de biens tandis que leurs moitiés mouraient de faim à leur porte. Bienheureux Indiens, en somme, qui nous arrachent à nos habitudes ! Montaigne a recueilli des memorabilia sud-américains pour le cabinet de curiosité de sa tour. Les textes rappellent qu’il a des mots certainement cyniques envers la conquête coloniale. L’auteur tente de repérer dans sa bibliothèque ce qui permet de compléter le propos. La bibliothèque de la tour comprenait effectivement des récits de voyageurs, des relations de marins, des œuvres originales françaises toutes récentes. Il a lu de près Jean de Léry dont on sait qu’il a observé, avec la mentalité de l’époque, les Tupinamba avec sympathie et précision. Les comparaisons prêtaient alors à des discours importants, par exemple sur l’opposition nu/habillé, sur le vieillissement, sur le travail, l’avarice, le courage, autant de thème qui retraversent les Essais. Enfin, tout un passage de cet ouvrage s’attache à la carrière politique de Montaigne, sur la base de ses écrits, mais surtout de recherches effectuées dans les archives de Bordeaux.

Encore une fois, cet ouvrage facilitera beaucoup l’introduction des esprits à l’œuvre de Montaigne. Et si ce dernier ne cesse de nous faire sentir le passage du temps : “Je ne peins par l’être, je peins le passage : non un passage d’être en autre, mais de jour en jour, de minute en minute” , l’approche du propos à partir de cette biographie donnera certainement lieu à une sensation particulière d’être vivant.
 

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3 commentaires

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Georg-Friedrich

02/09/13 09:40
2 erreurs factuelles dans ce compte rendu : Les Essais n'ont ni été commencés en 1572 ni achevés en 1574!
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Antoine Tricot

02/09/13 16:46
@ Georg-Friedrich

Merci d'avoir signalé cette erreur. Je suis d'accord avec vous sur la date de fin. J'ai d'ailleurs corrigé.
Mais pour ce qui est de la date de début, 1572 me semble correct. Je cite l'Encyclopedia Universalis : "C'est vers 1572 que Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) entreprend la rédaction des Essais, qui l'occupera jusqu'à sa mort." Si vous avez d'autres informations, merci de nous le signaler.
Cordialement,

Antoine Tricot
Secrétaire de Rédaction/Rédacteur en Chef
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Georg-Friedrich

10/09/13 18:29
En fait, ce sont les éditeurs de Montaigne qui font remonter l'écriture des premiers essais à 1571, qu'il s'agisse de Pierre Villey, dans l'édition PUF-Quadrige (p. 7) ou plus récemment Catherine Magnien-Simonin, dans la nouvelle édition de la Pléiade : http://www.fabula.org/actualites/nouvelle-edition-des-essais-de-montaigne-en-pleiade_18676.php
1571 ou 1572 n'a en soi finalement pas beaucoup d'importance. Ce qui m'a fait réagir, c'était l'idée qu'on puisse imaginer que les Essais avaient été composés en 2 ans. Merci à vous d'avoir rectifié l'erreur.

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