Une des pensées de l'existence est mise au jour par la publication de ce volume, qui montre comment déconstruire, dès cette époque, la pensée philosophique dominante.

 

Lorsqu'on en parle, on le renvoie toujours à la pensée existentialiste. Au lecteur de vérifier, puisqu'il peut désormais disposer de textes accessibles. Faut-il classer ce philosophe à côté de Gabriel Marcel, Jean Wahl, Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, Léon Chestov et Nicolas Berdiaev ? En tout cas, il s'agit bien d'une pensée de l'existence à défaut d'être clairement un existentialisme.

Roumain expatrié en France, jeune poète et critique, cinéaste, Benjamin Fondane (1898-1944) a eu son heure de gloire, même s'il est de nos jours bien oublié. Il confesse lui-même n'être pas venu à la recherche philosophique par les voies habituelles de l'école. Au lecteur de juger si le cri que jette cette philosophie requiert une réhabilitation ou une simple lecture oublieuse.

Il reste que la déportation et l'assassinat de Fondane à Auschwitz en 1944 a contribué à arrêter cette œuvre brutalement.

L'ouvrage consacré à la "conscience malheureuse", selon une expression puisée dans Hegel, est paru en 1936. Dans cet ouvrage, Fondane fait littéralement écho à l'œuvre Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel, de Jean Wahl, parue en 1929 et renouvelant les études hégéliennes, à l'encontre desquelles Fondane se situe. La conscience malheureuse n'est plus ni la conscience religieuse (Hegel), ni la conscience aliénée dans le monde du travail capitaliste (Marx). Le malheur fondamental de la conscience humaine c'est la situation d'une conscience qui souffre de la mort, ce fatum par lequel s'opère l'aliénation de l'homme. La souffrance de cette conscience, c'est la finitude. Fondane relie l'idée de la conscience malheureuse à l'idée d'une conscience susceptible de s'affranchir, et par conséquent, d'une conscience capable de lutter contre le malheur qui l'informe, et de se rendre libre d'espérer que le malheur pourra s'en aller un jour. Aussi ce qui importe à l'auteur c'est l'acte même "par lequel l'existant pose sa propre existence, l'acte même du vivant, cherchant en lui et hors de lui, avec ou contre les évidences, les possibilités même du vivre", fut-ce au prix de stratégies d'évitement et de dissimulation.

Cette tâche métaphysique est brillamment défendue par Fondane, à condition de se soumettre à son exigence d'une autonomie de la conscience malheureuse à l'égard des conditions sociohistoriques et politiques. De là, par ailleurs, les violentes critiques de cette philosophie, à l'époque, de la part du marxiste Henri Lefebvre. Le destin de l'homme ne serait pas entièrement épuisé par les exigences et les obligations du social, écrit Fondane. Il faudrait savoir choisir de travailler aussi la catégorie métaphysique du "malheur". Néanmoins, Fondane ne nie pas l'importance du social, de considérer de près la dramaturgie d'une condition sociale et politique intenable, de la dialectique renversante, mais ces axes de travail ne laissent pas assez de place, à ses yeux, à une réflexion sur la vie intérieure, les angoisses vécues. Une "philosophie du concret", ainsi nomme-t-il sa recherche, s'oppose alors à la philosophie abstraite qui entretient entre les hommes un état obscur de tension et de conflit. Son objet ? Comment alléger la division de la conscience avec elle-même ? Comment faire pour que l'existence de l'homme ne s'impose pas à lui, mais qu'il s'impose à son existence ?

Pour accéder à ce thème de l'existence, il faut accepter de plonger d'abord dans une nuit ténébreuse. La nuit - si souvent brocardée par les philosophes -, dès lors qu'elle se fait "merveilleuse et atroce", facilite l'effondrement des certitudes, et permet à la pensée de s'engager sur des chemins sur lesquels elle ne trouve rien de prêt d'avance, et rien à quoi s'accrocher, sinon elle-même. Cette nuit, c'est alors celle qui fait surgir l'existence, une existence qui ne se dissout pas dans les édifices de la théorie fermée sur elle-même. "Mieux vaut sauver l'existence, dussions-nous pour cela briser en morceaux" les systèmes philosophiques aveugles.

Ceci fixé, il convient de préciser un certain nombre de choses concernant la fabrication même de l'ouvrage. Une série de notes et commentaires aide le lecteur à s'y retrouver. Chaque chapitre, préface comprise, a été rédigé de manière autonome. La préface fut publiée dans une revue. Le chapitre 1, qui donne son titre à l'ouvrage, fut publié dans Les Cahiers du Sud. Ainsi en va-t-il aussi des chapitres suivants, certains parus tels quels, les autres combinant plusieurs articles, un autre reprenant un compte rendu d'une traduction. L'ensemble fut alors publié sous sa forme actuelle, non sans susciter de nombreuses critiques que le dossier du livre souligne. Ce dossier précise aussi selon quelles voies et quelles formules la philosophie de Léon Chestov se trouve investie dans les propos de Fondane.

Dans la veine choisie par Fondane, l'attaque de la tradition philosophique est brutale : "Toute philosophie n'est donc qu'un conseil à la résignation, une édification, une morale dissimulée, mais active, de négation" . Position explicable à partir de l'article qui donne son titre au volume : "la conscience malheureuse", titre dans lequel on reconnaît cette double allusion, à Hegel et à Kierkegaard, indiquée plus haut. Il est en effet un fait étrange qui constitue la condition humaine, son paradoxe fondamental : l'homme est un être vivant qui ne peut s'assumer. "Par une étrange et inexplicable défaillance de son instinct de conservation, il s'accorde à appeler nobles, claires, souveraines, divines, libres, les valeurs qui le meurtrissent, de même qu'il n'hésite pas à appeler obscures, viles, basses, arbitraires, démoniaques, les valeurs qui le vivifient" . Certes, les dieux ont été balayés, les mythes ont rejoint les poubelles de l'histoire, l'homme est parvenu enfin à se détacher des préjugés - tel serait l'état du monde - cependant il mène une vie qui est soumise à la culpabilité et à l'instinct de mort (Fondane connaît assez bien le Freud du "malaise dans la civilisation"). Et cela n'est pas passager, voué à une solution prévisible et prochaine. L'homme de demain se trouvera aux prises avec les mêmes difficultés éternelles. L'homme a généralement fait un sort étrange à son malheur, celui qui, sous le nom de "principe de réalité" s'est emparé de son esprit et ne cesse de lui commander. Ce principe est même devenu l'unique critère de l'expérience et la seule source des évidences humaines. A entendre l'homme, le temps n'a que deux modes : le passé et le possible. De plus, l'espoir se permet de juger le malheur qu'il a été, S'il n'est pas éternel, dit-il, s'il n'a pas droit au prédicat de la vérité, mais seulement à celui du contingent, de l'accident, pourquoi dont a-t-il été ? Cette déchirure n'existe d'ailleurs pas seulement en l'homme, elle se propage aussi entre les hommes.

Toutefois, "il arrive parfois que des hommes en aient assez de tricher, de piper les mots ; cette honte, cette lâcheté pèsent à leur individu ; l'envie leur prend d'agir au grand air, à la face du monde, et de proclamer que le savoir les vole, les exploite" . Et voilà le thème de l'existence qui surgit. Il faut maintenant, si possible, sortir de la confusion entre une pensée de l'existence et une pensée en tant qu'existence, pensée de ce qui est, expérience interne, unique, secrète, incommunicable, solidaire de l'existence individuelle dont elle est comme la sécrétion en même temps de le principe du mûrissement intérieur. Il convient donc de refuser la pensée qui se pense, qui se regarde penser et vivre et qui n'étant plus le mouvement intérieur même, mais seulement un objectif photographique braqué sur ce qui est, est obligée d'y projeter la lumière aveuglante de ses lampes.

En un mot, "émergeant de l'expérience poétique, la pensée existentielle agit comme pensée restitutrice par rapport à la pensée philosophique qui est une pensée consommatrice" . La pensée existentielle est donc une pensée proche de celle du poète, une pensée de passion, de dilation, ajoute Fondane. Elle s'oppose à la pensée logique qui, elle, se dérobe au continuum vital et semble poursuivre d'autres desseins que le vital . Ce qui nous reconduit vers la pensée de Léon Chestov, auquel Fondane consacre de nombreuses pages.

Et Nietzsche, au cœur de cette pensée ? Il y a évidemment sa place, et au titre de "l'un des plus grands événements intellectuels du XIX° siècle", d'une pensée de l'irrésignation. Aucun système ne saurait l'enfermer. Sa vérité est dans la poursuite et non dans la rencontre qui signifie l'arrêt. Nietzsche, montre Fondane, est philosophe mais raille le philosophe ; il déteste l'homme religieux, mais le révère ; il hait l'esprit, mais le vénère ; il hait le Christ et aime Dionysos, mais il voudrait être le Christ passionnément. "Ce sont là textes magiques, qui nous brûlent les doigts". Car, pour Nietzsche, "malgré son humain trop humain, l'humain n'est pas intéressant ". L'homme a manqué son but de toute éternité. Il ne commence qu'à présent à en prendre conscience. Certes, partout l'homme a témoigné de son impuissance à être un dieu, et cette impuissance met Nietzsche en rage. Si néanmoins il faut quelque confiance à l'homme, c'est pour l'unique "raison que cet homme a accompli une seule action terrible et tragique : celle d'avoir tué Dieu". La mort de Dieu est la clef de sa philosophie. Le fait que Dieu soit mort, cela change toutes nos évaluations (la loi, le devoir, l'impératif catégorique, la raison). D'autant que c'est l'homme qui a tué Dieu. Et qu'il persévère à vivre comme si Dieu existait encore. Il continue à vivre comme si cela n'était pas un événement considérable, en se laissant enchaîner à nouveau au moment même où il eût dû devenir libre et pareil aux dieux.

Suivent de petits essais sur Gide - montrant que les pensées de l'auteur ne sont que des manières de justifier et de mettre en lumière l'importance et le prestige de son œuvre -, sur Husserl - et la description des structures de la conscience -, mais aussi sur Bergson.

L'étude sur Henri Bergson, Bergson, Freud et les dieux, s'ouvre par un panorama de la crise des valeurs dans les années d'après-guerre : dans le travail, en sciences, en éthique et dans la métaphysique. Et Bergson semble être le fruit "mûr de ce renouveau". Fondane fait alors allusion aux écrits du philosophe, et à leur manière de faire époque : le langage spatialisant, le temps, la durée, ... L'opposition entre l'intuition philosophique et l'intelligence est relevée avec précision : "une intelligence nécessiteuse, façonnée par l'action de l'homme sur les solides dans un but intéressé d'exploitation et de rapine...", une intelligence qui fragmente tout comme le procédé cinématographique... Puis l'auteur se penche sur Les Deux sources de la morale et de la religion. Il relie cet ouvrage aux précédents par ce thème de l'intelligence : désormais elle menace la cohésion sociale. L'intelligence, cette faculté dissolvante, pousse l'homme à se contenter de vivre agréablement. Or, de même que l'intelligence devient une faculté égoïste, hédoniste, antisociale et dissolvante, l'intuition se fait faculté fabulatrice, élan moral, activité mystique, création de dieux. La principale fonction du vivant n'est pas, en effet, de "vivre agréablement" mais de vivre. L'intuition, quant à elle, relevant de la durée, répare les dégâts de la pensée dissolvante. L'homme réunissant ces deux facultés, compose en lui une harmonie de scandaleuses dissonances. Et Fondane de remarquer alors qu'il existe chez Bergson un hiatus entre les premières œuvres et Les Deux Sources. Désormais, il embrouille les questions et les rend insolubles. Dans cet écart, il opère la confusion entre la morale et la religion. De ce fait, la création des dieux équivaut à créer des impératifs moraux. Et Fondane de critiquer ces propos qui reviennent à valoriser les possédants et satisfaire aux plus pressants souhaits du capitalisme, qui refuse ses faveurs à une morale laïque et préfère un dieu - qui nous vaut ici de belles pages sur la différence entre le dieu de l'Ancien et du Nouveau Testament, ainsi qu'avec le dieu protestant - qui prêche l'austérité. Mais il récuse aussi la lecture des mystiques entreprise par Bergson. En discutant avec des objecteurs (imaginés) à sa lecture de Bergson, Fondane poursuit son analyse, et prend en compte les objections de Freud à de tels développements, mais pour s'aventurer simultanément sur le terrain d'une critique de la généalogie freudienne de la morale et de la religion (en s'appuyant sur des ouvrages d'anthropologues et d'ethnologues, parmi lesquels Lévy-Bruhl).

Le volume se clôt sur Heidegger, Kierkegaard et Chestov à nouveau. Le lecteur découvrira avec bonheur ces petites études conduites avec art, et qui ne sentent pas la lourde étude universitaire. Le style de l'ensemble prête à des lectures raffinées, mais souples, absentes de technicité. Néanmoins, il convient de connaître les références pour apprécier les propos de Fondane. Disons alors, pour terminer ce compte-rendu, que l'entreprise de republication de ce volume est fort appréciable. Nous avons ainsi accès à des travaux qui, outre leur réputation en leur temps, font droit à des compléments justifiés dès lors qu'on s'intéresse à la genèse des grands courants de pensée, par exemple, du XX° siècle#nf#