Littérature

Haïti. Enjeux d'écriture

Couverture ouvrage

Collectif Sylvie Brodziak
Presses universitaires de Vincennes (PUV) , 192 pages

Haïti, littératures au pluriel
[jeudi 30 mai 2013]


Une approche diversifiée de la littérature haïtienne contemporaine, qui mêle études de cas et perspectives générales, analyses critiques et points de vue d’écrivains.

L’ouvrage dirigé par Sylvie Brodziak propose un parcours de la littérature haïtienne à travers une double grille de lecture : le corpus est interrogé à partir de la notion de bilinguisme, d’une part, et d’écriture diasporique, d’autre part. Ces deux lignes directrices permettent de structurer l’ensemble du volume, même si le plan ménage des échappées, notamment vers le rapport à l’histoire, l’étude de la réception et la place des femmes dans la promotion de cette littérature.

Le livre s’inscrit explicitement dans le sillage d’Écrits d’Haïti, dirigé par Nadève Ménard , que Sylvie Brodziak cite à plusieurs reprises dans sa présentation : elle indique alors partager avec ces prédécesseurs la volonté de prendre en compte la “diversité de la littérature haïtienne” . La perspective est sans doute moins critique que celle adoptée par Nadève Ménard et les contributeurs de son ouvrage : l’objectif affiché est ici moins de mettre en cause des concepts critiques que de confronter la littérature haïtienne aux “défis de la littérature mondiale” .

La démarche de l’ouvrage se caractérise dès lors par la pluralité : cette qualité apparaît comme la conséquence d’une logique d’ensemble qui met l’accent sur deux concepts clés qui impliquent une tension, entre les langues, d’une part (le bilinguisme), entre les géographies et les espaces culturels, d’autre part (l’écriture diasporique). Sans être à proprement parler pluridisciplinaire, le volume témoigne du souci d’aborder la littérature haïtienne à travers différentes méthodes.

Certaines contributions portent sur une œuvre en particulier, dont elles offrent une lecture thématique en insistant sur la construction des personnages (comme l’article de Nicole Michel Grépat), sur le travail de référentialité au sein de la fiction (comme les articles de Charles Forsdick et Sylvie Brodziak), sur l’intra- et l’intertextualité (comme l’article d’Anthony Soron), sur la mise en scène lyrique du plurilinguisme (comme l’article de Violaine Houdart-Merot). Le lecteur, à travers ces différentes approches, est invité à relire ou à découvrir les œuvres de Lyonel Trouillot, Dany Laferrière, Marie-Célie Agnant, Émile Ollivier ou Fabienne Pasquet qui, depuis les années 1980, se construisent un statut de “classiques contemporains” de la littérature haïtienne. Les auteurs qui fondent la modernité littéraire haïtienne ne sont pour autant pas oubliés : les “enjeux d’écriture” haïtiens concernent aussi bien Jacques-Stephen Alexis, Marie Vieux-Chauvet ou encore René Depestre et Frankétienne – à qui l’étude de Violaine Houdart-Merot est consacrée.

Les contributeurs réfléchissent à la canonisation de la littérature contemporaine – notamment avec un travail sur la réception, que Christiane Chaulet-Achour aborde à partir des prix littéraires, ou encore avec les perspectives d’histoire littéraire qu’ouvre Dominique Fattier, lorsqu’elle étudie le bilinguisme constitutif de la littérature haïtienne, ou Bruno Doucey, dans sa présentation problématisée d’une anthologie de “poésie féminine en Haïti” qu’il a éditée en 2010 . En même temps, les différents articles contribuent à cette canonisation. Anthony Soron présente ainsi L’Énigme du retour de Dany Laferrière comme l’œuvre d’un écrivain arrivé à une maturité littéraire, qui “semble s’être libéré de tous les artifices qui ont fait de lui un écrivain dans le vent” , et il rappelle le prix Médicis qui couronna le roman en 2009. Le projet de recherche de longue haleine sur les archives d’Émile Ollivier, présenté par Lise Gauvain, témoigne aussi de l’importance qu’a pris cet auteur, dans les champs littéraires tant québécois qu’haïtien.

À côté des études de cas, des articles proposent une perspective plus large, en déplaçant ainsi la focale. Cet élargissement prend lui aussi des tours assez variés. Dominique Fattier esquisse des éléments de théorisation du bilinguisme en mâtinant son étude littéraire de notions de sociolinguistique. Fulvio Caccia revient sur la notion d’écriture migrante en insistant sur le rôle des écrivains de la diaspora haïtienne au Québec dans l’élaboration d’un concept dont la portée s’étend au-delà de ce cas. Christiane Chaulet-Achour emprunte les voies de la sociologie de la littérature dans son travail sur les prix littéraires. Charles Forsdick adopte une démarche résolument comparatiste, en intégrant l’écrivain haïtien anglophone Madison Smartt Bell à son corpus et en maniant des outils conceptuels nés dans le cadre des postcolonial studies, notamment sous la plume d’Edward W. Said.

Enfin, l’ouvrage laisse la part belle à l’expérimentation et à la création. La contribution de Lise Gauvain présente un travail en cours, mené de manière collective par une équipe de chercheurs : elle indique de nombreuses pistes de réflexion, sans conclure ou clore une démarche appelée à se poursuivre au fil du temps. Bruno Doucey propose une réflexion sur le statut et la création des poétesses haïtiennes et témoigne en même temps d’une expérience active d’éditeur pour la promotion de leurs écrits.

La parole est aussi laissée aux écrivains eux-mêmes. Le romancier suisse Guy Poitry expose ainsi la signification symbolique qu’a prise la figure de Dessalines dans une œuvre de fiction parue en 2007  : refusant tout exotisme, l’auteur fait de la réalité historique haïtienne un espace d’exploration existentielle. En confrontant sa propre œuvre à celle du grand poète Georges Castera, Jeau Durosier Desrivières montre que le bilinguisme est à la fois l’arrière-plan d’un imaginaire culturel, un lieu de rencontre interculturel et l’un des modes d’expression d’une singularité poétique. Enfin, dans un entretien avec Corinne Blanchaud, René Depestre revient sur l’ensemble de son parcours d’écrivain : il réfléchit alors sur les lignes de continuité au sein de son œuvre et sur la pluralité qui l’habite, tout en se projetant dans l’avenir de la littérature haïtienne – et en livrant au passage les projets de livres qui l’occupent actuellement..
 

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11/06/13 14:23
l'Enigme du retour de Dany Laferrière a été couronné du Prix Médicis et non du prix Renaudot.

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