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"La géopolitique classique a de l’avenir", entretien avec Gérard Chaliand
[vendredi 10 mai 2013]

Spécialiste éminent des relations internationales et auteur de nombreux ouvrages en la matière, Gérard Chaliand vient de publier avec la participation de Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, une nouvelle synthèse géopolitique traitant des grands enjeux internationaux du siècle qui s’ouvre. Accordant une place singulière à l’Asie en général et à la Chine en particulier, cette étude rigoureuse mais accessible prend acte de la fin de la domination planétaire exercée deux siècles durant par l’Occident. Pour nonfiction.fr, Gérard Chaliand revient sur l’histoire des relations entre l’Europe et le reste du monde et annonce le retour de la grammaire classique des relations internationales après le reflux irrémédiable des grandes idéologies.

 

Nonfiction.fr - Votre dernier ouvrage démarre sur le constat selon lequel, ce début de siècle verrait une parenthèse se clore : celle de la domination de l’Occident sur la scène mondiale. De ce point de vue, assistons-nous à un retour à la normale au regard du temps long de l’histoire ?

Gérard Chaliand - Nous sommes en train de retrouver la norme multipolaire qui a prévalu avant l’expansion occidentale. Pour bien l’appréhender, il est nécessaire de porter sur l’histoire longue un regard où l’Occident général et l’Europe en particulier n’occuperaient plus le premier rôle. A cet égard, quelques vérités utiles doivent être rappelées. L’essentiel de l’histoire humaine s’est joué sur la masse eurasiatique qui, traversée par les routes de la soies, est le véritable espace historique des échanges commerciaux et ce bien avant l’Atlantique. Avant même l’émergence du commerce triangulaire, la Méditerranée telle qu’elle est observée au prisme déformant de l’histoire occidentale prend une place excessive. C’est l’Océan Indien qui constitue l’espace maritime de la première mondialisation, mondialisation que l’on doit d’abord aux marchands musulmans qui circulent de l’Espagne à l’Asie centrale et jusqu’en Indonésie en passant par la côte orientale de l’Afrique. L’Europe est structurellement marginale sur le temps long. Si l’on jette un œil sur la carte politique du monde XVIIe siècle, on voit dans quatre états comptent dans l’espace européen : la France, l’Angleterre, l’Empire d’Autriche et la Russie qui n’a pas encore amorcé son expansion en Asie. Or l’essentiel de la puissance se trouve ailleurs. L’Empire de Chine arrive au faîte de son rayonnement sous la dynastie Qing. Du Bengale à l’Afrique du nord en passant l’Europe orientale, trois empires musulmans contigus – l’Empire moghol en Inde, la Perse et l’Empire ottoman – forment une immense continuum territorial irrigué par d’intenses relations commerciales, politiques et culturelles.

Le poids de l’Europe doit donc être relativisée ?

En effet, elle ne devient hégémonique que très tardivement. Encerclés du VIIIe au Xe siècle, les états européens ne projettent leur puissance vers l’extérieur que lors de la parenthèse des Croisades au XIIe et XIIIe siècles. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour que l’Europe qui ne formait auparavant qu’un groupe de puissances parmi d’autres se distinguent progressivement grâce au faisceau d’innovations techniques et politiques qui l’on comprendra plus tard sous le vocable de modernité. La conquête de l’Amérique mise à part, leur expansion dans le monde eurasiatique se coule dans les canaux de la première mondialisation musulmane et se limite d’abord à l’ouverture de comptoirs sur les façades maritimes. Cela commence avec les Portugais qui investissent l’océan indien au début du XVIe siècle. Les hinterlands ne sont maîtrisés de manière plus progressive et l’occupation des terres n’est pas effective avant la toute fin du XIXe siècle. Cependant, à mesure que l’ordre colonial s’installe un profond changement des mentalités s’opère. Les idées occidentales se diffusent parmi les populations colonisées et en particulier le nationalisme. Leurs élites retourneront bientôt cette arme qui a déjà éliminé les vieux empires multinationaux comme l’Empire ottoman et l’Empire austro-hongrois, contre les Empires coloniaux européens.

L’Occident, par ce décalage de puissance, par l’hégémonie qui en résulte, crée donc, et de manière paradoxale, les conditions d’un rééquilibrage. Cependant, ce nationalisme ne peut s’appliquer en tout lieu de la même manière. L’usage généralisé qui a été fait, au XXe siècle, de ce concept issu d’une histoire des idées politiques singulière, celle de l’Europe occidentale, donne nécessairement lieu à de nouveau décalages…

En effet. Les Etats-nations issus de l’effondrement des empires, anciens ou modernes, furent souvent des constructions boiteuses où la construction d’identités communes ont nécessité l’occultation de pans entiers de l’histoire par les récits officiels, l’épuration ethnique ou religieuse et la sacralisation de frontière arbitraires. Le caractère précaire de certaines de ces constructions nous apparaît avec force et cruauté en Syrie mais les exemples tirés de l’histoire récente sont innombrables. Les frontières tardivement tracées sont souvent restées poreuses, surtout là où elles prétendaient pouvoir trancher au milieu d’ensemble démographiques et culturels cohérents. C’est le cas de la ligne Durand qui après avoir séparé l’Inde britannique de l’Afghanistan marque la frontière entre ce dernier et le Pakistan, en plein pays pashtoune, servant de centre de gravité à l’AfPak, un des foyer d’instabilité de l’espace mondial.

Avatar de la modernité politique, la suprématie de l’Etat nation est-elle donc vouée à prendre fin en même temps que la domination occidentale qui l’a consacrée ?

Les constructions stato-nationales sont bancales. Les Etats ne sont plus les seuls acteurs des relations internationales. Milices, mercenaires, réseaux intégristes, grand groupes industriels, financiers et criminels: une foule d’entités privés les concurrencent en jouant à plein des outils de la mondialisation. Cependant il ne faut pas sous-estimer les capacités de résilience des structures étatiques. Aussi artificielles soient-elles, elles profitent toujours à ceux qui les contrôlent et captent par elles des ressources. Mais plus encore, les Etats restent, sans qu’en face d’eux se présentent d’opposition sérieuse les véritables détenteurs de la puissance.

L’analyse classique des relations internationales qu’on a voulu enterrer un peu rapidement a donc de l’avenir ?

Absolument. Il n’y a qu’à voir le jeu qui se met aujourd’hui en place entre Washington et Pékin. Les Etats-Unis se sont repositionnés vers l’espace asiatique où la Chine est dominante. Ils peuvent compter dans leur stratégie sur des acteurs moins puissants qui redoutent l’hégémonie chinoise. Cela implique le Japon, allié devenu traditionnel qui est voué à se droitiser et à affirmer sa puissance de manière plus décidée sur le plan militaire mais également le Viêt-Nam qui est prêt à collaborer avec Washington malgré le poids de l’histoire ainsi que la Birmanie, en pleine transition qui ne veut plus être tributaire de Pékin. On retombe sur des structures finalement très classiques. Quand un acteur devient trop puissant ceux qui l’environnent cherchent le soutien d’une puissance extérieure pour le contrebalancer. Les relations internationales restent et seront toujours mues par l’intérêt des Etats. Le pragmatisme a donc de l’avenir et la géopolitique classique, de beaux jours devant elle.

 

* Gérard Chaliand (avec la collaboration de Michel Jan), Vers un nouvel ordre du monde. Seuil. 320 pages. 20 €.

 

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