Second opus s’attachant au petit monde gravitant autour de la figure de Proust, ce recueil d’articles propose quinze portraits, facettes singulières pour appréhender des liens sous-tendus par la littérature.

Le Cercle de Proust complète le recueil Proust et ses amis , qui publiait, déjà sous la direction de Jean-Yves Tadié, des études présentées lors d’un colloque à la fondation Singer-Polignac en 2008 (cette cuvée datant de 2011). Ces portraits de familiers, proches ou moins proches de Marcel Proust, bien qu’ils semblent suivre une sorte de “méthode Sainte-Beuve”, vont au-delà : ils permettent d’élargir nos connaissances sur l’homme (visée biographique) et l’œuvre (analyse de passages ou personnages de La Recherche), l’époque et les climats de pensée (sur l’antisémitisme ou l’homosexualité, notamment), mais ils donnent également une bonne idée des réceptions diverses du grand œuvre de Proust, du lien entre écrivain et lecteur. Car il s’agit surtout d’analyser tout ce qui passe par l’œuvre, comment la présence de celle-ci interfère, transforme ou travaille les rapports d’amitiés.

Lectures de Proust

C’est peut-être là que se trouve le principal intérêt du Cercle de Proust : viser moins des anecdotes, des faits historiques ou une cartographie de la société proustienne, que donner à voir un monde lu, reconstitué à travers la Correspondance de Proust , les carnets ou les livres des uns et des autres. C’est l’exercice et l’expérience de la lecture qui déplacent ce type de travail d’un travail historique ou biographique, et qui permet d’apprécier toutes les nuances qui pouvaient éloigner ou rapprocher Proust de ses contemporains.

Comment Proust a t-il été lu ? Outre ses rapports avec deux sortes d’admirateurs étrangers (Walter Berry , l’admiré ami américain, et Sydney et Violet Schiff , couple anglais excessivement passionné par Proust ), les études sur Cocteau et Gide sont passionnantes. Tel que l’évoque Hiroya Sakamato, le premier change peu à peu sa lecture de Proust au gré de leur relation : s’il compare d’abord l’œuvre de Proust (de son vivant) à une ruche ), son avis se fait plus circonspect après la mort de l’écrivain, et la métaphore de l’abeille finit par approcher celle d’un insecte nuisible (“On serait tenté de mettre un masque ou d’utiliser le fly-tox. On a l’âme qui se détériore. On a peur”, p. 36). Cette relation équivoque aura été compliquée par l’amitié “labyrinthique” de Proust (beaucoup d’autres articles l’évoquent), que Cocteau définit finement comme un “marchandage oriental” : “Marchandage sans lequel un Oriental refuserait de vendre sa marchandise ; labyrinthe sans lequel l’amitié, pour Marcel, n’aurait aucun charme” .

Cette manière si particulière de se comporter avec ses amis n’est pas sans évoquer celle de Flora et Céline, les grand-tantes du narrateur dans la Recherche , pour lesquelles un jeu très complexe de politesses excessives prêtait assez souvent aux malentendus et laissait l’amitié sur le fil. Lire les rapports de Proust avec ses correspondants, c’est aussi mettre au jour les nœuds ou les intrigues derrière l’apparat des louanges. Ainsi, la relation avec Gide, nous dit Franck Lestringant, “[…] ne fut jamais la grande amitié, mais plutôt un duel à fleurets mouchetés”. Trois grands différends vont sérieusement entamer l’amitié des deux écrivains : la manière dont Proust dépeint les homosexuels (à laquelle Gide oppose son Corydon), l’antisémitisme léger mais persistant de Gide, et enfin cet antisémitisme poussé jusqu’à la question du style (“Pour Gide, il y avait en France ‘la littérature juive, qui n’était pas la littérature française’”, p. 70). C’est en vérité cette question du style et de la conception même de l’écriture qui oppose de manière plus profonde les deux écrivains, et leur débat nourri est restitué de manière minutieuse par Franck Lestringant. Voir Proust et Gide se lire l’un l’autre, entre hostilité et admiration réciproque (teintée chez Gide d’un sentiment lancinant de “faute”, tel que son rêve avec Proust le laisse entendre), permet d’apprécier au mieux les singularités de chacun, et le monde littéraire qu’ils entendent proposer.

Les rapports de Proust avec les écrivains ne contiennent pas qu’un jeu de références ou d’exercices d’admiration, mais présentent aussi un rapport plus large au petit monde de l’écriture et de l’édition. Avec Gide, il s’agit pour l’un comme pour l’autre, de s’adresser à des mondes (littéraire du côté de Gide, de la haute société du côté de Proust) auxquels ils ont peu ou pas accès. Avec Jean Paulhan, selon l’étude qu’en fait Laurence Brisset, c’est tout un échange de bons procédés entre les deux écrivains pour faire lire les œuvres de l’autre. Avec Henri de Régnier, c’est le rapport à un aîné (académicien) autrefois admiré, qui se change en tendresse moqueuse lorsque Proust le pastiche dans L’Affaire Lemoine. Leurs échanges en demi-teinte relatés par Donatien Grau, entre déférence et ironie, apparentent cette relation à un vaste jeu de société dans le monde des lettres.

La vie matérielle

Évoquer la vie de l’écrivain sous un angle plus concret offre beaucoup d’intérêt. Deux portraits permettent de se faire une idée des relations de Proust à l’argent (avec Lionel Hauser ) et à la maladie (avec Joseph Babinski ). Le premier, Hauser, sollicité par des questions financières, n’hésite pas à rudoyer l’écrivain et le considérer comme un enfant gâté, et même mettre en relief son “labyrinthe oriental” évoqué précédemment par Jean Cocteau. Ce médecin des finances, malgré ses efforts, reste assez peu convaincant pour l’écrivain (même s’il évite à Proust le pire), à l’égal du médecin de profession qu’est Joseph Babinski. “Songez qu’il faut, à un homme normal, une typhoïde au moins pour lire Proust. Pour Saint-Simon, une tuberculose. Alors on court au plus pressé” disait Jean Paulhan . Les rapports de Proust avec Babinski, neurologue et élève de Charcot, sont le prétexte d’un récit évoquant la toxicomanie de Proust (concernant notamment les barbituriques), affectant ses capacités de prononciation et de concentration. Là encore, Proust reste particulièrement suspicieux envers les conseils de Babinski, persuadé d’être atteint du même mal que sa défunte mère soignée par ce dernier : une hémiplégie provoquant une aphasie. Hauser et Babinski ont beau ne pas faire partie du réseau mondain de Proust, leurs évocations permettent de mettre en relief des parties méconnues de la vie de Proust, et quelques aspects de sa psychologie, parfois plus que surprenante.

Aborder les vies des familiers de Proust permet également de les humaniser et d’éviter leur transformation un peu trop monolithique en personnages de la Recherche. Les auteurs arrivent ainsi à contredire quelques fausses lectures sur les transpositions de personnes en personnages, plus complexes qu’on pourrait le croire. Ainsi, l’étude de Pierre-Edmond Robert sur Bertrand de Fénelon est prétexte à évoquer les dissemblances et ressemblances avec la figure de Saint-Loup ; le portrait de Madeleine Lemaire par Yves Uro vient contredire, avec Philippe Kolb, l’idée reçue selon laquelle elle serait pastichée en Mme Verdurin, la rapprochant en partie de Mme de Villeparisis.

Dans son étude sur Alfred Agostinelli, Jean-Marc Quaranta va moins s’intéresser au personnage d’Albertine qu’à la relation qui unit les deux hommes, et la manière dont les commentateurs précédents ont pu la qualifier de douloureuse, en se fondant notamment sur un extrait de sa Correspondance. Lors de l’installation d’Agostinelli et de sa compagne chez Proust, ce dernier aurait eu des moments de chagrin, soi-disant causés par la présence du couple. Il s’agit en fait d’un épisode de compassion de la part de l’écrivain, lors du décès de la mère d’Agostinelli. “Derrière les souffrances du cœur, on croyait trouver l’amant, on découvre la mère”, dit Quaranta, qui relie le départ d’Agostinelli vers le chevet de sa mère mourante, au départ d’Albertine dans Albertine disparue.

Toutes ces études, si elles contiennent aussi un grand nombre d’anecdotes biographiques, visent donc moins à recréer le monde entourant Proust qu’à nous permettre une meilleure lecture de son œuvre, non pas éclairée ou expliquée par les différentes “vies vécues” (comme le dirait Marguerite Duras), mais plutôt utilisées comme des principes de lectures différentielles. Elles proposent une lecture hétérogène de la Recherche, chargée d’écarts, dus à la distance historique, aux différentes conceptions de l’écriture, à l’influence de la vie matérielle sur l’œuvre. La bibliographie proustienne foisonnante aura sans doute aussi ce mérite de démultiplier les directions de lecture, pour nous offrir moins des explications littéraires que des expériences.#nf#