Un recueil d'études sur l'importance de la relation de l'intellectuel au pouvoir, en France et à l'étranger.

François Hourmant et Arnauld Leclerc ont dirigé cet ouvrage collectif, intitulé Les intellectuels et le pouvoir. Déclinaisons et mutations  , qui est l’occasion de faire un bilan, à un moment particulièrement bien choisi puisque les grands repères ont disparu. Surtout, c’est le moment de questionner le "fait politique intellectuel", ô combien sensible, car structurant rien moins que l’opinion publique, la décision politique, et l’élection démocratique.

Entre autres gourmandises de ce volume, il y a bien sûr la truculence de certains rappels : que Raymond Aron était socialiste et gaulliste (comme le directeur du Figaro de l’époque d’ailleurs), éphémère directeur de cabinet de Malraux, puis "indigné" par de Gaulle et son coup d’État, et scandalisé par Giscard. Truculence aussi de l’article sur Bernard-Henri Lévy, distancié de l’attaque comme de la défense, description documentée d’un parcours égotique qui conduit un intellectuel conforme et respectueux à la diplomatie de perron en Libye.

Le collectif développe une approche comparatiste (France, Etats-Unis, Allemagne, Royaume-Uni, Chili) qui permet de tempérer les fièvres hexagonales autocentrées et de complexifier les perspectives doxastiques sur l’intellectuel critique. L’intellectuel critique ou prophétique n’est pas une spécificité hexagonale, ni l’intellectuel collectif ou expert un cas particulier américain.

La synthèse présentée par François Hourmant en ouverture du volume propose et rappelle les typologies de types-idéaux : celle de Noiriel, celle de Mongin, de Foucault, de Bourdieu. Ces typologies, et c’est un des nombreux mérites de ce collectif, travailleront différentes études de cas, sans qu’il soit oublié d’en rappeler les limites. L’article de Sébastien Caré fait référence à des travaux qui permettent d’affiner les typologies convenues : celles de Richard Hofstadter  distinguant l’intelligence et l’intellect, et celle de Lipset et Basu, opposant la participation et la critique. Sébastien Caré va même les recombiner pour faire une lecture originale de l’histoire libertarienne, de l’expertise à la prophétie.

Une ligne de fracture apparaît dès l’ouverture du volume, séparant l’intellectuel patronymique de l’intellectuel technocratique. L’intellectuel patronymique est celui qui est doué d’un capital de notoriété et d’une forme de légitimité charismatique ; l’intellectuel technocratique est celui qui dispose de titres académiques et d’un capital institutionnel. Les seconds sont "entrepreneurs d’idées" plutôt que "voix singulière". Cette matrice permet de distribuer la totalité des interventions des intellectuels dans le débat public, y compris les interventions les plus critiques. Cette ligne de fracture n’est pas qu’une distinction méthodique opérée par l’analyse : elle fracture des univers philosophiques, entre ceux qui pensent à la première personne du singulier, à la première du pluriel, ou ceux qui pensent à la troisième personne.

L’un des intérêts de la question intellectuelle est là : exercice ou critique du pouvoir ? Engagement critique ou indépendance engagée ? Question d’épistémologie des sciences sociales : pourquoi la distance est-elle implicitement liée à l’autonomie et la proximité à l’hétéronomie ?

L’ouvrage rappelle la singularité de l’itinéraire individuel d’Aron, toujours critique, et la production de la machine idéologique bourdieusienne : les intellectuels ont transformé leur dépendance académique en contre-pouvoir. Mais la question de l’utilité de ce contre-pouvoir est posée, car le rappel de l’impératif d’engagement au nom de valeurs universalistes est politiquement improductif. La distinction faite par Richard Rorty  entre engagement dans un mouvement, aux contours indéfinis voire indécidables, et engagement dans une campagne, douée d’un but que l’on peut atteindre ou manquer, aurait pu être utilement développée.

La "neutralité axiologique" de l’intervention en think tanks n’atteste-t-elle pas d’un souci pragmatique et utilitariste ? Voire du rapprochement d’intellectuels au cycle temporel de la décision politique ? Le modèle hypercritique et conflictuel français subirait-il un revers coopératif ? En France, les intellectuels ont abandonné à l’administration et à la presse la production éditoriale rapide et synthétique de transformation des savoirs académiques en pistes d’actions politiques. En voulant peser sur l’opinion et en choisissant la voix solitaire, l’intellectuel français a abandonné le conseil effectif du Prince. L’anti-intellectualisme, qui voit en lui un agitateur pédant et verbeux, se nourrit de la critique d’inefficience.

Les conditions de l’engagement sont précisées : l’époque, la représentation de l’avenir politique national, le marché idéologique international. L’ouvrage constate que les parcours individuels circulent entre les différentes figures de l’intellectuel (Bourdieu, Mills ou Habermas), et que l’étanchéité absolue entre espace politique et espace intellectuel est impossible à soutenir (congruence du milieu éditorial et du milieu médiatique, entre autre). La concentration des pouvoirs et le cumul des fonctions dans les institutions culturelles favorisent la relation des intellectuels aux pouvoirs : liaison de la décision, de la création, de la critique, de la diffusion . Les "structures d’opportunités" favorables à l’émergence de faits intellectuels sont des contextes politiques et sociaux déterminés : notamment par la trilogie événement fondateur, moment rassembleur, époque .

Deux réserves méritent néanmoins d’être énoncées. D’abord, la relation du fait intellectuel avec le fait politique n’est pas considérée pour elle-même, et si l’ouvrage propose des typologies, mêmes limitées, d’intellectuels, il n’en propose pas concernant les types de relation au pouvoir ; par conséquent, cette relation reste d’une certaine manière impensée. L’ouvrage a le mérite de rappeler que les typologies d’idéaux-types ne permettent pas d’analyser l’écho rencontré par l’intellectuel, sur le débat public comme sur la décision politique. Or cette question est cruciale, et justifie à elle seule les études intellectuelles.

L’approche historique et comparée par étude de cas d’intellectuels ne permet finalement pas d’explorer l’effectivité d’un encore problématique "pouvoir intellectuel", selon l’expression de Régis Debray : quel est-il ? Comment l’acquérir, comment l’exercer, sur quels objets, par quels moyens, et selon quelles finalités ? Ensuite, le concept de "pouvoir" ne recevant pas ou peu de détermination, qu’elle soit abstraite et unifiante ou concrète et hétérogène, dans la perspective foucaldienne ou dans la perspective juridique, l’ouvrage traite en réalité des relations des intellectuels avec "le politique" en un sens très diffus, trop peut-être. Les relations aux pouvoirs ne peuvent pas être tenues pour identiques avec les relations aux différentes formes d’engagement.

Un certain nombre d’articles évoquent toutefois ces questions centrales : l’action sur l’opinion publique, et le besoin de philosopher ex datis (à partir des faits) en philosophie politique. C’est l’article de Sébastien Caré "De l’expert libéral au prophète libertarien" qui fait la description précise de l’influence sur les preneurs de décision à partir d’un ouvrage d’Abelson, Do Think Tanks Matter ? . Car pour constituer les études intellectuelles en objet décisif, il faut consolider l’ossature épistémologique, celle qui détermine avec rigueur les courroies de transmission entre l’académisme et les centres de décision, entre les sciences sociales et la politique.

Le monde politique n’est pas un monde intellectuel ni un monde d’intellectuels, loin s’en faut. Quelques passages le rappellent, mais pas assez fort sans doute : "les intellectuels adorent les missions", décrit crûment et cruellement un membre de cabinet , la "mission" étant reléguée à un objet politique subalterne et méprisé.

En guise de conclusion, nous souhaiterions finalement mettre en pleine lumière la thèse inarticulée des études intellectuelles : ces figures enrichissent considérablement la politique. Ils enrichissent les politiques eux-mêmes, en les piquant comme des taons ; ils enrichissent le débat public, en élargissant les horizons politiques possibles et en complexifiant les opinions disponibles ; ils font la synthèse entre l’opinion publique et l’opinion des élites#nf#

 
 
 
* Lire aussi sur nonfiction.fr :
- "Que sont les intellectuels devenus ?", la recension de l'ouvrage Où sont passés les intellectuels ? d'Enzo Traverso, par Damien Augias