Religions

Nous irons tous au paradis : le Jugement dernier en question

Couverture ouvrage

Daniel Marguerat Marie Balmary
Albin Michel , 180 pages

Quelle actualité pour l'enfer ?
[mardi 19 fvrier 2013]


Dans un échange clair et précis autour de la question du Jugement dernier, D. Marguerat et M. Balmary font le point sur les fondements scripturaires de cette interrogation, sur ses enjeux psychanalytiques et mettent en évidence sa pertinence pour la réflexion à notre époque.  

L’illustre exégète D. Marguerat et la célèbre psychanalyste dont la réflexion a déjà bien souvent croisé les textes bibliques, M. Balmary, dialoguent autour de la question cruciale : que dire aujourd’hui du thème du Jugement dernier ? La question originairement théologique est passée de mode, mais il est cependant toujours légitime d’examiner quels en demeurent les soubassements bibliques et d’interroger les terreurs qu’elles suscitent en nous inconsciemment. D’où le dialogue fécond de l’exégète et de la psychanalyste. Après un avant-propos composé de deux textes successifs émanant chacun d’un des deux intervenants, le cœur de l’ouvrage est constitué de huit interventions successives, chacune menée par un des intervenants, qui se répondent. L’ensemble est clair et met au jour un certains nombre de rectifications sur des idées reçues et questions qui gardent leur acuité et leur actualité.

L’avant-propos, constat et programme du livre, donne le ton : "L’idée d’un Dieu Juge n’est plus vendable aujourd’hui. Le thème a d’ailleurs été progressivement retiré du discours officiel au profit d’un Dieu tout-amour" (p. 7). Contre ce que D. Marguerat qualifie de "rhétorique de la terreur" (p. 9), c’est-à-dire les représentations de l’enfer dans lequel sont plongés les damnés, représentations courantes au Moyen Âge, la modernité se rebelle et s’appuie sur le consensus des exégètes signalant que de telles représentations n’ont aucun fondement scripturaire. Partant, on serait tenté de biffer de nos questionnements cette interrogation sur le Jugement dernier." Mais, comme l’écrit D. Marguerat, faut-il vraiment choisir entre le Dieu Juge et le Dieu Sauveur ? Faut-il, parce que le premier n’est plus vendable, chercher le succès du christianisme en s’accrochant au second comme à une bouée salvatrice ? Affronter cette question sans esquive, tel est l’enjeu de ce livre." .

Dans le premier développement, D. Marguerat reprend les indices scripturaires évoquant le jugement de Dieu. Si certes on lit dans le Nouveau Testament l’annonce de la condamnation des damnés (en Lc 16, 22-23 ou en plusieurs passages de l’évangile de Matthieu), les seules indications le concernant sont la présence d’un " feu inextinguible " et la mention des "pleurs et des grincements de dents". Sur le reste, une éventuelle description de l’enfer ou du paradis, l’Ecriture fait silence. Marguerat prend ensuite soin de mettre en parallèle avec cette idée d’un Jugement de Dieu l’idée d’un Dieu amour.

Plutôt que de penser que ce Dieu aimant chasserait un Dieu vengeur ou punisseur, il invite bien davantage à réfléchir sur cette double caractérisation de Dieu comme juge et aimant. Il invite alors à penser la relation de Dieu à l’homme comme relation d’amour exigeante : voulant que l’homme devienne heureux, d’un bonheur véritable, il manifeste sa vive désapprobation quand il le voit sortir de la voie qu’il avait tracée pour lui. Cette nécessité de penser les deux pôles de la relation entre l’homme divine est soulignée par la réflexion suivante : "Privé de l’amour, Dieu n’apparaît plus que dans le rôle du père répressif, usant d’une tyrannie de la Loi avec son pouvoir culpabilisant (…) mais à l’inverse, privé de son exigence de vérité, Dieu n’est plus que le produit fade d’une religiosité bonbon"   qui se conclut ainsi "Dieu n’est pas une sucrerie" . Il est nécessaire si on veut penser authentiquement la relation de Dieu à l’homme de la penser sous le double signe de l’amour et de l’exigence de vérité, c’est-à-dire de l’exigence de la part de Dieu que l’homme se conforme à ce qu’il doit être véritablement, autrement dit, selon le modèle sur lequel Dieu l’a pensé - et créé. Marguerat montre alors aussi que la tentative de penser un Dieu juge qui relèverait de l’Ancien Testament, quand le Nouveau n’évoquerait qu’un Dieu d’amour, est absolument infondée tant est répétée la mention par Jésus de l’imminence du jour du Jugement dans sa prédication. L’exégète explique également l’origine vétérotestamentaire de ce jugement dernier comme le dépassement par un courant apocalyptique de la conception rétributive défendue par les premiers prophètes d’Israël. Un des attributs du Dieu d’Israël est la justice. Il se charge de récompenser les bons et de punir les méchants quand les institutions humaines en sont incapables. Mais certains prophètes - qui seront suivis par le courant apocalyptique - annoncent un "Jour de Yahvé", qu’ils justifient en expliquant qu’il y a eu tellement de mal de fait que la seule solution pour rétablir l’équilibre et la justice est une intervention directe de Yahvé pour reprendre en main le cours des événements. Ce "jour de Yahvé" est évidemment un jour de détresse car s’il arrive, c’est essentiellement pour punir les coupables qui sont nombreux au point d’avoir suscité cette intervention. Dans cet ultime geste qui clôt l’histoire, Yahvé libérera les siens, c’est-à-dire les justes. Ce que tire Marguerat de l’analyse du sens de cette attente du Jugement dernier, c’est que cette dernière manifeste une croyance formidable : celle selon laquelle en dépit des apparences, la destinée du monde n’appartient pas aux forts ou aux violents, aux maîtres du moment ni à ceux qui leur succèderont, mais qu’au contraire c’est la justice qui est amenée à triompher . Par ailleurs, une relecture précise des Evangiles, loin de la seule préoccupation de chercher la description des supplices infernaux, révèle deux caractéristiques précises de ce Jugement : il sera surprenant, inattendu et imprévisible et, en même temps, il sera témoignage de la bonté et de la gratuité de l’amour de Dieu.

A cette analyse, M. Balmary répond en insistant sur la permanence du thème du Jugement de Dieu, thème qui n’est plus seulement religieux mais qu’on retrouverait dans la science-fiction (où le thème du mal est récurrent) ou dans une réflexion écologique sur une hypothétique "vengeance de la terre contre les humains pour tout ce qu’ils lui ont fait subir" . Elle poursuit en rapprochant les paroles de chansons connues (M. Polnareff, G. Brassens) de l’analyse que propose Marguerat de la parabole de Mt 18, 32-35. Elle esquisse la façon dont en thérapeute, elle pourrait guider le serviteur de la parabole pour intégrer le don qui lui est fait.

D. Marguerat reprend le constat du M. Balmary d’une dispersion du thème du Jugement dernier. Il prend acte de la permanence du besoin de justice tel qu’il se manifeste dans d’autres sphères que la religiosité qui a en longtemps été la sphère privilégiée. Il analyse ainsi particulièrement le roman policier ou la série policière comme véhicule d’une exigence de justice . A partir de cette exigence de justice, Marguerat met en lien le Jugement dernier et l’injonction évangélique à ne pas se poser soi-même comme juge. Si le besoin de justice est universel, la tentation pourrait être grande de s’ériger en juge et c’est contre cette tentation que s’élèverait le thème du Jugement dernier : Dieu jugera ; nous, nous n’en sommes pas capable. Et il illustre cette affirmation par l’analyse d’une sentence de Jésus en Mt 7,1-2 . Plus particulièrement, ce thème du Jugement dernier empêche la confiscation du pouvoir de juger par une instance qui s’érigerait au-dessus ou au-delà des autres. Aussi les adeptes d’une religion, quelle qu’elle soit (mais le cas de l’Eglise est patent), peuvent-ils être tentés de s’arroger le monopole du jugement en se pensant détenteur de l’absolue vérité. D’un thème, Marguerat glisse à un autre : celui de la venue du jour du Jugement dernier. Si au départ les premiers chrétiens, croyant littéralement la parole de Jésus, pensaient que le Jugement dernier se produirait sous peu, ils ont rapidement été contraints de repousser, de décaler la venue de ce jour. Aussi Marguerat invite-t-il à penser le Jugement dernier non plus comme un jour qui arrivera dans l’histoire, mais comme une dimension de transcendance de notre vie. Comme il l’écrit : " l’horizon du Jugement signifie que notre vie est surplombée (…) par une parole ultime. La dernière parole de notre vie ne sera ni la mort ni l’oubli, mais une parole qui dévoilera la vérité de notre être. Indépendamment de savoir si et quand l’agenda de l’histoire butera sur l’événement fracassant de la parousie, il est capital de savoir que notre vie est surplombée en permanence par un appel, une promesse, une exigence de vérité, qui empêche l’humain de se croire le maître du monde. " (p. 95-96). Pas maîtres absolus de leur monde, les hommes sont, dans la parabole dite du Jugement dernier de Matthieu (Mt 25,34-40), jugés. Et c’est à l’aune de leur comportement à l’égard d’autrui qu’ils le sont. C’est en fonction de ce que nous faisons pour et à autrui que notre existence doit se juger et l’être.

Prenant appui sur l’idée d’une vérité de notre être, par rapport à laquelle on peut décevoir, voire se décevoir, M. Balmary réfléchit à la question de savoir comment interpréter psychanalytiquement le thème du Jugement dernier. Comme l’homme peut se décevoir ou décevoir Dieu, on peut dire qu’il confronte l’image qu’il a de lui à celle qu’il aimerait en avoir, c’est-à-dire au Moi idéal ou à l’idéal du Moi. Aussi M. Balmary se demande-t-elle dans quelle mesure Dieu est assimilable à ce "gendarme intérieur " qu’on appelle aussi parfois conscience et qui provient de " l’intériorisation des injonctions des éducateurs. " . Elle relit la sentence de Mt 7,1-2 et en tire la conclusion que si je juge autrui, je me fais juge de sa culpabilité. En agissant ainsi, " je renforcerai en moi le juge en l’activant contre autrui " . Elle conclut son intervention par la mise en évidence d’un désaccord entre D. Marguerat et elle, à propos de l’interprétation de la parabole des talents chez Matthieu, qui tient en fait à une divergence de traduction.

Pour répondre à la question sur le rapport entre l’idéal du moi et Dieu, question soulevée par M. Balmary à partir d’une de ses remarques, D. Marguerat propose une distinction pertinente : " Il existe une distinction subtile entre l’injonction qui met en dépendance et l’exhortation qui fait grandir : la première est mortifère pour le sujet, qui ne devient plus que l’instrument de la volonté du maître ; la seconde amplifie et consolide le sujet. " (p. 142-143). Cette distinction montre qu’on peut penser un jugement de Dieu qui ne soit pas la nécessaire conséquence que Dieu est seulement une figure du "gendarme " ou de l’idéal du moi. Il y a un jugement et une exigence qui, loin d’aliéner, renforce et qui, au lieu de soumettre, libère. D’ailleurs, le terme pistis, employé dans le grec du Nouveau Testament et qu’on traduit habituellement par " foi " signifie plus " avoir confiance " que " croire " ; du coup, on garderait l’idée que la relation de l’homme à Dieu est une relation qui lui permette d’aller au bout de lui-même avec l’aide de Dieu, parce qu’il a confiance en lui. C’est ce Dieu, auquel on fait confiance quand on a la foi, qui aide l’homme à développer son humanité en le guidant.

Reprenant le passage cité par Balmary et l’approfondissant en se référant au Talmud, il montre que la critique habituelle du christianisme qui aurait universalisé la notion de faute et qui justifierait qu’on associe le Dieu chrétien et l’idéal du moi comme deux figures culpabilisantes est infondée car trop partiale. Un démenti rapide à cette accusation est esquissé à partir d’une ébauche de lecture des épîtres de Jean qui insistent sur l’importance non de la faute ou de la foi vraie, mais de l’amour. M. Balmary reprend à son compte la distinction entre le Dieu biblique et le " gendarme " et refuse elle aussi l’assimilation de Dieu au surmoi, à l’idéal du moi, à la conscience ou à toute autre instance qui ouvre la voie à la culpabilisation ; tout comme elle accepte la conclusion de la nouvelle lecture que Marguerat fait de la parabole des talents.

Dans sa dernière intervention, avant la conclusion, D. Marguerat commence à synthétiser ce qui lui semble important : "Je dirai du Jugement dernier qu’il est une fiction fondatrice, qui engendre responsabilité et non culpabilité. L’Eglise médiévale s’en est servi pour répandre l’effroi des condamnations éternelles ; des prophètes de malheur brandissent aujourd’hui le Jugement pour alimenter un discours de fin du monde. Bien différemment, Jésus, le conteur des paraboles, l’a mis au service d’une rhétorique de la responsabilité. "  Il justifie cette assertion forte en interprétant l’Evangile de Jean comme dépourvu de sa dimension futuriste : le thème du Jugement devient l’idée d’une responsabilité qu’on prend aujourd’hui et à chaque instant" face à la parole du Christ " . Ce thème est associé à celui de la vie éternelle, non pas une vie qui durerait infiniment quantitativement, mais une vie qui serait dotée d’une qualité, d’une intensité toute particulière. Pour corroborer son affirmation, D. Marguerat montre que, contrairement à certaines idées reçues, la théologie paulinienne accorde une grande importance au Jugement dernier.

De son côté, M. Balmary se livre dans sa dernière intervention à un bilan de la progression du dialogue. Elle évoque deux solutions pour échapper au Jugement dernier : " être divin " et " naître d’en haut " comme le dit Jésus à Nicodème dans l’Evangile de Jean. La conclusion laisse libre cours à des échanges brefs, sur un mode plus intime et autobiographique, autour des apports et des apories résultant du dialogue mené avec probité.

 

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1 commentaire

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Sylvain Reboul

23/02/13 11:42
"mais à linverse, privé de son exigence de vérité, Dieu nest plus que le produit fade dune religiosité bonbon"

Cette prétendue exigence de la vérité révélée inconditionnelle est définitivement morte avec la modernité fondée sur deux axiomes:
celui de la vérité des sciences et celui de l'exigence de la liberté humaine de croire ou de ne pas croire en une prétendue vérité supérieure à laquelle chacun devrait se soumettre.

Reste en effet une vague croyance au salut par l'amour, plus humain que divin...Faut-il s'en plaindre?

Si oui, cela du reste ne pourrait valoir que pour le croyant, lequel ne fait plus recette dès lors qu' il ne fait plus de sa croyance que l'expression de son besoin subjectif de consolation.

Si non, laissons ceux qui ont besoin de cette croyance en l'amour en soi, rêver les yeux clos sur le monde. Il ne l'emporterons pas au paradis!

Le mieux est de s'en ficher pour la plupart de ceux, les plus nombreux, qui croient sans y croire..et plus encore pour ceux qui n'ont pas la foi.

Décidément, la démission du Benoit XVI semble avoir suscité, sur "non-fiction", une certaine nostalgie pour le jugement de Dieu . Ce qui est un comble sous un tel titre.

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