* Alors que les prix Nobel de Médecine et de Physique ont été décernés lundi et mardi, et que ceux de Littérature et de la Paix seront remis jeudi et vendredi, Josepha Laroche, auteur de Les Prix Nobel, sociologie d'une élite transnationale (Liber, 2012), revient pour nonfiction.fr sur l'historique de ces prestigieuses récompenses, mais aussi sur le processus de sélection des lauréats et sur les difficultés, "souvent inavouées, voire inavouables", qui peuvent peser sur leur vie devant les charges imposantes d'un tel statut.

 

Dans son testament du 27 novembre 1895, l’industriel Alfred Nobel a jeté les bases d’un système international de gratifications résolument pacifiste et cosmopolite. Dans son esprit, ce dispositif avait pour objet de réorganiser rationnellement la scène mondiale en réconciliant l’éthique et le politique. Comprenant initialement cinq prix, ce modèle inégalé en matière de prestige et d'autorité, n’a cessé depuis de façonner le monde.

Un projet pour l'humanité tout entière

L’Académie suédoise des Sciences attribue chaque année depuis 1901 les prix de physique et de chimie, tandis que l’Institut Karolinska accorde celui de physiologie-médecine, et que l’Académie de Stockholm remet celui de littérature. Enfin, dans le même temps, un comité émanant du Storting – le parlement norvégien – récompense à Oslo une personnalité ou un organisme qui a particulièrement œuvré en faveur de la paix. Devant la préférence conférée à ces domaines scientifiques, les mathématiques semblaient faire l'objet d'un ostracisme peu justifiable. Mais aux yeux du magnat suédois, cette science ne permettait pas d'applications concrètes rapidement profitables à "l'humanité" . C'est d'ailleurs pour perpétuer plus fidèlement encore cette préoccupation du donateur qu'en 1968, la banque de Suède créa, à l'occasion de son tricentenaire et à la mémoire d'Alfred Nobel, un sixième prix : celui d'économie. Décerné depuis 1969, il apparaît cependant toujours singulier car c'est le seul Nobel qui consacre une science sociale. Il représente même à ce jour la seule distinction internationalement déterminante dans ce champ de la recherche. Outre la volonté de combler une lacune du testament pourquoi avoir cherché à rehausser son prestige sur le plan mondial ? Dans ces années 60 de forte croissance, ce parti pris indique qu'on lui reconnaissait deux attributs : à une rigoureuse mathématisation lui était associée une utilité sociale immédiate. En outre, sa promotion témoignait d'une vision optimiste du social. Désormais investie du pouvoir de contribuer directement à la décision politique, la science économique paraissait susceptible de profiter à "l'humanité tout entière" , et donc de réaliser ainsi les vœux de Nobel.

De l’adoubement au tatouage institutionnel

Maître des cérémonies, la Fondation Nobel détermine les conditions de temps et de lieu de toutes les désignations  . Tous les 10 décembre – jour-anniversaire de la mort d’Alfred Nobel – depuis 1901, est observé le même cérémonial, gage à lui seul de sacralité. Le roi et la reine de Suède, tous les corps constitués, les représentants diplomatiques de nombreux États, toutes les notabilités suédoises ainsi que des centaines d’invités en habit de cérémonie se retrouvent assemblés. Le même jour, se déroule à Oslo un scénario identique pour la remise du Nobel de la paix. Au cours de cet événement, l’institution consacre, bien sûr, un cursus honorum mais elle convertit plus encore l'impétrant en ambassadeur de l'excellence et de la concorde. Être élu Nobel équivaut à entrer dans un ordre, cela suppose toutefois aussi d'en accepter le marquage – le tatouage institutionnel – qui certifie conforme l’impétrant.

Ce qu'il y a d'oppressant dans le prix apparaît moins. Pourtant, celui-ci exerce une forte violence symbolique sur ses bénéficiaires. L’assujettissement à des gestes précis pendant le cérémonial et surtout l’injonction implicite d’incarner la loi Nobel les contraint impérieusement. Tout se passe comme si ce rituel confirmatif tenait lieu de rite de passage et de rappel à l'ordre au terme desquels les lauréats seraient adoubés par l'institution. Souvent inavouées, voire inavouables, leurs difficultés devant les charges imposantes de leur statut pèsent cependant sur leur vie. Devant une telle imposition de rôle, certains Nobel souffrent de leur trophée. Marqués, parfois même tyrannisés, par ses effets sociaux, d’aucuns lui imputent l'altération de leur identité ; leurs travaux et leur trajectoire personnelle s'en trouvant transformés. Finalement, ce fardeau de la consécration demeure la face cachée de leur gloire et la manière de s'ajuster à leur statut demeure en fait toujours ambivalente : ils ne cessent de respecter la valeur de leur prix tout en le déniant publiquement. Certes, ils forment une élite du savoir et du pouvoir symbolique, mais n’oublions pas pour autant que cette appartenance renvoie à un fondement social bien défini.

Une caste de l’excellence

Il existe de nombreux liens entre les Nobel qui conduisent à évoquer l'existence d'une caste endogame. Les prix consacrent en effet l'aboutissement d'un processus social de sélection, de formation et de socialisation dans les réseaux les plus éminents de la recherche, des lettres et du champ politique. Soulignons tout d'abord un univers socioculturel commun, puis les mêmes lieux de formation et d'apprentissage de la recherche, enfin les mêmes maîtres et les meilleurs. Avec les sciences, retenons toute la dimension sociale de l'acte pédagogique et le poids déterminant de l'institution dans lequel il s'accomplit. Les élèves choisissent par exemple autant leurs maîtres et leurs laboratoires que ceux-ci sélectionnent leurs futurs collaborateurs et successeurs : si les apprentis se flattent d'avoir pour maître des Nobel, ces derniers s'enorgueillissent également de découvrir et de former les élus de demain. Naturellement, cette logique s’inscrit dans la violence des luttes concurrentielles que se livrent individus, organisations et États pour rejoindre la horde savante des Nobel.

La radicalité de la diplomatie Nobel

La politique d’attribution s’applique depuis plus d’un siècle à endiguer la brutalisation du monde . Ce faisant, elle est à l’origine d’une diplomatie cohérente par laquelle le système Nobel intervient globalement sur la scène mondiale pour imposer l’irréductibilité de valeurs telle que la liberté. L’institution et ses lauréats se considèrent à ce titre comme les plus solides défenseurs des droits humains contre la Raison d’État. En s’affirmant comme pouvoir universel de critique, ils interviennent de plus en plus souvent dans l'arène internationale, qu’il s’agisse d’aborder des thèmes de société ou qu’il faille traiter plus directement de questions politiques. Ce faisant, ils n'hésitent pas à s'ingérer dans les affaires intérieures des États ou à s'impliquer dans des règlements internationaux. Ils déploient alors leurs actions tous azimuts pour promouvoir une politique qu'ils labellisent au nom d'un savoir ou des biens communs dont ils s’autoproclament les gardiens#nf#