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Droit

Malaise dans la police

Couverture ouvrage

Nadge Guidou
Eyrolles

Quand la police va mal...
[mardi 02 octobre 2012]


Une psychologue du travail analyse les causes des souffrances professionnelles des policiers, critique un "management toxique" et esquisse des solutions.

Le titre est accrocheur, un bandeau rouge sur la couverture présente "une profession au bord de l’explosion" : le lecteur pourrait craindre un ouvrage sensationnaliste. Il s’agit en réalité d’un constat posé et étayé permettant de mieux comprendre le quotidien du métier de policier, l’organisation de cette profession et les enjeux de certains sujets d’actualité comme celui de la politique du chiffre ou, plus récemment, l’abandon par le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, du projet de créer des récépissés en cas de contrôle d’identité pour lutter contre "le délit de faciès". 

Le déni de la souffrance au travail des policiers

Aujourd’hui psychologue du travail, Nadège Guidou s’est intéressée, dès ses premiers travaux de recherche universitaire, au métier de policier et à la question des souffrances au travail. Elle présente le livre qu’elle publie aujourd’hui comme le fruit des recherches menées pour sa thèse, financée par l’École nationale supérieure de la police (ENSP), sur les risques psychosociaux au sein de la police nationale. On appelle risques psychosociaux "l’ensemble des risques professionnels portant atteinte à l’intégrité physique et à la santé mentale des salariés"  . Si l’on s’imagine assez aisément que le risque de blessure, voire de mort, fasse partie du métier de policier, que les contraintes d’horaires et l’angoisse pour le conjoint en service compliquent la vie famille, en revanche on imagine moins les souffrances physiques et morales induites par le stress et l’on est frappé d’apprendre qu’au moment où les suicides à France Télécom faisaient la une des journaux, le taux de suicide dans la police était deux fois plus important  .

Selon l’auteur, l’absence de couverture médiatique de ces suicides de policiers et plus généralement des souffrances au travail dans la police n’est que le signe d’un déni de l’institution. Celle-ci refuserait de chercher des explications à ces souffrances ailleurs que dans de supposées fragilités individuelles. Mais, plus surprenant au premier abord, ce déni est aussi le fait des policiers eux-mêmes. Dans les professions à risques, nier le danger et la souffrance est en effet le moyen pour les individus de supporter la peur et de souder le groupe. Pour un policier, paradoxalement, reconnaître une souffrance peut donc sembler dangereux à la fois sur le plan individuel et collectif. Le fait que l’ENSP finance une thèse sur la souffrance au travail des policiers est un des signes d’une évolution des mentalités.

Des causes de souffrance inhérentes au métier

En plus des causes de souffrance physique, telles que les blessures, l’exposition à la souffrance des victimes est une des raisons les plus évidentes du malaise des policiers. "Voir un enfant mort, voir un adolescent qui s’est suicidé, voir une famille écrasée par une voiture, procéder à des constatations sur le corps… Tenir la main de quelqu’un coincé dans une voiture et sentir la main se desserrer jusqu’à tomber, alors que ses yeux grands ouverts ne réagissent plus…"   Les témoignages cités par Nadège Guidou nous rendent la condition de policier plus concrète. Toutefois, l’exposition à la souffrance n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui l’est davantage, c’est tout d’abord l’augmentation des violences verbales et physiques contre les forces de l’ordre. Face à ces menaces, les policiers adoptent une position d’hyper-vigilance constante dont les conséquences sur la santé physique et psychique peuvent être graves : irritabilité, "boule au ventre", insomnie, crise d’angoisse, voire à long terme, sous l’effet de la fatigue, atteintes aux défenses immunitaires et aux capacités cognitives.

La politique du chiffre est aussi une autre nouveauté dans le travail des policiers. L’auteur ne se fait pas seulement l’écho des critiques des policiers à l’encontre de cette politique, elle analyse les mécanismes psychologiques qui la rendent nuisibles. Réduisant le pouvoir d’agir des policiers, elle conduit en effet à un sentiment de perte du sens du travail et à un désinvestissement progressif ou "processus d’aliénation"  . Déstructurante pour tout individu, dans le cas des policiers, la perte du sens du travail est aussi un enjeu collectif puisqu’elle rompt le lien avec une population que les policiers ont pour mission de protéger. 

L’organisation du travail en cause

C’est là le cœur de l’ouvrage. Réaction à l’explication des souffrances au travail par les seules fragilités personnelles, la thèse de l’auteur et de la psychologie du travail est en effet celle du rôle essentiel de l’organisation du travail dans le mal-être des salariés. Très critique, l’auteur parle d’un "management toxique" dans la police. Elle décrit tout d’abord une organisation taylorienne du travail fondée sur une anthropologie pessimiste de l’être humain. Parce qu’elle est fondée sur une vision de l’homme comme être défaillant qu’il faut sans cesse contrôler, et non comme un être plein de ressources, l’organisation du travail dans la police repose sur une hiérarchie contraignante, distinguant nettement ceux qui conçoivent et dirigent de ceux qui mettent en œuvre. Non seulement "l’organisation taylorienne est inadaptée en qu’elle s’avère incapable de réduire la réalité à des situations standard" mais elle limite aussi l’autonomie du policier. Or, citant Yves Clot, chef de file de la clinique de l’activité  , l’auteur affirme : "il n’y a de causalité directe et destructrice entre organisation du travail et santé que lorsque le sujet a fini de se sentir actif". Il nous semble que ce lien entre pouvoir d’agir du salarié et bien-être au travail est à la fois l’un des points les plus intéressants de l’ouvrage et l’un des plus problématiques lorsqu’il s’agit d’un métier comme celui de policier. Nous y reviendrons. Parmi les évolutions récentes du métier, l’introduction des nouvelles technologies fait là encore l’objet d’une critique de Nadège Guidou. Bien entendu, elle ne critique pas l’outil en lui-même mais son utilisation à des fins de renforcement du contrôle des policiers et l’effet de distanciation entre le policier et son métier, et donc entre le policier et la population qu’induisent ces technologies.

Les mécanismes de défense des policiers

Confrontés à la souffrance, les policiers développent des mécanismes de défense : demande de mutation non pas pour un poste hiérarchiquement supérieur mais pour un poste de même niveau dans un commissariat plus calme mais aussi, au sein d’un commissariat, alcoolisation ou culte de la virilité qui peut passer par le harcèlement moral des faibles, renforçant alors le déni collectif de souffrance au travail. Le constat est loin d’être rassurant. Plus grave encore, les mécanismes de défense psychologique face à des traumatismes   permettent aux policiers de se protéger mais conduisent à une distanciation par laquelle le policier nie la réalité de la souffrance de l’autre. Cet écart entre les souffrances des victimes qui demandent légitimement à être écoutées et la réponse distanciée des policiers qui doivent se protéger a donc des conséquences qui dépassent le seul cadre de la police. Les enjeux de la réduction de la souffrance au travail des policiers ne sont donc pas seulement individuels ni professionnels mais ils concernent l’ensemble de la société.

Les solutions esquissées et leurs limites

À la fin de l’ouvrage, l’auteur énumère "10 propositions pour améliorer le travail et la santé des policiers". Elle part d’un postulat qui suppose un renversement de la vision de l’homme dans cette institution : "donner la parole aux salariés au travers de groupes de parole institutionnellement organisés n’est donc pas un risque pour l’organisation mais, au contraire, un moyen de reconnaître la réalité du travail, de prendre conscience de l’ensemble des compétences des salariés […], de souder le collectif de travail […], de mobiliser les salariés […]."

Confiante dans le rôle de la parole, elle propose donc, par exemple, d’instituer des débats professionnels au sein des commissariats et de créer des groupes de discussion entre représentants de la police et de la population. Pour lutter contre le "management toxique", elle suggère la création de formateurs internes en matière de souffrance aux travails et de maintenir des "anciens" dans les brigades et patrouilles. Pour tenir compte des besoins légitimes des policiers d’un côté et des victimes de l’autre, elle envisage la présence de relais sociaux dans les commissariats, la création d’une fonction de médiateur lors des interventions ou encore de relais entre l’institution judiciaire et l’institution policière.Ces mesures reposent pour l’essentiel sur des créations de postes. On voit donc aisément l’opposition politique et budgétaire auxquelles elles peuvent se heurter. Toutefois elles mettent bien en évidence que le métier de policier, comme celui de juge ou d’enseignant, est un métier de relations humaines.

La seconde objection que peut soulever cet ouvrage est la suivante. Nadège Guidou se livre à plusieurs reprises à un plaidoyer pour l’autonomie du salarié dans son travail. Avec les chercheurs partisans de la clinique de l’activité, elle considère "la liberté de mouvement et d’autonomie du salarié comme l’un des éléments majeurs de la santé au travail". Si nous pouvons bien comprendre que la vision pessimiste de l’homme sur laquelle repose l’organisation du travail dans la police peut être nuisible, il reste que, pour faire respecter la loi, le policier a des moyens que les autres citoyens n’ont pas (contrôles, arrestations, port d’armes…). Pour éviter les abus de pouvoir, son autonomie, sa liberté doivent donc être encadrées juridiquement et conciliées avec les droits de l’homme. Le débat sur le malaise dans la police est certes éclairé par l’approche psychologique mais il ne peut s’y réduire – ce que ne prétend pas l’auteur. Un regard transdisciplinaire semble donc nécessaire. Prenons l’exemple du récent abandon du projet d’institution d’un récépissé en cas de contrôle d’identité par le ministre de l’Intérieur qui a dit dans le même temps réfléchir à un autre projet pour lutter contre ce qu’il est commun d’appeler le "délit de faciès". D’un côté, il s’agit d’éviter une mesure "beaucoup trop bureaucratique et difficile à gérer" ; de l’autre, il s’agit d’éviter le risque de fichage mais aussi les pratiques discriminatoires  .

Nadège Guidou s’adresse d’abord aux policiers, à qui elle permet de mettre des mots sur des réalités longtemps niées et de réfléchir aux évolutions possibles de leur profession. Aux autres lecteurs, elle offre une meilleure connaissance de ce métier et une compréhension des enjeux du malaise des policiers pour l’ensemble de la société. Enfin, à tout salarié, elle propose, avec clarté, une introduction à la psychologie du travail dont les principes peuvent être transposés pour analyser d’autres organisations du travail. 

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