Littérature

Pasolini. Devenir d'une création

Couverture ouvrage

Angela Biancofiore
L'Harmattan , 304 pages

Admirable Pasolini
[vendredi 21 septembre 2012]


Une étude documentée à la gloire de Pasolini.

Pier Paolo Pasolini était une force de la nature. L’étude, la troisième, qu’Angela Biancofiore lui consacre, ainsi qu’à son œuvre, Pasolini. Devenir d’une création , fait tout ce qu’elle peut pour nous en convaincre. L’ouvrage est traduit de l’italien par Jean Duflot qui publia des entretiens avec Pasolini  et qui est l’auteur d’un Pasolini . Il s’agit d’un “itinéraire”  qui amène à prendre conscience d’une “œuvre en devenir” , c’est-à-dire dont l’impact est prodigieux en tant que projet culturel, à prendre connaissance d’un engagement exemplaire.

Deux parties le démontrent : une première qui suit l’œuvre en sériant les domaines ou le poète se signifia, une seconde qui rend raison de la réception d’une œuvre riche car multiforme. La thèse de cette étude détaillée et passionnée pose en effet “la notion d’œuvre ouverte, autrement dit d’une œuvre sans conclusion, provisoire, transitive” . Le livre débat de ce qui en a été perçu ou non, exposant “les raisons d’un tournant dans la création pasolinienne, marquée désormais par une poétique de l’inachevé” . C’est bel et bien une force irrépressible qui nous est donnée à penser, celle d’un écrivain sans pareil et plein de ressources dont la recherche constante nous est donnée à apprécier : “Une écriture qui est aussi connaissance de l’altérité, tentative de conjuguer anthropologie et poétique” .

Le but d’Angela Biancofiore est clairement défini : “comprendre l’œuvre complexe de Pasolini” . Cela commence avec la place fondamentale qu’occupe la langue de poésie par le choix du frioulan, dialecte symbolisant l’univers de la mère. Tel est l’intérêt pasolinien pour l’originaire, pour une “archéologie du sujet”  ; telle est la défense d’un monde paysan qui devance celle d’un monde d’ouvriers puis d’un monde d’exclus urbains que romans et films donnent à voir. Partir de la vie et aller au fond des choses, tout cela s’exprime dans une œuvre dont “l’autobiographie sera l’axe central” , assumant des contradictions comme moteur de créativité.

De cet imaginaire sont énumérés les thèmes importants comme le désert et l’ailleurs, ce que l’étude inscrit dans la tradition d’“un certain expressionnisme”  ; tel est le parti pris de se situer toujours au cœur du réel. C’est encore le thème de la mort –la “thanatolâtrie de Pasolini”  – qui marque une œuvre au sein de laquelle coïncident le mythe et la réalité. Le théâtre, comme le cinéma, dont la peinture est le modèle, témoigne pour un langage des corps ; et l’écriture privilégiant l’oxymore relance le processus créateur par quoi le style ne saurait relever de la pure forme puisque l’extralittéraire la nourrit. L’œuvre se déploie alors par une “contamination des langages artistiques [qui] fait toute la singularité du langage pasolinien” .

En la parcourant, se dessine l’image d’un intellectuel dont la conscience déchirée se transforme au contact d’un monde tendant à l’uniformisation des conduites. Toute l’œuvre vit et se poursuit à la lumière d’une homologation de ce monde que Pasolini combat mais qu’il admet désespérément jusqu’à devoir abjurer. C’est le constat que “chaque œuvre de Pasolini n’est jamais conçue comme un univers clos sur lui-même, mais comme un acte qui vise à modifier la réalité et pas seulement à la décrire” . Chaque fois, c’est un défi que se lance ce touche-à-tout incomparable : “Partir de la tradition pour en faire un usage anti-traditionnel : il est possible de retrouver ce principe dans les poésies, dans les romans, dans les films et dans les œuvres picturales de Pasolini” . Celui qui se mettait en scène tenait par-dessus tout au sacré et entendait bien agir sur les valeurs. Son anthropologie culturelle l’atteste, qui est celle d’un combattant pour le progrès et contre le développement. Pasolini dérangea, par sa liberté et pour son indépendance ; en perpétuel dialogue, celui qui fut aussi un critique et un journaliste commentait sans réserve l’actualité.

Après une première partie consacrée à l’œuvre se faisant, une seconde partie plus serrée et très documentée s’attache à la réception de l’œuvre pasolinienne. Elle comprend des commentaires circonstanciés qui éclairent le lecteur au regard de certaines voies exégétiques, signalant des lectures qui font fausse route. C’est une réception d’abord et essentiellement italienne qu’A. Biancofiore étudie, avant de passer aux travaux qui ont cours de part et d’autre de l’Atlantique et notamment en France grâce à H  Joubert-Laurencin ; cela va de G. Contini sur les poésies du début en passant par la critique marxiste et en insistant sur les lectures perspicaces de F. Fortini avec lequel Pasolini échangea beaucoup, tout comme ce dernier le fit avec le peintre et ami G. Zigaina. Il s’agit d’informer des débats portant sur ses choix linguistiques, d’arrêter certaines définitions utiles comme celle du réalisme , de traiter des polémiques avec le parti communiste et avec l’avant-garde, de relever la pratique pasolinienne de l’auto-recension, de se pencher sur la conception du théâtre et de l’acteur, de discuter du langage cinématographique, de revenir sur le polémiste, bref de tenir compte d’une œuvre dépassant tous les genres.

L’étude se conclut sur un “immense héritage” , celui d’une activité créatrice incessante parce qu’elle veut se pénétrer du monde ; c’est preuve que la culture ne peut pas être séparée de la vie : “Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le message révolutionnaire de son œuvre, son désir d’être au plus près du présent, son envie de connaître directement le monde, sa volonté d’être en dehors des partis ou des relations conventionnelles du pouvoir . La toute fin s’entend comme l’hommage à un homme courageux dont son pays peut être fier : “Pasolini nous a transmis son besoin de rêve et de changement ; il nous a initiés à l’art de l’abjuration, car il n’a cessé de se mettre en question, face aux transformations continuelles du réel” .

Cette étude engagée, qui n’hésite pas à parler parfois à la première personne, est donc un remerciement. Et on peut dire que la lecture critique de l’œuvre pasolinienne est réussie. La biographie finale récapitule clairement et succinctement ce qu’il en est de l’œuvre incroyable d’un homme hors normes, “l’une des voix les plus lucides et créatrice du panorama intellectuel et artistique italien” . On peut sans doute parler de la fidélité d’une étude qui colle à son objet : un homme à la vitalité désespérée dont l’œuvre apparaît comme une révolution permanente. Angela Biancofiore ne ménage pas sa peine, intervenant ponctuellement dans les données biographique et bibliographique ; l’italique est là pour insister auprès du lecteur, parant aux contresens et allant droit à l’essentiel de l’œuvre. Et on chemine agréablement en elle au fur et à mesure des pages où les accents, mis à l’occasion, donnent du relief à la lecture ; les points relevés sont remarquables en ce qui concerne le dialecte chez Pasolini qui n’est pas repli mais ouverture , en ce qui concerne l’utopie , mais aussi le théâtre . Au fil de cette étude savante se déroule la beauté d’une œuvre encore contestée quand elle n’est pas mise à distance par l’institution universitaire. Ce livre a le mérite de restituer au public français la vérité d’une œuvre inouïe et au caractère “prophétique” . Cette étude est à certains égards passionnante, elle fait aimer celui qui mourut pour beaucoup en homme scandaleux alors qu’il fut tout autre chose.

 

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