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Environnement

La malédiction Lapérouse (1785-2008) : Sur les traces d'une expédition tragique

Couverture ouvrage

Collectif Dominique Le Brun
Omnibus éditions , 1 132 pages

Biodiversité, biopiraterie : une histoire au long cours...
[mercredi 19 septembre 2012]


La biodiversité, priorité de la Conférence environnementale. Et du 13 au 26 septembre l’exposition d’automne du Sénat célèbre Bougainville, Lapérouse, avec force plantes et livres dans l’Orangerie du Luco. Embarquez…

Au diapason de la Conférence environnementale -sauver la biodiversité du territoire   et réguler la bio-piraterie  , la rentrée est prolixe en invitations à garder, finalement, l’esprit "au vert"… Annoncés ce mois de septembre en librairie : un Plaidoyer pour Les herbes folles : Laissez faire la nature !   et une injonction renouvelée : L'exigence de la réconciliation -Biodiversité et société- .

Les leçons ne manquent pas. Gare au Pensum. Où donner de la tête alors, pour sauvegarder en soi malgré tout un air vivifiant de vacances, synonymes parfois de "grandes migrations" ? Du côté des explorateurs du temps jadis, bouffée d’aventures au long cours garantie ! Merci au Sénat pour les fleurs et les livres de l’Orangerie : l’exposition d’automne dédiée aux explorateurs des Lumières dans le sillage de Bougainville  , lancée la veille de la Conférence environnementale, célèbre d'honorables ... biopirates !

Autre temps, autres moeurs ? Voire…

Un copieux ouvrage édité par Omnibus en mars-avril 2012, d'ailleurs sur l'étal des livres placé dans l’Orangerie du Sénat le temps de cette exposition d'automne, est dédié à l’expédition de Lapérouse, missionné en 1785 par le roi Louis XVI,  pour "un voyage de découverte". En l’occurrence, un aller sans retour et presque sans fin. L’énigme a fait long feu et cet ouvrage exhaustif entend la résoudre définitivement. "La Pérouse, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes"   est parti de Brest le 1er août 1785 avec deux flûtes  , nommées La Boussole et L'Astrolabe, hissant pavillon scientifique, pour repérer des territoires ayant échappé aux cartes de navigation connues, répertorier la faune et la flore mondiales, évidemment. Sa dernière lettre datée de mars 1788, parvenue à destination en plein "boom" révolutionnaire, figure in extenso dans cet ouvrage érudit qui ne se termine pas là pour autant. Dans le but de faire enfin la lumière sur la mythique expédition de Lapérouse, il rassemble pléthore de témoignages et de documents, tant posthumes que d’époque. Parmi lesquels, la lettre de mission "véritable" de l'Amiral Jean-François Galaup, comte de La Pérouse, à savoir : faire - "de conserve" comme disent les marins-, des recherches relatives aux sciences et au commerce  .

Pour servir aux sciences… et au commerce !

"Des nouvelles de Lapérouse ?" se serait enquis Louis XVI au moment de poser sa tête sur le billot de la guillotine (1793). Rien d’étonnant, selon Dominique Le Brun présentant cette anthologie  . Et pour cause : "L’aspect scientifique et humaniste de l’entreprise n’empêche pas les objectifs commerciaux et politiques, ceux-là plus secrets. Il s’agit d’établir l’inventaire des richesses naturelles exploitées : cultures vivrières et ressources forestières ; animaux domestiques intéressant pour leur chair, leur peau ou leur fourrure ; zones de pêche ou de chasse à la baleine". Partout où sa royale feuille de route l’enjoint d’aller, "Lapérouse doit avoir en tête quels échanges commerciaux et quelles associations seraient possibles, avec quels pays, en vue d’établir des comptoirs . En attestent le Mémoire du roi pour servir d’instruction particulière au sieur Lapérouse versé au dossier que ce livre constitue, ainsi que le texte du Décret de l’Assemblée Constituante soucieuse, en 1791, de dépêcher à la rescousse des disparus deux autres vaisseaux du roi, baptisés Espérance et Recherche  . Premiers d’une longue liste d’aventuriers galvanisés par cette fin mystérieuse…

Pour un peu, le sous-titre de ce livre "encyclopédique"   porterait à croire que le périple a duré jusqu’à nos jours. Et que ça y est, la boucle est bouclée avec cette somme réunissant quasiment tout ce qui a été fait et dit, à partir et à propos de l’expédition elle-même. Et des diverses tentatives de retrouver, entre 1785 et 2008, les moindres signe ou vestige d’un voyage vraisemblablement soldé par un naufrage.

L’expédition de Lapérouse débuta 15 ans après celle de Bougainville (1766-1769) qui a nourrit le fantasme du "bon sauvage" rousseauiste et inspiré aux artistes plus d'un Embarquement pour la Nouvelle Cythère  . Elles illustrent l'une et l'autre le slogan de l’exposition d’automne, millésime 2012, voulue par le Sénat en son domaine  : "Quand les botanistes embarquent, les plantes débarquent ". Il y en eut un, en tout et pour tout, aux côtés de Bougainville ; Lapérouse eut droit à une équipe scientifique plus étoffée (15 personnes) mais composée d’un seul jardinier, deux ingénieurs, un horloger, un interprète de russe, dix savants et artistes, note Dominique Le Brun  .

Du 13 au 26 septembre 2012, les parterres de plantes, les repères scénographiques fournis par la Corderie royale de Rochefort (coffres et cordes parfois d’époque) et l’étal de livres sur Bougainville et les Explorateurs présentés dans l’Orangerie du "Luco" remémorent un tournant historique, bien avant la prise de conscience des enjeux de la biodiversité des ces dernières années.

 Enjeux de la biodiversité, d'hier à nos jours

Au siècle des Lumières, l’Europe dépêcha ses émissaires qui sillonnèrent les mers pour cartographier toute poussière d’île oubliée et, au passage, répertorier l’ensemble de la faune et de la flore du globe. Tâche immense et à ce jour encore imparfaite. La thématique de l’exposition programmée par les services culturels du Sénat "entre en résonnance avec le débat actuel sur la biodiversité et sa sauvegarde, rappelant la place que peuvent tenir les jardins botaniques, les conservatoires de plantes et les collections végétales dans la préservation de cette biodiversité . D’où, dans l’Orangerie du Jardin du Luxembourg, ces corbeilles géantes de plantes qui nous sont aujourd’hui familières mais, à l’origine exotique : bougainvilliers, bégonias, dahlias, hortensias...

L’exposition honore ainsi d’aventureux naturalistes du XVIIIème, dans le sillage notamment de Louis Antoine de Bougainville, premier Français à réaliser un tel tour du monde. Dans les soutes, point d’or, ni de sucre ni d’ébène ; plutôt, un butin d’informations ethnographiques, botaniques… notamment. L’un des deux vaisseaux du périple de Bougainville, L’Etoile, partit de La Rochelle le 1er février 1767. Avec La Boudeuse, qui avait filé de Nantes, ils se sont rejoints à Montevidéo. C’est là, au Brésil, que Commerson, le botaniste de l’expédition Bougainville découvrit un petit arbuste aux spectaculaires bractées fleuries, aussitôt baptisé "Bougainvillier". Il en existe aujourd’hui de couleur, de port et de feuilles tellement divers, si loin de l’Amazonie ! D’hier à aujourd’hui, l’exposition conte "l’aventure des plantes de nos jardins", en écho à de très actuelles préoccupations. Occasion de "récré", voire d’inspiration pour les Parlementaires, elle jouxte le Palais où, sur la biodiversité, il faudra légiférer, comme la feuille de route de la conférence environnementale le prévoit  .

Quelle biodiversité ?

Les premiers échantillons amazoniens embarqués par Bougainville furent acclimatés tout d’abord dans l’Océan Indien, sur l’Ile de France (aujourd’hui, Ile Maurice), où firent escale les deux navires avant de rentrer en Europe, en 1769. Un acte de bio-piraterie, dirions-nous aujourd’hui, dont la variété de nos jardins actuels –et donc, une part du business de nos pépiniéristes- découle.  

La sauvegarde de la biodiversité est à l’ordre du jour  , tandis que la bio-piraterie tombe sous le coup de Protocoles internationaux  , comme celui de Nagoya  ) Nos parlementaires ont à ratifier et transcrire prochainement ce Protocole . Sans oublier, en 2013, une loi-cadre sur la biodiversité, à l’aune de la conférence environnementale qui doit en faire émerger les objectifs et les méthodes  

La France et le Papyrus d’Egypte

L’exposition d’automne du Sénat arrive fort à propos. Elle rappelle, outre l’aventure des plantes de nos jardins liée aux expéditions de l’époque de Bougainville, un épisode fameux, dans les Annales du jardin du Luxembourg : en effet, d’après The Oxford Handbook of papyrology  , les papyrus Egyptiens actuels seraient les descendants d’exemplaires "ressuscités" grâce à la fonction conservatoire du Jardin du Luxembourg. "Disparu du Nil au début du XIXe siècle faute d’y être cultivé, le papyrus aurait été réintroduit en Egypte grâce à l’envoi en 1872 de 12 plants offerts au musée du Caire par le Jardin du Luxembourg". C’est ainsi que "le destin du papyrus égyptien a croisé celui du Jardin du Luxembourg", indiquent pudiquement les services culturels du Sénat   sans préciser les conditions dans lesquelles la France est entrée en possession de ces exemplaires… La bio-piraterie aurait-elle incidemment "du bon" !? Ce qui est sûr, c’est que la coopération, en société comme dans la nature, est plus prodigieuse que la razzia. René Dubos  , l’un des pionniers de l’écologie scientifique   mentionne dans Le Flambeau de la vie  , combien les phénomènes collaboratifs, dont la symbiose   caractérisent plus l’évolution que la loi du plus fort (dite "loi de la jungle"), n’en déplaise aux darwiniens de tout poil. La nature fournit moins d’exemples de compétition, au sens belliqueux du terme, que d’associations créatives -moteur principal de l’adaptation- soutenait ce chercheur franco-américain de l’Institut Rockfeller, microbiologiste du sol et inventeur du premier antibiotique (grâce à une bactérie du sol, justement !).

La vie : naturellement interactive

La biodiversité, c’est nous et tous les organismes dont nous sommes tributaires : tout ce qui vit sur Terre, dans l’eau, dans l’air, à la surface du globe et sous terre, à côté de nous et en nous  , sachant que, ajoute l’astrophysicien Hubert Reeves  , "ce ne sont pas des juxtapositions inertes mais de constantes interactions entre eux, entre eux et nous. Ce sont ces interactions qui pérennisent la vie". Au sens de la Convention sur la diversité biologique (CDB) ce sont aussi les patrimoines génétiques et culturels, les savoir-faire autochtones et tout "service" éco-systémique.  

L’ère des explorateurs –avec une double casquette, scientifique et marchande ?- est loin d’être terminée. Il reste tant à découvrir et comprendre. Mais plus encore que d’arriver à la connaissance totale, rêve faustien, le défi véritable est celui de l’éthique : ce que l’on fait/fera de chaque "avancée" vite, parfois trop vite, déclinée en techno ou en money-money. Instrumentalisée, financiarisée ; et le rêve peut virer au cauchemar.

 

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Hommage à Alain Ruellan

Au même titre qu’on sait reconnaitre et comprendre une plante et un animal, apprendre à connaitre et comprendre un sol, dans la plénitude de ses fonctions, mériterait d’être ériger en priorité. La "Terre" est connue … le  sol  ne l’est pas, déplorait en fin connaisseur, Alain Ruellan  . Décédé cet été, il savait comme personne l’appréhender et en parler, sous tous ses angles, et toutes latitudes… Son père, géographe en mission au Brésil a contribué au choix du lieu d’implantation de la (nouvelle) capitale, Brazilia. La vue de ce paysage, avant/après, s’est fichée dans sa mémoire. Sans doute son intérêt pour la gestion durable des sols  s’enracine-t-il dans cette expérience peu banale  . Son leitmotiv : "Le sol n'étant pas ou très peu enseigné aux enfants et aux étudiants, les citoyens n’en ont finalement qu'une vision très réductrice, le plus souvent. Attention, beaucoup de ceux qui, maintenant, s’intéressent aux sols, ne les appréhendent pas encore de manière globale, se limitant trop souvent à leurs seules préoccupations (érosion, taux de matières organiques, teneurs en sels solubles et en métaux lourds...). Le sol est un milieu naturel, un corps naturel complexe, qu'il faut apprendre à découvrir, à considérer, à comprendre par le regard et par le toucher. Ceci devrait être enseigné, dès l'école primaire."  

Il aimait à rappeler que le mot terre  (le sol, en fait) et le nom du premier humain dans la Bible (Adam) ont une étymologie commune, comme pour souligner combien leurs destins sont liés. N’oublions ni cet homme, ni sa sagesse.
 

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