<p>Entre fascination et r&eacute;pulsion, le cannibalisme, observatoire de la civilisation et de la discipline anthropologique.</p>

Ce livre de Georges Guille-Escuret, par un heureux hasard, fut publié quelques temps avant de tomber au cœur de l'actualité. Souvenons-nous en effet de quelques faits divers survenus ces derniers mois de l'année 2012. En mars, deux cannibales étaient arrêtés en Russie, où de nombreux cas de cannibalisme ont été recensés depuis quelques années. Mi- avril, c'est au tour du Brésil de se trouver face à ses propres anthropophages. Début juin, un jeune Canadien est arrêté en Allemagne après une cavale de plusieurs jours faisant suite au meurtre aux relents de cannibalisme d'un étudiant Chinois à Montréal. À Miami, en mai 2012, un homme est trouvé par la police en plein milieu du "repas" qu’il prélevait sur un SDF. Suivront au début de l'été 2012 une série d’événements semblables. Pendant plusieurs semaines, il n'était plus question que de cannibalisme, ou presque, dans nos médias. Plus que de simples faits divers, chacun aura pu remarquer le dégoût et l'incompréhension totale que ce genre d’événements peuvent susciter.

Pour une anthropologie de l’anthropophagie

Le cannibalisme, c’est bien sûr le sujet de ce livre passionnant, fruit d’une longue réflexion qui fût déjà précédée par trois autres ouvrages sur le sujet, étudié sur trois continents différents (Afrique, Asie et Amérique). Les mangeurs d’autres est en fait l’ouvrage de synthèse de Guille-Escuret sur un sujet de recherche qui l’occupe depuis le milieu des années 1980. Un  phénomène d’attraction/rejet tel que celui du cannibalisme aurait du passionner les anthropologues de longue date. Et pourtant, comme signalé en introduction du livre, si toute science se doit d’affronter les démons présents sur son territoire, force est de constater que l’anthropologie à bien failli à cette mission. Sous prétexte qu’il n’était en rien un sujet digne de ce nom, la science de l’Homme a mis de côté le cas du cannibalisme.

Guille-Escuret entend aller plus loin qu’une simple revue ethnographique et/ou historique de l’anthropophagie dans le monde. Dans sa volonté de s’inscrire dans une anthropologie comparative ouvertement scientifique, c’est à une véritable réflexion épistémologique sur les sciences sociales ainsi que s’est livré l’auteur  .

Dès le début, Les mangeurs d’autres invite ni plus ni moins, une nouvelle fois dans l’histoire de l’anthropologie, à repenser et dépasser la dichotomie opposant nature et culture, et avec elle, la civilisation contre les sauvages, donc le eux et le nous. Ce vaste programme s’expose dans une introduction parfois difficile à digérer et qui nécessite parfois plusieurs relectures pour en saisir toutes les subtilités. Pierre Clastres s’était distingué au milieu des années 1970   en s’attaquant au tropisme en vogue jusqu’à cette époque (et qui, sous bien des aspects, existe encore de nos jours) et qui consistait à voir dans les sociétés dites exotiques des sociétés incomplètes, en "manque de quelque chose" : sans écriture, sans État, sans histoire. Ainsi, Guille-Escuret remarque malicieusement que, puisque la société civilisée est "rescapée du cannibalisme"   et que le cannibalisme y est relégué au-delà de ses limites, dans les confins du sauvage, cette société civilisée devient une société "sans cannibalisme". Quelque part, une société elle aussi incomplète  .

Cette horreur envers le cannibalisme développée en Occident est un héritage direct des Grecs et de leurs mythes ; c’est ce que nous apprenons avec le premier chapitre. Alors qu’on reconnaît aujourd’hui une opposition entre allélophagie (manger des autres) et homophagie (manger des semblables), on apprend qu’il s’agit là d’un lapsus du 19ème ; en effet, les Grecs parlaient, eux, d’ômophagie (manger de la viande crue), notamment  au sujet des cultes rendus à Dionysos  . Pour Hérodote, c’était aux androphages, peuples sans véritables noms ethniques, que revenait la palme des "mœurs les plus sauvages" (p. 35)). Après les Grecs, il faut aussi relever le cas du christianisme, où, comme le signal Guille-Escuret, "de nombreux auteurs ont relevé […] la dimension cannibale de la communion"  . Bien qu’interdites par l’Église, les pratiques cannibales existeront pendant les croisades (lors du siège d’Antioche notamment) et les grandes disettes (entre le 8ème et le 11ème siècle), justifiées par la dualité corps/âme et impure/pur.

Problèmes de civilisation

Le gros de la thèse de Guille-Escuret se concentre dans le chapitre 4 : "la preuve et l'épreuve". Il y montre comment la question scientifique du cannibalisme (son existence – ou non – ainsi que ses modalités) devient une question politique, voir même, idéologique : "le cannibale devient une balle que se renvoient les accusateurs et les 'disculpateurs', dans un match interminable où il s'agit de savoir si la civilisation est ou non une menteuse arrogante"  . Il interroge ensuite l'épistémologie du témoignage : la question est, de fait, centrale. Le cannibalisme nous parvient d'abord par le témoignage, comme une image retouchée a posteriori, corrigée ou censurée  . Entre les "faux témoignages" et les "témoignages faux", beaucoup de voyageurs, comme d'anthropologue par la suite, donneront à leurs exposés un aspect militant : les premiers verront des anthropophages partout quand les seconds nieront jusqu'à leur existence. Les exemples sont nombreux des premiers chrétiens au capitaine Cook en passant par les fameux "primitifs" du 19ème siècle. Chez les anthropologues, on retrouve convoqué le grand Evans-Pritchard et ses Azandés ; chez les philosophes, Arens et surtout Montaigne, abondamment cité dans tout l'ouvrage.

On l'aura compris, l'épistémologie est bien, avec le cannibalisme, le sujet central du livre. Sous bien des aspects, le cannibalisme devient presque même une excuse pour parler épistémè. Guille-Escuret achève ainsi son livre avec  deux chapitres consacrés au dualisme qui ouvre son livre : l'opposition nature/culture. En commençant d'abord par présenter les débats scientifiques sur l'intérêt nutritif de l'anthropophagie (notamment chez les Aztèques) face aux raisons culturelles  , l'auteur en vient très vite à inviter à sa table les inévitables Sahlins et Descola. Si, chez le premier, on retrouve une explication psychologique des actes anthropophages, on sait mieux (en France du moins) que le second s'oppose à l'universalisme de l'opposition nature/culture, qui reste pour lui l'une des marques de l'Occident. Puisque les sociétés non occidentales n'opposent pas nature et culture, elles ne connaissent pas le tabou qui est le nôtre du cannibalisme.

L'Occident aurait-il, alors, "perdu [la nature] en cours de route" ?  . Si il faut voir dans cet abandon au moins partiel une évolution de notre société, Guille-Escuret rappelle qu'évolution n'est pas synonyme de progrès. Et si caractériser notre société par une évolution n'est pas, en théorie, la nier chez l'autre, on voit qu'en pratique l'affaire est différente. Ainsi, "la domination dans nos mentalités civilisées [trahit] le changement chez nous en absence de changement chez l'autre"  . Mais l'auteur se garde bien de faire la morale, il s'en défend même. Pour lui, il s'agit là de mettre fin aux "morales insidieuses"   qui ruinent tout espoir de travail scientifique. Ce n'est pas parce que notre société évolue, change, qu'elle progresse. Contre toute attente, Guille-Escuret s'attaque de front aux fétichistes du progrès dans son antagonisme avec les autres, faisant d'eux des sous-évolués.

L'intérêt de Les mangeurs d'autres va ainsi bien au-delà de la question du cannibalisme. Certes, les questions d'ordre épistémologique soulevées dans le livre l'ont déjà été maintes fois en sciences sociales, mais la façon dont Guille-Escuret les traite est incontestablement neuve. Et quoique souvent difficile d'accès pour une partie du grand public, le texte reste d'une lecture agréable, l'auteur ayant le sens de la mise en scène textuelle et de "la petite phrase"3nf3