Étant donné le mythe socialement entretenu d’une pulsion masculine irrépressible  , pour que dans les faits les femmes soient respectées en tant que sujets de désir, il faut que soit déployé un système juridique, policier et judiciaire qui prévienne et réprime les violences commises à leur encontre, dans l’espace privé tout autant que dans l’espace public. Le viol, crime contre l’intégrité de la personne, constitue avec le meurtre l’extrême du continuum des violences masculines visant à dénier que les femmes soient égales et des sujets. "Violeurs acquittés, viols légalisés", dénonce un slogan de 1974, et l’inférence est tout aussi pertinente lorsqu’il s’agit de violences conjugales ou de harcèlement sexuel .
Lors des 14 et 15 mai 1972, au Palais de la Mutualité, nombreuses sont les femmes qui dénoncent les crimes commis contre leur classe – ces crimes  "si parfaits que les victimes en sont inconscientes ou s’en croient coupables"  .
La loi alors en vigueur constituait le viol en crime, mais c’était bien moins le sort de la femme violée qu’elle cherchait à préserver que l’honneur de sa famille : datant de 1832, elle ne proposait pas de définition claire du viol, et offrait par là même la possibilité, largement exploitée, de requalifier les viols en "coups et blessures" ou en "outrages à la pudeur", délits jugés en correctionnelle plutôt qu’aux assises, et moindrement sanctionnés.  Il s’agissait donc que le viol soit jugé comme le crime qu’il est.

Quelques victoires et une définition

Une première victoire est remportée en septembre 1975 : le viol de deux jeunes campeuses belges, bien qu’aggravé des "plus ignobles violences" perpétrées trois heures durant par une bande de trois jeunes hommes qui "se relayaient", avait fait l’objet d’une déqualification en coups et blessures  . Alors même que les victimes avaient déposé plainte immédiatement et que le gendarme ayant reçu leurs déclarations témoignait qu’elles étaient indubitablement en état de choc  et de dépression. Mais la détermination des deux plaignantes, la Ligue du droit des femmes et son avocate, Colette de Margerie, d’autres associations féministes et des militantes du MLF firent tant et dirent si bien que le tribunal correctionnel de Marseille se déclara incompétent  .
En mai 1978, au moment du procès, à la cour d’assises d’Aix, le lesbianisme des plaignantes et leur goût pour le camping sauvage sont présentés par les avocats de la défense comme attestant d’une "marginalité" suspecte supposée constituer une circonstance atténuante pour leurs agresseurs !  Cette fois ce sont les avocates de Choisir la cause des femmes, Gisèle Halimi et Agnès Fichot qui obtiennent la condamnation des accusés  .
Le viol fera l’objet de plusieurs des slogans du cortège féministe lors de la manifestation du 1er mai 1976, et il constituera le motif du rassemblement de 3 000 femmes, dix heures durant, à la Mutualité, le 26 juin 1976  
"La peine de viol" sert à limiter la liberté des femmes, en menaçant les femmes qui ne se cloîtrent ni ne se soumettent aux désirs des dominants. Le 4 mars 1978, lors d’une manifestation de nuit contre le viol, les femmes prennent la nuit, brûlent des ouvrages pornographiques, qui inclinent au viol… Ce qui leur vaut l’imputation de puritanisme. Cette imputation couronne la plupart des combats féministes, et déjà en 1978, bien avant de confier une chronique régulière à Marcela Iacub, Libération se complaisait à relayer des positions qui se définissaient comme "post-féministes" et relèvent en réalité d’un déni foncièrement antiféministe de la domination masculine  .
La confusion entretenue entre féminisme et puritanisme scandera les débats des années 1990 et 2000 sur le date rape et le harcèlement sexuel, aux États-Unis, puis en France   Et dans le cadre des affaires Polanski, en 2009-2010 et DSK, en 2011-2012, elle refait florès, poussant comme l’ivraie non pas seulement dans les parterres de commentaires antiféministes sur les sites des médias ou dans les blogs, mais dans des tribunes du Monde ou de Libération.
En 1980, le  viol est enfin doté d’une définition juridique : "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise" est un viol.


Tout à construire

En 2012, cependant, force est de constater qu’en France la grande majorité des viols demeure impunis, et que sévit encore le sexisme structurel qui autorise à considérer les femmes comme des choses appropriables, ainsi que l’a rappelé Christelle Hamel lors du 6e congrès international des recherches féministes francophones qui s’est tenu à Lausanne du 28 août au 2 septembre 2012. Les affaires DSK, a-t-elle dit en substance, ont apporté un démenti flagrant au mythe du mauvais sauvage, noir ou arabe, et du bon civilisé, plus blanc que blanc. L’on a eu la preuve que les grands hommes blancs sont fort ignorants en matière de droits des femmes, et qu’il serait urgent qu’ils bénéficient des enseignements prodigués aux demandeurs de la nationalité française à ce sujet.#nf#