Arts visuels

Massin

Couverture ouvrage

Laetitia WOLFF
Phaidon , 218 pages

Lettres françaises
[mercredi 06 fvrier 2008]


Un important ouvrage consacré à la carrière de Massin, graphiste actif dans le secteur éditorial français depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’initiative est suffisamment rare pour qu’elle soit saluée. Les éditions Phaidon, qui entreprennent depuis plusieurs années la constitution d’une collection de monographies consacrées aux grands noms du design graphique moderne (notons les récents volumes consacrés à Max Huber, Joseph Muller-Brockman ou encore Otl Aicher) publient un important ouvrage consacré au travail du français Robert Massin (né en 1925). Inconnu du grand public, Massin (c’est ainsi qu’il signe son travail) a marqué de sa personnalité le paysage éditorial français d’après guerre. Car si Massin est bien, au cours des cinq chapitres que l’auteur, Laetictia Wolff, lui consacre, le personnage majuscule, c’est autant le portrait d’un secteur et de ses mutations que dresse cet ouvrage à travers le regard de l’un de ses plus fins artisans.

Le rationnement de papier et les difficultés d’acheminement durant la deuxième guerre mondiale avaient quasiment réduit l’Edition française à néant. Au sortir du conflit, alors que les librairies avaient fermé boutique et que les éditeurs étaient suspectés de collaboration, un idée américaine se développe sur le territoire national, "les clubs de livres" font rentrer la lecture dans les foyers de la classe moyenne française, notamment rurale. Deux réseaux se partagent près d’un petit million de foyers abonnés : le "Club français du Livre" et le "Club du meilleur livre". C’est dans le premier que le jeune Massin, intéressé par la littérature fait ses premières armes de graphiste. A l’époque, il s’agit, avec des moyens rudimentaires, de concevoir les couvertures et l’intérieur des volumes qui sont, deux fois par mois, envoyés aux abonnés. Massin, autodidacte, se forme durant un stage de quelques semaines dans une imprimerie pour y acquérir l’ABC du métier et au contact du directeur artistique du Club, le brillant Pierre Faucheux (1924-1999) auquel Massin ne cessera de se mesurer. Le lecteur attentif verra sans doute dans la rapidité de l’évocation de Faucheux, la marque de la ténacité de leur rivalité "amicale"…

La créativité des clubs n’avait alors pas de limites. Refusant l’idée de "collection" et donc de ligne graphique, chaque ouvrage était différent et sa couverture une surprise qui s’étendait jusqu’aux premières pages.


L'empreinte de Gallimard

C’est cependant au sein de Gallimard que Massin se forgera un nom. Jusqu’à son arrivée, en 1958, il n’existe pas de département graphique, les couvertures étant conçues, comme les autres pages, par l’imprimeur. Ce département, qu’il incarnera durant ses 20 années de maison, ne cessera de développer son influence sur tous les aspects et tous les titres de Gallimard. Par touches successives et modestes, Massin finira par "maintenir, restaurer et rénover" l’image de l’éditeur, passant du dessin du logo Nrf, à la création de collection. C’est sans doute dans ce dernier exercice que Massin excellera en donnant naissance, en 1970, à la collection Folio et inventant un système basé sur trois éléments, qui, encore aujourd’hui, rendent la collection caractéristique : un fond blanc, une typographie classique en deux corps différents (petit pour l’auteur, plus grand pour le titre) et le recours à l’illustration. Cette solution tranche alors radicalement avec les cannons établis de l’édition de poche de l’époque, davantage bariolée et utilisant la photographie.

La même audace préside à la création de l’image d’une nouvelle collection, L’Imaginaire, en 1977. Si le fond blanc reste une constante, l’illustration est cette fois toute typographique. La sélection de couvertures reproduites démontre la fantaisie qui préside à leur conception : chaque couverture a son alphabet, cursif, bâton, gothique ou fantaisie, utilisé pour le titre et le nom de l’auteur, dans des couleurs ou graisses différentes… et c’est paradoxalement cette variété typographique qui assure à la collection son homogénéité.


Typographie expressive et cantatrice chauve

La grande découverte de Massin sera ce qu’il appelle la typographie expressive et qui consiste à investir la lettre d’une fonction qui va au delà de la simple retranscription d’un texte. Ainsi, en 1964 pour les éditions Gallimard, Massin signe sa première œuvre de typographie expressive en mettant en page La Cantatrice Chauve d’Eugène Ionesco, partant d’une mise en scène existante. Optiquement déformées par divers procédés artisanaux, les lettres expriment visuellement le langage oral et incarnent en jouant de leur corps et de leur graisse mais aussi de leur orientation chuchottement, cris autres répartie prêtés aux personnages dont la représentation, tels des ombres, les comme des ombres. Certes la technique n’est pas nouvelle mais son développement sur un livre tout entier relève tant de la prouesse technique qu’artistique.

La "Cantatrice Chauve de Massin" fera le tour du monde en multiples traductions et adaptations et cette monographie offre une enquête fouillée de sa genèse, notes, brouillons, planches de contacts et contrats à l’appui. Ce succès portera Massin à d’autres projets, comme la mise en page de Délire à deux du même Ionesco, cette fois sans personnages et d’inspiration plus libre, confinant parfois à l’illisibilité.


S'approcher du sujet

On doit à la proximité de l’auteur avec son sujet, qui lui a largement ouvert ses archives, la richesse de l’iconographie proposée, révélant au passage quelques secrets de fabrication incongrus, comme, toujours dans la veine de la typographie expresssive, lorsque Massin dessinait son texte sur des préservatifs qu’il étirait ensuite pour obtenir la déformation désirée et des aspects encore peu connus de son travail, tels ses projets "musicaux".

L’amateur de livres et de typographie risque d’être cependant dérouté par le dernier chapitre (le plus court, il est vrai). Quittant le sujet de son étude, l’auteur nous conduit dans l’intimité de Robert Massin et nous livre un récit peu distancié de son enfance et de la maison qu’il habite encore aujourd’hui à Etampes baptisée pour l’occasion "Muséum d’histoire personnelle". La visite de ce musée révèle un décevant bric-à-brac dont l’inventaire n’élucide en rien le travail de l’artiste, pas davantage que la reproduction de ses cahiers scolaires ou les photos jaunies de ses ancêtres desquels s’exhalent un parfum de nostalgie, qui semble contredire le caractère inventif du travail de Massin.

Néanmoins, cet égarement ne doit pas occulter la richesse de l’ouvrage et son intérêt tout autant que son édition anglaise constitue un formidable outil pour la (re)connaissance internationale de la vitalité graphique française de l’immédiat après guerre.


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crédit photo : "La cantatrice chauve" karen horton/flickr.com

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1 commentaire

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Cesca

08/06/17 09:39
Article passionnant et très éclairant que je découvre seulement aujourd'hui...
MERCI!
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