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Economie

The Great Risk Shift : The Assault on American Jobs, Families, Health Care, and Retirement

Couverture ouvrage

Jacob S. Hacker
Oxford University Press , 256 pages

Malaise au coeur du rêve américain
[samedi 07 juillet 2007]


Les Etats-Unis ne sont pas que le pays d'un rude "chacun pour soi" : Hacker veut recréer un idéal et des institutions applicables au XXIème siècle...

C’est à donner un visage à la réalité socio-économique américaine que s’emploie avant tout Jacob S. Hacker dans The Great Risk Shift, paru en 2006 et récemment réédité. Dans cet ouvrage, ce professeur de sciences politiques se livre à une mise en lumière édifiante d’un phénomène préoccupant. L’insécurité sociale ne caractérise selon lui plus seulement les travailleurs pauvres : elle s’étend à l’ensemble des classes moyennes américaines. Selon lui, les "less than super rich families" (tout le monde sauf les nantis) paient les conséquences d’une évolution historique majeure, au cours de laquelle les entreprises et les gouvernements ont peu à peu cessé d’assurer leur tâche de protection sociale, pour en faire porter la charge aux salariés et à leurs familles.

Les inégalités grandissantes, réalité déjà bien connue, ne sont donc pas la seule conséquence de l’ordre économique instauré depuis les années Reagan : l’exposition tous azimuts de la population aux risques contemporains en est une autre qui, aux yeux de Hacker, ébranle les fondements mêmes du système américain. En remplaçant les mots d’ordre d’inspiration rooseveltienne par une "croisade pour la responsabilité individuelle", les héritiers de Reagan ont mis selon lui en danger rien moins que les ressorts du "rêve américain".

Qu’on ne s’attende pas ici à une déconstruction de ce "rêve", à la façon d’un Hupton Sinclair ou d’un Howard Zinn. Proche des milieux démocrates, J. S. Hacker appelle de ses vœux l’élaboration d’un "nouveau contrat social", afin d’assurer précisément la pérennité d’un capitalisme malmenant moins ceux qui en assurent le fonctionnement.


Des statistiques et des hommes : la nécessité de prendre en compte la notion de risque

L’inquiétude des ménages va croissante, et pourtant les statistiques continuent d’afficher des résultats rassurants : les Américains ne seraient-ils donc jamais contents ? Pour Hacker, cette disparité entre l’état d’esprit des ménages américains et les  analyses officielles s’explique plutôt par les carences des indicateurs sur lesquelles reposent la plupart des analyses économiques. En ne se basant que sur des données statiques, ces dernières rendent invisibles les évolutions des revenus et des trajectoires professionnelles.

Or c’est bel et bien dans ces évolutions, selon J.S. Hacker, que réside l’essentiel des récents bouleversements. Volatilité croissante des revenus des ménages américains, peur grandissante du licenciement : les indicateurs qu’il prend en compte soulignent le sentiment d’une prise croissante de risque financier que partagent de plus en plus d’Américains, quelque soit leur niveau d’études, leur sexe ou leur affiliation ethnique. En démontrant la profonde réticence que vouent au risque les acteurs économiques, Hacker entend remettre en cause certains principes marginalistes   et, partant, les conclusions des tenants de l’ordre actuel. Les Américains n’apprécient pas autant la mobilité ascendante qu’ils redoutent la mobilité descendante : ils ont donc raison d’avoir peur.


Retour sur la naissance de la sécurité sociale américaine : faire de désarrois individuels des problèmes communs

Les errances actuelles du système rendent nécessaire, selon Hacker, un retour sur les origines du système assurantiel américain. Celui-ci apparaît comme le fruit d’une ambition de justice sociale mais aussi de sauvetage d’un capitalisme américain affaibli par la crise de 1929. Soucieuse de "réduire la frontière de l’insécurité", l’administration Roosevelt fut à l’origine de deux lois majeures, qui constituent l’acte de naissance de la sécurité sociale américaine : l’Economic Security Act, adopté en 1935, puis le Medicare et le Medicaid, instaurés sous Johnson en 1965.

La première regroupait une série de mesures instaurant un dispositif d’assurance chômage et des protections pour les citoyens les plus âgés. « Révolutionnaire » dans son principe, selon Hacker, son étendue était en revanche limitée : le système de retraite était par exemple loin d’assurer une couverture universelle, et l’assurance maladie avait tout simplement été écartée du champ des responsabilités fédérales. L’après seconde guerre mondiale fut en revanche plus favorable. La montée en puissance des syndicats et les profits croissants réalisés poussèrent en effet plusieurs dirigeants patronaux à participer au système de sécurité sociale américain ; d’où la proposition de Hacker de dénommer ce système bien particulier mélangeant les secteurs public et privé une "assurance sociale sous auspices non gouvernementales".


La croisade pour la responsabilité individuelle : vers le "cauchemar américain"

Pour J.S.Hacker, ce système assurantiel était en passe d’être universalisé. Pourquoi ce processus a-t-il été brusquement interrompu puis réduit à partir de l’élection de Ronald Reagan en 1980? Pourquoi la situation actuelle s’apparente-t-elle bien plus au "cauchemar" dénoncé par un nombre important d’intellectuels et d’experts   qu’à un hypothétique "rêve" ?  Selon Hacker, une véritable "révolution" a été amorcée à partir des années 1960, sous l’impulsion de certains économistes, Mark Pauly et Martin Feldstein notamment. Reprise ensuite à leur compte par les Républicains, elle inspira les politiques publiques menées par l’administration Reagan dans quatre domaines majeurs.


Travail à risque: la "walmartisation" de la société américaine

Les changements survenus sur le marché du travail au cours des vingt dernières années ont transformé la nature même du travail : il n’est désormais plus une garantie de sécurité ni d’"opportunité" - élément crucial des mentalités américaines. Hacker identifie trois évolutions majeures. Il montre tout d’abord que le chômage n’est plus une donnée conjoncturelle mais structurelle, qui concerne toutes les catégories socioprofessionnelles : afin d’accroître leur productivité, les entreprises cherchent à comprimer leurs coûts de main d’œuvre.

Hacker revient ensuite sur le nouveau type contrat de travail aujourd’hui en vigueur, qui scelle selon lui une relation radicalement différente entre employeurs et salariés. Tandis que le précédent contrat de travail, quoiqu’inégal, occasionnait un certain partage des risques du marché et des gains de productivité, sa version actuelle promeut la notion risquée de "gain individuel". Si les salariés peuvent désormais facilement quitter l’entreprise pour une meilleure situation, ils sont en contrepartie seuls face à la conjoncture économique.

En troisième lieu, Hacker souligne certains traits majeurs de l’économie dite post-industrielle. L’essor d’une économie centrée sur les services s’est ainsi accompagné de l’accroissement du travail à temps partiel, au détriment des salariés et sans qu’aucune adaptation du système d’indemnisation de chômage ne soit réalisée.


Famille à risque, un pilier du "rêve américain" mis à mal

    La profonde déstabilisation que connaît l’institution familiale américaine semble plus surprenante encore: la famille n’est-elle pas un pilier de l’idéal américain, inscrit dans les représentations jusqu’à saturation ? Un mot fameux de Margaret Thatcher ("La société n’existe pas : il n’existe que des individus et des familles"  ) suggère en effet qu’en système néolibéral, la famille doit en principe épuiser les acceptions du collectif, être le seul destinataire de l’impératif de solidarité.

    Pourtant, les familles ne se portent pas bien. Hacker souligne avant tout leur surendettement, moins dû à leurs travers consuméristes qu’à l’accroissement considérable des des investissements (éducation, immobilier, santé) que la poursuite du "rêve américain" les pousse à réaliser.


Retraite à risque : comment parier sur l’avenir quand le présent est incertain ?

    Un nombre croissant de personnes âgées doivent aujourd’hui continuer à travailler en raison de la faiblesse de leurs pensions, dont le financement a récemment connu de profonds bouleversements. Le système de retraites américain s’apparente en effet de plus en plus à celui qui était en vigueur chez Enron. Il s’agissait de fonds de pension privés, équivalant à des investissements dans des valeurs boursières, ne prévoyant aucun filet de sécurité, et dépendant des contributions individuelles des salariés. Or étant donnée l’augmentation des dépenses des foyers, les Américains sont de moins en moins poussés à se constituer une épargne forcée leur permettant de se retirer à terme du marché du travail.
Hacker revient alors aux origines du système de retraite et sur sa profonde déstabilisation à partir de la fin des années 1970. Nés à la fin du XIXème siècle d’ initiatives paternalistes, puis mis à mal par la crise de 1929, les plans de retraite furent finalement pris en charge par la puissance fédérale. Bientôt vinrent s’ajouter aux versements fédéraux des pensions en provenance d’employeurs, instaurant petit à petit une structure mêlant les sphères publique et privée. Une loi adoptée en 1974 tenta de rationaliser ce système, en créant notamment une agence secondant pour le versement des retraites les compagnies en situation de faillite. Peu après cependant, ce système fit à son tour l’objet des attaques des partisans de la croisade pour la responsabilité individuelle, qui revendiquent aujourd’hui la privatisation totale du système.
   

Santé à risque : au cœur de l’insécurité économique américaine

J.S. Hacker aborde enfin le point noir de la sécurité sociale américaine : l’'insécurité médicale" est désormais une réalité pour l’ensemble des Américains. Un paradoxe douloureux nous invite à réexaminer notre conception du progrès : le nombre de "sous-assurés" augmente au Etats-Unis, alors même que les soins proposés sont de qualité. Les Etats-Unis sont le seul pays capitaliste au monde à dépendre des employeurs pour assurer volontairement une assurance médicale aux citoyens en âge de travailler et à leurs enfants. Le projet d’une couverture médicale étendue à l’échelle fédérale fut en effet, selon le mot de Hacker, un "orphelin" du New Deal, coupé dans son élan par l’entrée en guerre. Les seuls programmes publics créés par la suite furent le Medicare et le Medicaid, qui couvrent les trois catégories les moins en mesure de s’assurer : les personnes âgées, les handicapés, et les citoyens les plus pauvres.

Face au constat de la faiblesse de l’assurance maladie publique américaine, Hacker revient sur l’échec de la tentative en 1993 par Bill Clinton d’instaurer une couverture médicale publique universelle. Il essaie d’en tirer les leçons à des fins stratégiques : pour combattre les tenants de la croisade pour la liberté individuelle, il faut selon lui faire profil bas, et mettre à profit les programmes déjà en vigueur. En effet, si l’opinion américaine est réceptive aux mises en garde anti-étatiques des républicains, les sondages témoignent régulièrement de son attachement à Medicare.


Un nouveau contrat social  pour une "société de l’égalité et l’opportunité"

Dans sa conclusion, Hacker dispense certains conseils aux lecteurs désireux de se prémunir des risques croissants qui pèsent sur eux. Après avoir donné quelques conseils individuels, il conclue à la nécessité d’une action collective, et soulève ce qui constitue peut-être la grande question de notre époque, de plus en plus soulevée par la philosophie politique contemporaine – pourquoi la situation actuelle ne donne-t-elle pas naissance à davantage de contestation ? Il fait en premier lieu le constat d’une disproportion inquiétante entre la clarté du projet des partisans de la croisade pour la responsabilité individuelle, et l’absence de réelles alternatives proposées à gauche. De plus, le silence des Américains provient précisément selon lui de leur isolement face à des risques déjà difficiles à percevoir, car diffus et par définition hypothétiques. Enfin, Hacker montre combien l’idéal formulé par G.W. Bush d’une "société de propriétaires" reste populaire et encourage la stigmatisation individuelle de l’échec économique. Caractéristique moquée à travers le personnage du père de famille de l’excellent "Little Miss Sunshine", la peur d’être un "loser" semble bel et bien animer une part importante de la population.

On aurait tort, toutefois, aux yeux de Hacker, de ne voir inscrite dans les mentalités que la croyance dans un rude "chacun pour soi" : l’échec essuyé par le même G.W. Bush lors de sa tentative de privatisation de la sécurité sociale témoigne de l’attachement des Américains à l’idée de protection collective. Aussi Hacker entend-il oeuvrer à recréer un idéal et des institutions applicables au XXIème siècle ; il formule pour cela un certain nombre de propositions. Quoiqu’implicite, l’appel du pied fait aux Démocrates est ici perceptible

Dans le domaine de l’aide au chômage, Hacker propose d’instaurer une indemnité chômage afin d’encourager les salariés victime de délocalisation ou de restructuration à retrouver un poste, même si la rémunération proposée est inférieure. Hacker défend également l’instauration à l’échelle nationale d’un congé maternité assuré par les Etats, à l’image d’une mesure déjà adoptée en Californie.

En matière de retraites, il s’agit selon Hacker de remplacer une série d’exemptions fiscales en faveur d’une épargne non destinée aux retraites par un seul "compte épargne universel", mesure favorisant les Américains moins fortunés. L’enjeu majeur lui paraît toutefois de préserver et restaurer un système de retraite garantie. Il est dès lors nécessaire de résoudre les problèmes financiers de la sécurité sociale, en ajoutant une source de financement supplémentaire à celle provenant des impôts sur les salaires : il propose de taxer les revenus issus des capitaux. Enfin, Hacker suggère de préserver et de réformer l’autre source de financement des retraites américaines que constituent les fonds de pension, en les soumettant que les compte épargne retraite traditionnels.

Concernant le système de santé, Hacker propose de s’attaquer de front aux deux problèmes majeurs : la croissance des coûts et la diminution de la couverture. En étendant Medicare à l’ensemble de la population américaine en âge de travailler, des problèmes majeurs seraient selon Hacker résolus : meilleur contrôle des coûts, comblement du fossé générationnel en matière assurantielle. A cette fin, Hacker propose une mesure qu’il dénomme "Health Care for America" : les employeurs auraient le choix entre la mise à la disposition de leurs employés d’une assurance au moins égale à celle d’un Medicare amélioré, et le paiement d’une contribution modeste à Medicare, leurs salariés étant automatiquement acceptés dans le programme. 

A terme, Hacker propose enfin une mesure qu’il juge plus audacieuse et qu’il dénomme "assurance universelle", destinée à pallier les manques des programmes déjà en vigueur, afin de venir en aide aux travailleurs et à leurs familles en cas de chute catastrophique de leurs revenus ou de hausse brusque et imprévisible de leurs dépenses.



Cet ouvrage si intéressant, si instructif sur la société américaine, résonne particulièrement aux oreilles françaises. A l’heure où les dirigeants français nous invitent à prendre en exemple le « modèle » américain, l’étude de la situation réelle outre-Atlantique est de mauvais augure.

La "société de sécurité et d’opportunité" que Hacker appelle de ses vœux aux Etats-Unis est-elle un idéal à importer en France ? Si les dispositifs de sécurité français semblent certes s’essouffler et demeurent impuissants à intégrer une part importante de la population française  , les mesures proposées par Hacker semblent toutefois fort timides, même si elles rappellent le projet de « flexi-sécurité », déjà fort confus et problématique. L’ouvrage de J.S.Hacker est également porteur d’un idéal d’ « opportunité » ; or, à sa lecture, on ne peut se défaire du sentiment qu’il est ici peu question de justice sociale… La confiance dans le bien fondé de l’idéologie dite de l’ "equal opportunity" (qu’on peut traduire par "égalité des chances") n’aboutit-elle pas irrémédiablement à une justification des inégalités obtenues à terme ?

Hacker conclue son ouvrage sur une exhortation à retrouver, par delà les clivages, des valeurs communes unissant les membres de la société américaine. Loin de juger obsolète l’idéal de contrat social, loin de refuser aux acteurs économiques et sociaux le droit à une certaine sérénité, on peut là encore être un peu gêné. Le consensus fondamental sur les règles du jeu économique que Hacker tient pour acquis ne laisse pas d’interroger, tant il est vrai qu’aux yeux de nombre d’intellectuels aux Etats-Unis (Wendy Brown, Perry Anderson, Mike Davis…), la justice intrinsèque du jeu du marché mérite encore d’être mise en question.



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Crédit photo : ItzaFineDay/Flickr
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