Littérature

Vers l'envers du rêve. Pérégrination dans l'oeuvre d'Antonio Tabucchi

Couverture ouvrage

Perle Abbrugiati
Presses de l'Université de Provence , 273 pages

Rêver avec Antonio Tabucchi
[lundi 09 juillet 2012]
L’ouvrage est une invitation au voyage et à l’errance onirique dans l’œuvre unique de l’écrivain italien Antonio Tabucchi.

“Entrer dans les livres de Tabucchi, c’est accepter d’avance de s’y perdre ” nous confie Perle Abbrugiati dans les pages introductrices de cet essai critique, qui plonge le lecteur dans l’envers du rêve des textes tabucchiens. Plus qu’un guide de lecture, plus qu’une lanterne pour éclairer les obscurités cachées de certains livres de l’auteur, cet ouvrage est une invitation à la pérégrination. Comme l’affirme Perle Abbrugiati, docteur ès lettres en études italiennes, “on ne prétend pas faire ici œuvre critique, mais rendre le lecteur un peu ‘perméable’ à cette attachante écriture. Et sans faire de véritable cartographie de son œuvre, on peut encourager à y faire quelque promenade ”.

Antonio Tabucchi est décédé en mars 2012. Cet “écrivain de l’inquiétude ”, admirateur de l’œuvre de Fernando Pessoa, mais aussi spécialiste de littérature portugaise, était considéré comme l’un des plus grands auteurs européens de l’époque contemporaine. Il faisait partie de “la génération des écrivains dits post-modernes ”, caractérisée par “des perplexités sur la place de l’homme dans la société, sur la difficulté des rapports humains, sur l’imprécision des rôles et des valeurs ”. Toutefois, il convient de nuancer cette affirmation, puisque l’auteur de Pereira prétend et de Nocturne indien est loin d’être un écrivain comme les autres. Chercher à ranger ses livres et son style dans une catégorie précise serait vain. Certaines de ses œuvres sont teintées de références culturelles, d’intertextualité, d’ellipses, d’analepses, ou encore de jeux sur les personnages. Elles sont volontairement conçues comme des parcours semés d’embûches. Des petits pièges littéraires, si on peut les appeler ainsi, qui se proposent de jouer avec le lecteur, le faire rêver, mais surtout le perdre.

Car l’écriture d’Antonio Tabucchi comme son œuvre n’est pas une. Bien au contraire. Elle tient plus du morcellement, de l’éclatement. Et bien que certains côtés de cette narration échappent au lecteur, elle réussit en même temps à l’imprégner. Il en va de même pour l’écrivain exigeant et engagé qu’est Tabucchi : “Un auteur ‘liquide’, qu’on ne peut vraiment ‘contenir’. On tient son texte à la main comme on tient à la main de l’eau : il s’échappe en maintes rigoles et pourtant nous imprègne .”
Comment donc aborder l’œuvre d’Antonio Tabucchi, à la fois grand universitaire, auteur engagé dans la vie intellectuelle et politique italienne mais aussi personnage hanté par l’un des plus grands poètes portugais Fernando Pessoa ? Perle Abbrugiati prend le parti de déambuler dans plusieurs textes tabucchiens et d’en visiter les principaux thèmes comme un promeneur solitaire ou un rêveur éveillé. Il fait surgir cette autre réalité qu’est le rêve pour l’écrivain italien et cherche à saisir cet “Envers du rêve”, autre dimension pensée comme un espace magique, mystérieux, oscillant entre la vie et la mort.

Vie, mémoire et imagination
Dans les premiers livres d’Antonio Tabucchi, c’est une vision de la vie assez “claudicante” qui est mise en avant. Les personnages sont habités et comme hantés par la mémoire, thème tabucchien par excellence. Dans Place d’Italie (1975) et Le Petit Navire (1978), notamment, c’est à une saga familiale particulièrement forte, s’étendant sur plusieurs générations, qu’aura à faire le lecteur. Ces deux romans qui se ressemblent par leurs thèmes, mais diffèrent par leur traitement, révèlent la patte d’Antonio Tabucchi : style onirique et mise en abyme de l’écriture. Dans Place d’Italie, l’auteur italien déploie à travers une histoire familiale, les grandes étapes de l’histoire italienne : “expédition des Mille, prise de Porta Pia, Première Guerre mondiale, montée du fascisme, Deuxième Guerre mondiale, invasion allemande, passage à la République”. Ce texte est un roman historique dans lequel “on perçoit la présence incongrue du rêve et la dimension onirique”. Il transporte le lecteur dans différentes époques, sans lui donner les clés essentielles pour se situer. Selon Perle Abbrugiati, le lecteur est face à “une forte composante d’ambiguïté […] qui repose sur l’ordre déroutant des épisodes, sur la confusion nominale, sur l’interchangeabilité des rôles, y compris d’une génération à l’autre”.

L’intrigue du Petit Navire repose également sur les grands moments de l’histoire italienne entre la fin du XIXe siècle et les années 1960. Ce qui apparaît essentiel dans ce deuxième roman réside dans la thématique de la gémellité propulsée par Antonio Tabucchi. Certains des personnages sont des jumeaux, d’autres n’appartiennent pas à la même génération et portent le même nom, les destins et les identités se croisent. Qui est le narrateur ? À quel temps ou passé appartient-il ? Tout l’enjeu du livre est de questionner et retarder la révélation. En effet, le thème de la mémoire y occupe une place primordiale. Le livre est “l’occasion d’une réflexion sur la mémoire et son rôle créatif de construction/déconstruction du passé ”. Un personnage nommé Sesto tend à raviver les plaies de sa mémoire mais le lecteur comprendra à la fin du roman “que ce rapport au passé hésite donc entre la mémoire et la création pure et simple ”. L’imagination est en effet un leitmotiv prenant dans plusieurs récits tabucchiens. Elle permet aux personnages de s’approprier leur passé, en le réinventant.

Pour explorer cette vision de la vie claudicante et plurielle campée par des personnages multiples, Perle Abbrugiati se promène aussi dans l’univers des nouvelles tabucchiennes. Elles mettent en évidence cette idée de l’envers comme clé de lecture pour comprendre ou du moins se familiariser avec l’écriture d’Antonio Tabucchi. L’une de ses nouvelles est justement intitulée Le Jeu de l’envers (1981). Le titre de la nouvelle est aussi celui du recueil, composé en deux parties. À travers ces différentes histoires assez troublantes, le lecteur prendra conscience de la notion de décalage. Les personnages font l’expérience du décalage dérangeant entre la réalité et l’apparence, le présent et la mémoire ou encore entre “la routine extérieure et la tragédie intériorisée  ”. L’envers représente tous ces niveaux de réalités qui caractérisent la vie. Tabucchi suggère toutes les choses qui ne se voient pas, qui sont cachées à l’intérieur de soi et qui pourtant, sont essentielles pour comprendre ce qui est à l’extérieur de soi. D’autres textes célèbres d’Antonio Tabucchi mettent en relief les thèmes fondateurs de son œuvre : quête d’identité et voyage (Nocturne indien), malentendu et illusion (Petits Malentendus sans importance) ou encore conscience politique et témoignage (Pereira prétend).

Mort, saudade et temps incertain

Chez Tabucchi, la mort occupe une place centrale. Elle “est partout et c’est une dimension où la littérature peut voyager ”. Ainsi, dépouilles, fantômes et revenants hantent les histoires d’Antonio Tabucchi. Ils seront prétextes à faire surgir les stratégies d’écriture de l’auteur, à mettre en valeur le thème majeur de la saudade ou encore conter les incertitudes d’une époque importante de la grande histoire. Un recueil de nouvelles est d’emblée présenté comme cruciale pour Perle Abbrugiati. Il s’agit de Femme de Porto Pim publié en 1983. Ce “recueil extrêmement hétéroclite tire son unité du lieu géographique qui l’inspire, l’archipel des Açores “. Au cours de sa promenade dans ces îles tabucchiennes, le lecteur rencontrera un ancien baleinier, devenu chanteur dans un bar des Açores. Ce dernier racontera à un auteur italien une histoire troublante qui se termine par la mort d’une femme. Un crime passionnel. Cette nouvelle intitulée Femme de Porto Pim, comme le nom du recueil, révèle comment “la mort violente […] est une figuration particulière de la mort par passion qui est presque toujours un présupposé du texte tabucchien . Parler de la mort ou la mettre en scène se présenteront comme des tentatives de dévoiler certains grands thèmes inhérents de la prose tabucchienne.

Notamment, la saudade, cette “nostalgie que ressentent à peu près tous les personnages de Tabucchi […] elle est liée à ce sentiment d’inaccomplissement, d’incomplétude, de manque. C’est ce que les Portugais appellent la saudade, une sorte de spleen en plus affectif ”. Plusieurs textes d’Antonio Tabucchi sont pétris de saudade, mais ce sentiment est le plus présent dans le recueil de nouvelles intitulé Il se fait tard de plus en plus tard (2001). Le genre épistolaire compose le recueil, c’est la lettre qui a “pour fonction de permettre un processus de mémoire ”. Ce processus de mémoire est lié à l’idée de la mort, elle-même, accrochée à la saudade. En effet, les textes épistolaires chez Tabucchi sont pratiquement tous utilisés comme moyens de ressusciter un absent, un défunt, mais aussi d’inventer une autre réalité, une réalité “conjuratoire ”. Le rapport au passé, la mémoire, la réalité imaginée, le temps qui passe sont tous des composantes de la mort tabucchienne. Son essence ne se saisit pas, elle se ressent. Et, parfois, elle met en lumière la mort d’une époque, d’un pays, d’un temps incertain. On retrouve ce visage de la mort dans cinq nouvelles situées à l’est de l’ancien rideau de fer. Parmi elles, celle intitulée Les Morts à table révèle la fin d’un temps qui comptait beaucoup pour le personnage principal, ancien policier politique de l’Allemagne de l’Est. Parler de la mort, c’est donc aussi parler du temps pour Antonio Tabucchi, “obsédé par le temps qui passe, qui est passé, qui passera, l’écrivain essaie de rendre visible cet élément dans lequel nous vivons et qui nous fait mourir ”.

L’essai se poursuit en analyses précises sur des textes qui ont marqué la carrière de l’écrivain italien, décidément ineffable, nous dit Perle Abbrugiati. On ne peut nommer l’œuvre tabucchienne, on ne peut nommer la prose de cet écrivain ouvert aux voyages, aux rêves, aux passions. Parler des textes tabucchiens, ce n’est pas toujours parler de récits, de romans ou de nouvelles, mais de “pages d’atmosphère”  ou alors de “non-histoires” . Le début, n’est pas toujours un début, la fin peut ne pas être une fin. Tabucchi joue en finesse avec son lecteur et dévoile cet envers du rêve, qui est une réalité inattendue, une réalité qui n’est pas toujours unique et “que nous qui la composons sommes le revers d’un gant qui peut se retourner ”..
 

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