<p>Aider celles qui pensent &agrave; l&rsquo;IVG, &ldquo;donner du sens&rdquo; &agrave; cet acte ou &agrave; leur grossesse <em>a priori</em> non d&eacute;sir&eacute;e, ce livre donne des cl&eacute;s&hellip; et mati&egrave;re &agrave; pol&eacute;miquer.</p>

 Un des derniers ouvrages parus dans la collection Que sais-je ? est co-signé par trois auteurs, des acteurs de la santé au sens propre : Luisa Araujo-Attali, psychologue clinicienne et chercheuse associée du Centre de Recherches en Médecine, Psychanalyse et Société de l’Université Paris VII ; Anne-Laure Schillinger-Decker, chef de clinique au Pôle de gynécologie obstétrique du CHU de Strasbourg ; et enfin, le très médiatique Israël Nisand. Ce professeur de gynécologie obstétrique aux Hôpitaux de Strasbourg, parfois controversé, a été l’auteur, notamment, d’un rapport sur l’interruption volontaire de grossesse remis aux ministres Martine Aubry et Bernard Kouchner (1999), d’un autre rapport intitulé “Pour une meilleure prévention de l'IVG chez les mineures” (2007) et plus récemment d’un rapport relatif à la contraception chez les jeunes. Il est également connu comme l’expert du phénomène de déni de grossesse. A ce titre, il a été appelé à témoigner au procès de Véronique Courjault, autrement appelé “l’affaire des bébés congelés”.

C’est dire que les auteurs connaissent extrêmement bien leur sujet, tant d’un point de vue théorique que pratique.

La quatrième de couverture offre un sous-titre tout-à-fait éclairant sur la tonalité de l’ouvrage : “Comment mieux accompagner les femmes ?”. En effet, cette lecture peut s’avérer décevante pour celui qui désire trouver une réflexion juridique ou une analyse en termes de santé publique. Il s’agit là d’un ouvrage dédié à l’accompagnement des femmes confrontées à la question de l’IVG avec, pour fil d’Ariane, l’aide qui peut (et doit selon les auteurs) être apportée par les professionnels à celles en demande d’IVG pour comprendre “le sens de leur grossesse”, “le sens de l’IVG” et, ainsi, mieux vivre avec leur choix quel qu’il soit.

Après avoir passé en revue dans un premier chapitre (d’une manière quelque peu magistrale) l’histoire de l’IVG depuis l’Antiquité et après avoir discuté de l’épidémiologie du phénomène dans un deuxième chapitre, les auteurs entament réellement le sujet en se livrant à un décryptage de ce que peut représenter l’IVG pour les femmes. Il y a un véritable parti pris dans le type de narration, avec un cheminement chronologique conduisant le lecteur à s’identifier à la patiente, plus ou moins impatiente, tantôt consommatrice de soins, tantôt en proie à des démons remontant à l’enfance : “le temps de la demande” (chapitre 3), “le temps de l’IVG” (chapitre 4), et “l’après IVG : cicatrice et construction” (chapitre 5).

L’effet d’identification est accentué par la présence de nombreuses “vignettes cliniques”, reflets d’entretiens psychologiques avec des femmes en demande d’IVG. Ces passionnants “instantanés de consultation” achèvent de convaincre le lecteur que la réalité de l’IVG se situe, notamment, loin des clichés véhiculés durant les récentes campagnes présidentielles française et américaine. L’argument des opposants aux remboursements de l’IVG consistant à stigmatiser cet acte comme un mode de contraception pour étourdies (”un avortement de confort” comme l’a désigné la candidate frontiste), tombe en déliquescence totale à la lecture de l’ouvrage.


Extraits choisis : “Elle a dix sept ans et a perdu son père il y a un mois : “C’est là que j’ai su que j’étais enceinte”. Son père était malade depuis trois ans. […] Cela fait trois ans qu’elle est avec ce garçon, âgé lui de 20 ans. Nous soulignons cette durée, “trois ans”, qui est la même que la maladie de son père. […] Pour Samantha cette grossesse est liée à un oubli de pilule. Les paroles de Samantha soulignent le lien entre cette grossesse et la perte de son père. Ce sens va émerger de façon surprenante par cette question qu’elle nous pose lorsque nous pensions terminé ce premier entretien : “Est-ce que vous croyez en la réincarnation ?”.

On lit également avec circonspection l’histoire de Chloé, 19 ans, pour qui avoir des relations sexuelles avec ses amis pour ne pas les perdre est “normal” et qui va délibérément dépasser le délai pour avorter ; ou encore le vécu de Sophie, 32 ans et fraîchement séparée, fille d’un “père mort à 15 ans” et qui supplie : “je veux qu’on m’enlève... ce truc”, en jurant qu’elle “mettra un terme si on ne fait rien pour elle”. Ces tranches de vie, à elles seules, justifient la conclusion des auteurs : “Aucune femme ne fait une IVG le cœur léger”.

Loin de faire de l’avortement un acte dénué de portée, les auteurs insistent sur le fait que le désir de mettre fin à une grossesse est un “message à traduire” avec l’aide des psychologues. Or lier formellement l’acte d’IVG à un problème psychologique n’est pas anodin : “l’acte d’IVG semble être un symptôme, c’est-à-dire l’expression d’une parole non dite”. Les féministes apprécieront. En réalité, ce positionnement qualifié de moralisateur par certains, a déjà fait couler beaucoup d’encre à l’occasion de la remise du rapport du Professeur Nisand relatif à la contraception chez les mineures.

Malgré  la clarté des propos et l’intérêt certain suscité chez le lecteur, on regrettera le peu de réflexion sur l’avortement en tant que Droit de l’homme et la qualification de traitements inhumains et dégradants pour une entrave à ce droit (cf. les récentes jurisprudences de la Cour Européenne des Droits de l’Homme). 

Certaines approximations sont également préjudiciables à la qualité de l’ouvrage. Les passages concernés sont facilement repérables car ils débutent par “ce que dit la loi”…

Notamment, les développements relatifs à l’interruption médicale de grossesse (IMG) ne sont pas à jour de la loi du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique. L’IMG est un avortement à toute époque de la grossesse “s'il existe une forte probabilité que l'enfant à naître soit atteint d'une affection d'une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic” ou si “la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la femme” (article L. 2213-1 du Code de la santé publique). A ce propos, les auteurs appellent cette seconde possibilité “l’IMG pour cause maternelle” et l’illustrent par le cas d’une femme dont le clinicien craignait qu’elle n’attente à ses jours. S’il est vrai que rien ne s’oppose à ce que le terme “santé” soit entendu au sens de la santé mentale, l’IMG pour “détresse maternelle” (dont on comprend bien la complexité du diagnostic) est parfois présentée comme une “seconde chance” pour celle qui veut avorter hors délai. Il semble qu’il existe un écart réel entre le quotidien des équipes pluridisciplinaires chargées d'examiner les demandes d’IMG et la lettre de la loi.

En définitive, ce Que sais-je ? est un plaidoyer en faveur de l’accompagnement psychologique des femmes en demandes d’IVG, ainsi qu’un outil sans doute précieux pour les professionnels et étudiants qui ont en permanence à tenir une “juste distance thérapeutique”. Dans le débat opposant les défenseur du droit à l’avortement en tant qu’acte médical, aux défenseurs du droit à l’avortement relevant du champ de la sexualité, ce Que sais-je ? est évidemment une manière pour ses auteurs “d’enfoncer le clou” en faveur de la première thèse. De ce fait, c’est également l’antithèse de la théorie de “l’avortement de confort”. Et c’est déjà beaucoup#nf#