<p>L&rsquo;ironie n&rsquo;est pas seulement un jeu de l&rsquo;esprit ou une mode. Elle participe d&rsquo;une subversion possible du monde &eacute;tabli.</p>

Commençons par un rappel : “L’ironie est un trope par lequel on dit tout le contraire de ce qu’on pense, comme quand on appelle homme de bien une personne dont les vices sont connus” . Ce cadrage initial est d’autant plus nécessaire que, nous signale l’auteur, ce que nous dénotons comme ironique de nos jours ne coïncide pas avec ce que les lettrés des siècles précédents appelaient ainsi. D’ailleurs, entre le XVIIe et le XXe siècle, la définition de l’ironie est aussi passée d’un principe de contradiction à un principe d’ambiguïté. On connaît, bien sûr, antérieurement à ces dates, l’ironie de Socrate et, après elles aussi, celle de Kierkegaard, voire bien d’autres formes encore de ce trope, ou plutôt bien d’autres problématiques de l’ironie (celle des Lumières, celle des romantiques).

D’une manière générale, on peut se saisir de l’ironie comme d’un instrument ludique visant la captation des lecteurs et la destruction des idées reçues. Mais encore une fois, on en fausserait le sens soit en la limitant à l’emploi d’un simple procédé rhétorique, soit en la détachant de l’historicité de ses conditions d’écriture ou de réalisation. En un mot, en la déconnectant du contexte du débat politique, moral et social, des querelles esthétiques, d’attentes et de réception du public et de la République des Lettres.

Après avoir fixé ses outils méthodologiques et le cadre de ses analyses, l’auteur dépouille le statut de l’ironie dans les textes du seul XVIIIe siècle, relevant au passage que les figures de l’ironie, le plus souvent, n’ont plus pour nous la limpidité que leur conférait leur auteur. Il rappelle que les emplois ironiques de Diderot dans des dialogues font désormais l’objet d’interprétations nombreuses. D’autant que trois niveaux interprétatifs se rencontrent dans les textes en question : l’ironie explicite, l’ironie tacite et l’ironie incertaine. La première est la plus connue. Elle renvoie à la continuité de l’esprit de gaieté qui imprègne la convivialité du siècle. Mais simultanément, elle est fugace et transitoire. Elle ne vaut que comme un moment particulier du discours. Encore convient-il qu’il soit remarqué, sinon l’ironie échoue. Car le propre de l’ironie est de n’exister que pour être démasquée.

À beaucoup d’égards, l’ironie est subversive. Elle désoriente et fait perdre les repères. L’auteur le remarque à bon droit, dans l’intention de l’ironiste, il y a toujours une propension à faire chuter la cible. Dévaloriser une idée ou son défenseur, dénoncer l’hypocrisie d’un comportement, saper la confiance dans les idées reçues, désacraliser et démystifier sont les éléments centraux qui concourent à la formulation de l’ironie. Il est vrai qu’on ne conçoit une proposition ironique que pour organiser chez autrui la complicité du rire afin d’interroger sa conviction et la subvertir. D’une manière ou d’une autre, l’ironie inocule le virus du soupçon dans le discours d’autrui. Et l’auteur d’y insister : l’ironie, qu’elle soit explicite ou tacite, qu’elle utilise la raillerie ouverte ou la manipulation insidieuse du persiflage, qu’elle procède par réduction ou par expansion, par inversion ou par détournement de sens, par maïeutique faussement naïve ou par adaptation des figures tropiques du discours (antiphrase, prétérition, assertion restrictive, métalepse ou métaphore continuée) est toujours subversive.

Pour revenir à la dimension historique choisie par l’auteur, il note, après bien d’autres, que l’ironie n’a pas un statut homogène durant le XVIIIe siècle. L’ironie des premières années du siècle est plus franche, plus fraîche, que celle des dernières années de l’Ancien Régime. Une cassure se produit entre 1750 et 1770. Elle est alors remplacée par le sarcasme, la dérision, l’allusion injurieuse ou le cynisme. L’exaspération est sans doute plus grande. Ou l’ironie ne suffit plus. Si elle a permis de décrédibiliser les autorités, elle se révèle limitée. On attend des résultats plus importants, et sans doute plus politiques.

L’ironie classique trouve évidemment son lieu dans l’art de converser en société. On sait que les Salons constituent le support pratique d’une conviction partagée selon laquelle la “société de ses semblables” est le meilleur lieu d’acquisition des connaissances, de formation du goût et des manières, d’exercice de l’honnêteté morale. Théâtre de la politesse et de la raillerie, les Salons voient bientôt l’ironie entrer en force. Le goût de se divertir ensemble s’articule à celui de se critiquer mutuellement. La crise de la noblesse encourage l’ironie. Marivaux commence ses satires ironiques. Mais on ironise aussi sur les volontés d’acquérir la qualité de noble. En cela, l’ironie des Lumières n’est pas un simple avatar du goût pour le divertissement.

L’ironie a ses cibles. L’auteur les répertorie avec patience. Il y a donc l’ironie parodique, celle qui sape les règles de la langue du pouvoir ; mais aussi l’ironie comique, qui fait proliférer la satire des mœurs ; puis l’ironie philosophique, qui vise à déceler l’hypocrisie. Elles sont encore accompagnées de l’ironie libertine, attachée aux rapports sexués entre l’homme et la femme. Mais ce sera aussi, précise l’auteur, parce que cette dernière forme d’ironie semble avoir modifié les consciences plus que les autres formes d’ironie, sans doute parce qu’elle est en résonance avec l’invention de la liberté et l’idée du bonheur qui sont effectivement deux des tendances majeures de l’évolution des mentalités de l’époque.

L’exposé occupant quelque mille pages, nous nous garderons bien d’essayer de repérer chacun des problèmes posés par l’auteur. Une perspective, même cavalière, ne ferait pas droit à toute la richesse de l’ouvrage. Il y a un plaisir certain à reparcourir des textes souvent connus à partir du travail d’un auteur focalisé sur un thème. Plus largement même, la lecture patiente de ce volume ne cesse de suggérer des reprises à entreprendre, des relectures à raffiner. C’est tant mieux. Même si ce type d’ouvrage ne sera jamais conseillé à ceux qui veulent aller vite, il permet aux spécialistes littéraires (en général) ou du XVIIIe siècle (en particulier) de se doter de nouveaux moyens d’exploration.

Il n’en reste pas moins vrai que le résumé de ce parcours, offert par l’auteur, est lui aussi éclairant pour tous. L’ironie établit un lien entre des idées, des faits, des mots ou des affects. Elle prend les mœurs et les institutions, non comme sujets de respect et de crainte, mais comme objets d’un droit universel à prononcer des ridicules ou la trahison des valeurs. Elle bouscule les idées reçues, les bienséances, la politesse, la galanterie, les hiérarchies, les canons du beau, du vrai et du bien, pour faire rire aux dépens de cibles plus ou moins conscientes de la manipulation dont elles sont victimes.

Bien sûr, elle est variée dans ses idiomes. Elle trouve dans la formation de chacun de ses auteurs des ressources qui lui permettent de servir aussi bien la comédie, le burlesque, l’opéra, la foire, les brochures satiriques, les romans épistolaires… Et l’auteur de faire le tour de ses formes les plus classiques, non sans respecter cette part de variation. Voltaire, Marivaux, Fréron, Maupertuis, Diderot, ne pratiquent ni la même ironie, ni le même type d’écrit ironique. Et chacun ne conduit pas le même combat. Voltaire le mène contre une partie de la société, Diderot poursuit un dialogue ironique contre une partie de lui-même, d’Holbach la met au service d’un combat clandestin.

Il reste que cette tournure de pensée a son point culminant dans la prise à parti des notions, des concepts, des formes littéraires, des tendances sociales muries durant la période précédente, donc le Grand Siècle, et qui, au XVIIIe, se trouve constituer un frein à l’évolution des esprits. En un mot et pour finir, elle n’est pas simplement un moyen ou une mode. Elle prend part à un combat, elle s’attaque à l’intangibilité des normes, et permet à l’honnête homme d’ajuster sa conscience à sa conduite. L’auteur conclut alors brillamment que l’ironie est initiatrice d’un monde en perpétuel réexamen.#nf#