<p>Enqu&ecirc;te en coulisses sur la <em>success story</em> d&rsquo;un inconnu devenu ma&icirc;tre de la Russie.&nbsp;</p>

Après la parenthèse Dmitri Medvedev, Vladimir Poutine est redevenu Président de la Fédération de Russie en mars 2012. Depuis la révision constitutionnelle de novembre 2008 qui a allongé le mandat présidentiel de quatre à six ans, il peut désormais espérer se maintenir au pouvoir jusqu’en 2024. S’il y parvient, Vladimir Poutine aura de facto dirigé le pays pendant un quart de siècle, plus longtemps que Brejnev. Dans l’expression de “démocratie souveraine” qu’aiment à utiliser les officiels russes pour décrire le régime, l’adjectif prendrait ainsi définitivement le pas sur le nom.

Cependant, alors que les manifestations d’opposition au retour de Vladimir Poutine à la fonction suprême continuent en Russie, la possibilité que le régime s’écroule commence aussi à être timidement évoquée. En tout cas, le moment actuel est propice pour analyser le parcours d’un homme que rien ne prédestinait à gouverner et qui, pourtant, personnifie pour ainsi dire la Russie d’aujourd’hui. Avec brio, Tania Rakhmanova s’en charge dans son livre Au cœur du pouvoir russe. Enquête sur l’Empire Poutine.


L’antichambre du pouvoir

La première partie du livre  se passe en coulisses, elle revient sur l’ascension politique d’un illustre inconnu, passé d’agent du KGB à obscur fonctionnaire à Saint-Pétersbourg pour finalement s’imposer comme le maître de la Russie. Véritable success story, faite d’alliances et de trahisons, de corruptions et de marchandages, l’histoire de la prise de pouvoir de Vladimir Poutine se confond avec celles des tumultueuses années 1990. Emmenant le lecteur à la découverte des méandres de la cour du premier Président russe, Tania Rakhmanova raconte une histoire qui se lit comme un roman.

Aussi improbable qu’il paraisse, ce récit s’appuie sur une analyse et une recherche rigoureuses. L’auteure décrit ainsi avec précision les coulisses du parcours politique du futur Président, de son entrée dans le clan des proches d’Eltsine à sa sélection, parmi d’autres prétendants, pour briguer la fonction suprême. Au milieu des guerres économiques et médiatiques que se livrent les oligarques pour le contrôle de la Russie, et de la déchéance de plus en plus visible de Boris Eltsine, la force de Vladimir Poutine est qu’il est un “inconnu”  . En juin 1999, dans une Russie où l’élite en place est déjà largement discréditée, le choix de Vladimir Poutine par les barons d’Eltsine, Boris Berëzovski en tête, est celui de l’homme neuf. En 2000, cet ancien du KGB sera élu sans présenter de programme politique, sans se revendiquer d’une idéologie et sans faire campagne . Il est jeune, mystérieux et ancien militaire. Sur fond de guerre en Tchétchénie, cela sera largement suffisant pour que les techniciens politiques russes en fassent le successeur idéal.

Tania Rakhmanova revient donc sur ce moment crucial qu’a constitué la période allant de l’automne 1999 à mars 2000. Avec l’appui politique du clan Eltsine et la création du parti pro-Poutine “Unité”, le pari d’amener l’héritier désigné à la présidence sera brillamment remporté par des élites qui cherchent à assurer la pérennité de leur pouvoir. La seconde campagne de Tchétchénie, débutée le 1er octobre 1999 après les attentats de Moscou, va opportunément servir de toile de fond à l’affirmation d’un Vladimir Poutine Premier ministre de terrain et “de combat”. En décembre, alors que le parti “Unité” obtient de très bons résultats aux législatives en n’étant devancé que d’un souffle par les communistes, la décision a effectivement été déjà faite. Les autres prétendants à la Présidence, notamment Evgenyi Primakov et Youri Loujkov, sont écartés. Après la démission d’Eltsine au soir du nouvel an, Vladimir Poutine devient Président par intérim. En mars, il accède officiellement à la fonction suprême après une victoire au premier tour.


Une décennie de règne

La deuxième partie du livre  discute de la période qui a vu Vladimir Poutine enchaîner deux mandats présidentiels et assumer la fonction de Premier ministre sous l’administration Medvedev. Revenant sur des évènements mieux connus et largement commentés, Tania Rakhmanova analyse l’instauration du régime ‘poutinien’ en Russie. Avant tout, ce dernier s’appuie sur la mise sous tutelle des principaux médias du pays et sur l’ostracisme des oligarques. Ces magnats économiques, faiseurs de rois sous Eltsine, sont définitivement écartés de la politique après l’affaire Ioukos . En allant jusqu’à la période actuelle, l’auteur montre aussi que Vladimir Poutine et le système clientéliste qu’il a créé, avec notamment la promotion de nombreux anciens du KGB/FSB à des postes clés, sont devenus aujourd’hui indissociables. À la fin de la décennie, l’impossible émancipation de Medvedev, dont les atermoiements pathétiques n’ont fait que souligner la faiblesse politique, a fini de démontrer à ceux qui en doutaient que ce système n’avait bien qu’un seul maître .

En biais, cet ouvrage à charge est également intéressant sur un autre plan. Au-delà du récit du parcours du chef suprême dont personne ne doute plus de l’habileté politique, Au cœur du pouvoir russe pose aussi la question légitime de l’opposition à Vladimir Poutine en Russie. Sans même discuter des sempiternels opposants officiels, une grande partie de l’opposition politique russe est constituée de convertis qui ne sont devenus les chantres de la démocratie qu’après leur mise à l’écart du pouvoir. En replaçant l’ascension de Vladimir Poutine dans son contexte, l’ouvrage de Tania Rakhmanova égratigne nombre de ces opposants déclarés dont les mea culpa tardifs ne peuvent cacher la responsabilité. Le discrédit populaire qui continue de frapper certaines figures politiques de l’opposition ne tire ainsi pas sa source seulement de la propagande des médias officiels, mais possède également des racines plus anciennes.

Face à cela, Tania Rakhmanova parle aussi “d’une opposition démocratique” où le nom du blogueur Alexeï Navalny revient comme un mantra. Ce dernier est l’une des rares figures de portée nationale à avoir émergé au sein de l’opposition russe ces dernières années. Malheureusement, comme d’autres, il peine à influer réellement sur la vie publique, même si l’émergence de l’Internet russe lui donne désormais certaines possibilités. Quoiqu’il en soit, si le système devait être finalement ébranlé par la contestation populaire, le manque de leaders dans l’opposition se posera comme un problème encore plus évident. Aujourd’hui, et c’est sûrement la plus grande force du régime mis en place par Vladimir Poutine, aucun russe n’est capable de citer une figure alternative crédible pour occuper le poste de Président . Pour comprendre comment la Russie en est arrivée à ce point, on ne peut que vous recommander la lecture d’Au cœur du pouvoir russe#nf#

 

A lire aussi : 

- Le système Poutine est-il néo-soviétique ?, par Pierre Testard.