À quoi bon des poètes
[jeudi 05 juillet 2012]
Ce livre réunit neuf auteurs tentant de dégager la poésie de son questionnement ontologique pour la considérer comme une “opération pratique”.

La poésie contemporaine est invisible. Ou presque. Elle se tient sur la marge – à l’extrême marge de la littérature où elle ne cesse d’entrer en crise . Comme lieu critique, la poésie “écrit la littérature au pire”, elle se veut être une “radicalisation frontale de la question de la littérature” . Or, si cette radicalisation est déjà politique, comment prendre la poésie au sérieux depuis son lieu à la limite de la visibilité/lisibilité ? “Reste à savoir ce que nous pouvons faire de cette position. Quel parti nous pouvons tirer de notre impuissance. Quelle efficacité de notre invisibilité “.

Une exigence commune 

Abandonnant la question d’Hölderlin pour la consolation kafkaïenne qui donne le titre à cet ouvrage, “Toi aussi, tu as des armes” tente de définir la possibilité d’une poésie “pratique”. S’il réunit différents auteurs sous une même bannière, ce livre n’est pas un manifeste. Néanmoins, un enjeu est commun chez tous les contributeurs : en finir avec le lyrisme revenu en force depuis les années 1980 comme forme de la “poésie” traditionnelle et soi-disant coupé du réel . Mis à part ce combat partagé, chaque auteur défend un point de vue différent sur la nécessité du politique dans leur propre pratique (post-)poétique – dont parfois les idées divergent, se discutent ou se contredisent. 

L’exercice est difficile d’autant que, comme le remarque Christophe Hanna, la littérature n’est souvent envisagée par la politique, ou la politique par la littérature, qu’en fonction de leur instrumentalité réciproque. En somme, dans l’imaginaire commun, soit la littérature enrobe le discours pour le rendre plus percutant (c’est la littérature militante), soit la littérature fait de la politique son “fonds de commerce” . Aussi, le résultat est-il mitigé et il est impossible ici de rendre compte de la totalité des contributions de façon complète dans la mesure où chacune d’entre elles présente une voie possible de la poésie contemporaine, ou explique un rapport particulier d’un auteur à la politique. C’est pourquoi certains textes n’apportent pas réellement d’éléments nouveaux aux différentes réflexions.

“Mécriture”

Le texte le plus riche – et peut-être le seul qui ne s’adresse pas à des “spécialistes” – est celui de Jean-Marie Gleize. Dans son court essai, “Opacité critique”, il retrace rapidement l’histoire des avant-gardes des années 1960-1970 dont nous héritons les questionnements. Aussi désigne-t-il deux pistes essentielles de la poésie critique contemporaine. Elle se fait politique par deux actions différentes portées sur la langue : le “contre-usage” ou le “méta-usage”. Le “contre-usage”, nous dit J.-M. Gleize, est une “subversion de l’ordre des représentations par la langue, par le travail sur la langue ou les langues […], subversion par la langue, subversion de la langue, transgression des codes, du code, dissidence par dissonance, discordance, néologisme, cacophonie, dérégulation morphologique et syntaxique, excentricité verbale, grandes irrégularités, en un mot ‘mécriture’” . Le “méta-usage”, en revanche, “se sert des formes mêmes des langages dominants pour en faire la matière première d’une écriture poétique critique qui, au contraire des positions du ‘contre-usage’, va pouvoir revendiquer, comme lieu d’intervention et d’action, l’espace public” . On retrouve ici la position de Christophe Hanna qui précisément déplace la question du politique sur celle du support. Ainsi, ce “méta-usage”, en investissant l’espace public, tente “de nous rendre visibles à nous-mêmes nos propres dispositions à l’aliénation, d’attirer notre attention sur les signes par lesquelles elle pourrait nous devenir sensible” .

“Parce qu’il faut arrêter de faire comme si l’ennemi n’était pas matériel, mais idéal” , semble d’ailleurs répondre Manuel Joseph dans son texte. “Corps de grève” présente ainsi la révolte violentée dans sa chair même  dont le poème se fait la mémoire ; mais une mémoire qui travaille au présent – qui travaille le présent. Hugues Jallon choisit, comme Manuel Joseph, d’en passer par une création. En retraçant l’histoire du “colonel” Michel Frois (l’inventeur de la communication patronale), Jallon pose la question de ce que peut la poésie. Si manifestement, selon le mot de Christian Prigent, “la poésie peut peu” , Jallon maintient la possibilité ouverte d’un poème efficace : “Il ne se passe rien ou presque.” .

Romantisme et enfantillage

La posture la plus décevante est celle adoptée par Yves Pagès. Rejouant la posture du (mauvais) poète romantique, son texte ressemble davantage au journal d’un adolescent rebelle qu’à une réflexion politique (ou sur la politique). Certaines phrases prêtent même à sourire tant elles sont caricaturales : “On m’intime n’importe quel ordre, et c’est plus fort que moi : abonné absent” . On regrette que tout se rapporte à l’auteur qui ne parvient pas à sortir de ses contradictions malgré sa volonté de “conjuguer le ‘je’ au ‘nous’” . La phrase est brillante mais le reste de son texte n’affirme que le contraire et s’engage manifestement dans la voie de l’individualisme. C’est d’autant plus dommage qu’une réflexion est amorcée par une lecture de Bartleby le scribe de Melville, comme figure de l’écrivain qui marque son refus d’obéir, comme “grain de sable sur le bout de la langue” .

Le texte de Nathalie Quintane réussit davantage l’exercice de l’enfantillage et du jeu. Son texte se présente comme une parodie du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, mais dans un “nid de propositions” ordonné au désordre. La démarche est intéressante, mais Nathalie Quintane agace. Curieusement, c’est sa force. Alors que ses “astronomiques assertions”  prennent la forme d’une grimace, font mine de ne pas comprendre et de ne pas prendre le jeu au sérieux, elles essaient de redéfinir la possibilité d’un “être-en-commun” lavé du sublime qui entache encore, selon l’auteur, les réflexions de Jean-Luc Nancy sur la notion de “communauté”.

L’“action restreinte”

D’une certaine manière à l’écart, dans l’héritage de Mallarmé, Jean-Christophe Bailly tente de montrer comment dans son “action restreinte”, le poème peut se faire politique. Ainsi, dans le retrait du poème dans le langage, le poème laisse venir à lui “la rumeur du monde”, le “bruit du temps”. C’est pourquoi il ne conçoit ce retrait que comme un seuil, nécessaire, avant son ouverture à la possibilité du sens ; le poème fait donc du langage un “état de veille” : “Le poème doit toujours se tenir sur le seuil, dans l’ouverture de l’accès où l’absolument distinct résonne .

Enfin, il semble que c’est à Jean-Marie Gleize que l’on doit la cohérence de l’ouvrage, qui synthétise les prises de position : “On veut croire que les livres sont des actes […] pensés et préparés au présent. Il ne s’agit pour nous ni d’évoquer le passé (comme le fait encore la poésie sur le mode élégiaque), ni de chanter l’avenir, et encore moins l’Avenir (comme le fait la poésie parfois sur le mode engagé-chanté), mais de travailler ce qu’on pourrait appeler un présent antérieur (mémoriel) avec, simultanément, un présent ‘à venir’. Quelque chose comme un présent stratifié, un présent ‘en actes’, dans l’inquiétude et la préparation de ‘ce qui vient’” . C’est donc sous l’injonction rimbaldienne que se situerait la réflexion de Jean-Marie Gleize : “La poésie ne rythmera plus l’action, elle sera en avant” . Mais nous comprenons bien que pour l’auteur de Tarnac , cet “en avant” de la poésie n’est pas la prophétie d’un avenir, mais bien l’écriture de ce présent en actes.

Le 27 janvier 1922, soit un an avant la note qui donne le titre à ce livre, Franz Kafka écrit dans son journal : “La consolation de l’écriture, remarquable, mystérieuse, peut-être dangereuse, peut-être salvatrice : c’est sauter hors de la rangée des meurtriers, observation qui est acte.”Cette 'observation qui est acte' est ce qui réunit tous ces auteurs. Les poèmes (ou les dispositifs poétiques de C. Hanna) travaillent donc à se faire actes ; observation, retrait, mais aussi paroles “en avant” qui prennent corps dans une voix, dans un texte ou dans une performance. Aussi, “sortir de la rangée des meurtriers”, c’est refuser le cynisme ou de subir passivement le présent. Le poète ne cherche plus à se rendre voyant, mais par la critique renouvelée à rendre voyant . Enfin, il apparaît que la poésie n’a pas un temps d’avance, n’anticipe aucun avenir et son efficacité politique reste hors du livre. La poésie n’est pas politique lorsqu’elle répond à l’actualité, mais parce qu’elle en crée sans cesse l’urgence.

Dans l’urgence du politique, ce livre trace divers chemins, marquent “quelques points d’intersection” , mais n’apporte pas de réponse, n’a pas de solution. Ce n’est pas son rôle – et encore moins celui de la poésie. En effet, si l’on peut se passer de cet ouvrage, on ne saurait se passer de la question qu’il porte. C’est son mérite : il pose une question. Peut-être même la seule qui importe, la seule qui mérite d’être posée : “Qui-vive ?”.

Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr