Décryptage, bilan et perspectives de la pensée de Jean-Luc Nancy : un recueil de conférences sur et adressées à Jean-Luc Nancy. L’occasion de faire le point sur les avancées de sa pensée et les questions qu’elle pose.

Le présent ouvrage propose les actes des journées d’étude organisées par G. Berkman et D. Cohen-Levinas sur et avec Jean-Luc Nancy en 2009. Il s’organise autour de trois grands axes qui reprennent ceux de la pensée toujours en mouvement et en devenir de Jean-Luc Nancy, ainsi qu’un texte, qu’il a appelé "hors colloque" dans lequel il réagit à ce qu’il a entendu et synthétise avec clarté et précision les principaux points évoqués.

Le premier grand thème, "la politique et ses autres" aborde la dimension politique de la pensée de Nancy. Plus précisément, il s’agit d’essayer de rendre compte de sa portée, de sa pertinence et des questions qui en résultent. Les principales réflexions de Nancy dans ce domaine portent sur la démocratie, la communauté, le monde et la sortie du nihilisme. Des conférences de qualité permettent de ressaisir le geste du philosophe, les articulations de ses réflexions et leur rapport à la tradition philosophique – dont l’ombre des grands penseurs hante les questionnements de Nancy. A partir de la pensée dérobée, de Nancy, M. Crépon dans un texte clair, précis et extrêmement fécond, retrouve un arrière-plan nietzschéen à l’idée d’une pensée pesante, pour en éclairer la pertinence. On trouve dans ce premier moment de l’ouvrage de belles analyses sur le corps dans la pensée de Nancy (à partir de Corpus en particulier), une relecture/réactualisation de la Comparution qui a le mérite d’insister sur la place du singulier dans la pensée politique de Nancy , de l’ "avec" et de la dimension "à venir" de toute politique qui soit légitime. E. Ferrario s’attèle à la difficile nécessité de penser la nature de l’ontologie de Nancy à partir et jusque dans son héritage heideggérien. Comme Levinas (et Arendt) mais d’une façon différente, il critique le Mitsein heideggérien. Cette compréhension de l’être-avec que défend Nancy, irréductible à celle d’Être et Temps, renvoie à un "singulier pluriel". S. Santi, en s’appuyant notamment sur Vérité de la Démocratie, montre comment 68 peut être le paradigme pour pensée cette dimension "à venir" de toute véritable démocratie dans l’effort de ce que la pensée de 1968 avait, d’après Nancy, pour caractéristique de n’être jamais fixe, figée, statique ou définitive, mais de s’élancer dans et vers l’ouvert . C’est une lecture du même ouvrage qui conduit J. Lèbre à interroger le lien entre vérité et démocratie. M. Meskel-Cresta relit (ou relie) la pensée politique de Nancy à l’aide des travaux de M. Detienne sur la naissance de la démocratie grecque et met en rapport l’évènement de la prise de parole, la notion de pouvoir et celle de vérité ). Cette première section de l’ouvrage se clôt sur une intervention de M. Deguy qui met, avec intelligence, en rapport la pensée de Nancy et celle de Pascal, Pascal penseur de l’infini, de l’incommensurabilité et de la grandeur.

La seconde section, intitulée "sens du monde et création" étudie le questionnement esthétique et artistique de Jean-Luc Nancy. Elle a le grand intérêt d’en exposer la diversité et de toucher à de nombreux arts : G. Michaud interroge sa réflexion sur le dessin , D. Cohen-Levinas, dans un dialogue fictif et nuancé, évoque son rapport à la musique, C. Bident met en perspective le rôle du théâtre dans la pensée de Nancy, T. Baba explore la pensée de Nancy sur le paysage en montrant comment elle s’ancre à la fois dans un questionnement esthétique, et dans un débat entre Heidegger et Lévinas sur le paganisme, J. Degenève explique simplement les enjeux et la position de Nancy sur le cinéma, à l’aide du concept de "Cinéfile" ; cela lui permet de mettre en avant la richesse d’un cinéma qui n’est pas seulement mise à distance des émotions pour rendre compte, en professionnel, en cinéphile, du film, ni pure consommation prisonnière de l’entertainment. Une attitude, donc, médiane et assez originale envers le cinéma, une attitude qui fait du monde perçu au cinéma l’homologue de son monde, le même monde que le sien. Allons plus loin : "pour le cinéphile qui file au cinéma, ce qui défile sous ses yeux et dans ses oreilles, ce n’est pas le monde du cinéma, mais le monde tout court, son monde en tous les cas, un cinémonde dans le quel "il vit, pense et travaille"." . C. Fynsk propose une réflexion assez originale sur la cuisine à partir de la pensée de Nancy, mais qui semble un peu superficielle. Et F. Nicolao évoque l’importance souterraine de la poésie pour la pensée et la réflexion de Nancy. En plus de ces approches par type de pratique artistique, trois belles réflexions viennent enrichir l’examen de la pensée esthétique de Nancy, une analyse de la création comme création "ex nihilo" dans la pensée de Nancy d’abord et une étude du monde comme création ) à laquelle s’ajoute une réflexion sur la pluralité des arts à partir de la notion de synesthésie dans le sens particulier que lui donne Nancy ). Cette section se termine par quelques mots sur la traduction de Nancy en anglais par R. Rand, traducteur de Nancy.

La dernière partie du recueil est consacrée, sous le titre de "déconstructions" à la déconstruction du christianisme entamée par Nancy, et l’occasion d’une mise au point sur la démarche déconstructionniste de Nancy, notamment par rapport à celle de J. Derrida , qu’il reconnaît comme un penseur capital dans son itinéraire intellectuel et personnel. Le titre même de l’ouvrage et son rapport au "dehors" est légitimé dès l’introduction par la référence à la déclosion . C’est dans cette partie, semble-t-il, que sont posées le plus de question. Il s’agit d’essayer de comprendre jusqu’au bout le projet de déconstruction du christianisme, qui n’est pas sans paradoxe et sans difficulté, mis en œuvre par Nancy depuis la Déclosion. De nombreuses interrogations surviennent au cours des communications. Quel est ce christianisme ? Que fait Nancy de la pensée nietzschéenne du christianisme ? Qu’est-ce qui le fonde ? "Dire le christianisme, est-ce seulement possible, strictement pensable – ou même souhaitable ? Ne procédons-nous pas à une unification forcée quand nous parlons ainsi, à un rassemblement qui serait analogue à celui que nous établissons quand nous disons (…) la philosophie ?"  questionne J.-M. Rey ? M. Goldschmit déploie les conséquences et les implications du geste de Nancy, geste par lequel il semble identifier christianisme et monothéisme , puis monothéisme et athéisme, athéisme et occident et finalement christianisme, athéisme et nihilisme. Il invite ainsi à prendre acte du constat dressé par le philosophe sur notre époque, et sur les moyens d’ouvrir "le monde à l’in-fini de la finitude" . G. Berkman met en parallèle l’insistance sur la "pensée" chez Nancy et sa quasi absence chez Derrida, ainsi que leur rapport respectif à l’écriture ce qui lui permet de démarquer convergences et divergences chez ces deux penseurs qui mettent en œuvre la déconstruction et de conclure sur l’articulation entre voix et pensée chez Nancy. Y. Nishiyama propose un exposé extrêmement concis et clair, le plus clair de tous sans doute, dans lequel est retracé le rapport biographique et intellectuel qui unit Nancy au christianisme. En quelques pages est brossé un portrait du philosophe questionnant une culture qui l’a – au moins et seulement en partie – façonné, en insistant sur le rôle discret mais sans doute clé de l’analyse hégélienne de la religion révélée (qui fut son sujet de maîtrise sous la direction de P. Ricœur) dans toute la réflexion sur le christianisme . S. Lindberg apporte également un éclairage capital sur le rapport entre la "déclosion" et le geste de la philosophie schellingienne, et les limites nettes de ce rapprochement. D. Cahen propose quelques notes qui ont valeur de piste sur ce thème. Il évoque avec bonheur, en particulier chez Ronsard et Celan, des textes poétiques qui enrichissent le sens ambigu du terme-même de déclosion, sens qu’il questionne et creuse avec rigueur et efficacité. "Hors colloque" reprend certaines idées et accentue certaines inflexions ou le sens de certaines lectures. La tonalité générale se voulant surtout une invitation à poursuivre et continuer le travail autour de la pensée.

Certaines conférences, non dépourvues de mérite, restent cependant assez décevantes. Par exemple, celle d’A. Birnbaum semble n’évoquer Nancy que comme prétexte pour parler de Marx. D’autres sont trop elliptiques ou esquissées pour avoir un intérêt et une portée réelle, ainsi celle d’E. Grossman survole de trop loin quelques extraits de Corpus sans qu’on sache ce qu’elle veut nous y faire trouver. Celle de J.-C. Bailly, co-auteur avec Nancy de la Comparution, revient sur ce texte et les motivations qui avaient présidé à son écriture sans apporter grand-chose de nouveau à qui a lu le texte en question.

Dans l’ensemble néanmoins, c’est un ouvrage de référence sur de nombreux aspects de la pensée de Nancy (bien qu’une place pour l’Intrus eût pu (dû ?) être trouvée. A la fois bilan synthétique et explication précise de certains points de la pensée de Nancy, éclairage par l’histoire de la philosophie et foyer de questions posées à une pensée dont on ne peut pas encore, sans doute, faire le tour ou le prendre la mesure, la patiente lecture de recueil donne accès ou approfondit l’analyse pour celui qui cherche à penser, avec Nancy, le monde qui est le nôtre#nf#