<p>L'auteur, ancienne &eacute;leveuse de brebis et chercheuse en sciences sociales &agrave; l'INRA, nous propose une synth&egrave;se de son exp&eacute;rience sensible et intellectuelle avec les animaux et une r&eacute;flexion sur la production animale aujourd'hui. Avec un langage simple, mais pr&eacute;cis et bien r&eacute;f&eacute;renc&eacute;, elle invite le lecteur &agrave; penser l&rsquo;&eacute;levage &agrave; travers le prisme de la relation entre l&rsquo;Homme et l&rsquo;animal. Ce qui pourrait para&icirc;tre une &eacute;vidence est en fait une petite r&eacute;volution, et elle est la bienvenue !&nbsp;</p>

 * Une première critique de cet ouvrage, écrite par Sophie Burdet, a été publiée le 12 mars dernier. 

 

Jocelyne Porcher articule son propos autour d’une rupture : celle entre " l’élevage " et les " productions animales ". " L’élevage, dit-elle, est une relation de travail aux animaux qui a dix mille ans (…), alors que les productions animales ont cent cinquante ans et représentent l’un des rejetons les plus cupides et les plus malfaisants du capitalisme industriel "  . Le cadre est donné, et pour comprendre la dénonciation de cette rupture, il est nécessaire de comprendre le point de vue qu'aborde l'auteur.

Pour Jocelyne Porcher, les animaux d’élevages " travaillent ". C’est-à-dire qu’ils participent pleinement au processus d’élevage. Ils en sont acteurs, et de leur participation (voire leur collaboration) dépendra la qualité du travail, donc l’accomplissement d’eux-mêmes et de l’éleveur. Dans une relation régit par une sorte de contrat entre eux et l'éleveur, les animaux sont logés, nourris, soignés, protégés des prédateurs et vivent une vie sociale (relation avec les congénères, avec les humains, avec la nature et les différents éléments de leur environnement), en échange de quoi ils fournissent leur lait, leur viande, leur peau. En un mot, leur vie.

L'auteur souligne à plusieurs reprises que le lien qui unit animaux et éleveur est indispensable à la réalisation même du travail d’élevage. Elle accuse la " zootechnie " (terme inventé au XIXème siècle) de ne pas avoir pensé ce lien. En pleine révolution industrielle, deux approches de l'élevage existaient. La première est illustrée par cet écrit de Thompson de 1851 : " La relation humaine et la façon de traiter les animaux ont une influence matérielle sur le niveau de domestication possible, ainsi que sur ses effets dans l’esprit des animaux. Le bétail du Tyrol a plus de subtilité car ces animaux sont traités avec humanité et affection ; de la même façon, dans les Alpes Suisses, ils sont plus vivants et joyeux entre eux et plus attachés à leurs bergers que ceux des régions où peu d’attention leur est accordée. " Quelques décennies plus tard (1907), Sanson faisait part d'une vision toute différente: " Les animaux domestiques sont des machines, non pas dans l’acceptation figurée du mot, mais dans son acceptation la plus rigoureuse, telle que l’admettent la mécanique et l’industrie. (…). Ce sont des machines donnant des services et des produits. Ils donnent du lait, de la viande, de la force : ce sont des machines fournissant un rendement pour une certaine dépense. " Cette deuxième conception ne s'est pas ajoutée à la première, il y eu un glissement de l'une vers l'autre avec l'arrivée des zootechniciens du XIXème siècle, et des modernisateurs du XXème siècle, qui se sont opposés aux valeurs morales, esthétiques et aux propensions sentimentales des paysans, alors " ignorants " des savoirs rationnels.

Ce glissement a engendré une rupture entre les Hommes et les animaux. L'élevage a fait place aux productions animales, régi par la zootechnie, encore présentée comme une discipline scientifique – mais sans histoire – et de caractère " essentiellement pratique et actuel ". En conséquence de quoi " de nombreux éleveurs de vaches, éduqués dans le culte de la ration maïs-soja, sont incapables de remettre leurs vaches au pré parce-qu'ils ne savent plus comment les nourrir avec de l'herbe. De même, une majorité d'éleveurs de porcs (…) ignorent que les cochons pâturent et digèrent l'herbe. "   Ceci illustre la méconnaissance que peuvent avoir de leurs animaux les Hommes qui en ont la charge. Mais qu'est-ce qui défini alors un travail d'élevage et qui le différencie de la production animale ?

Le travail d'un éleveur est de fournir une " vie bonne " à ses animaux, dans un cycle de " donner-recevoir-rendre ", en référence à la théorie du don de Marcel Mauss. Ainsi " les éleveurs donnent la vie et, in fine, la reprenne pour nourrir les êtres humains, autrement dit pour entretenir la vie. (...) Car il s’agit, non pas de nier la mort, mais de se souvenir que la mort et la vie sont inséparables "  . A contrario, dans un système industriel défini comme l' " ensemble des activités fondées sur la division du travail est la spécialisation qui ont pour objet l'exploitation à grande échelle d'animaux domestiques en vue de leur transformation en biens de consommation avec le meilleur et le plus rapide rendement technique et financier possible "  , on n'élève donc pas des animaux, mais l'on produit du " minérai " de porcs, de volailles, de chair... dont les objectifs sont la performance technique et la rentabilité économique.

Les systèmes industriels de production animale ne diffèrent donc pas des autres systèmes industriels où les notions de concurrence et de compétitivité sont maîtresses. De même, dans de tels systèmes, les Hommes et les animaux se retrouvent dans le même engrenage. Leurs relations sont dictées par de " nouvelles formes de management des ressources humaines et des ressources animales, très similaires puisqu'elles se réduisent à un rapport d'intérêt à court terme pour les uns et de dépendances pour les autres, [ce qui conduit] à un nivellement des conditions de vie au travail des hommes et des animaux. "  . L'auteur va plus loin en affirmant " qu'il existe [dans la production porcine industrielle] une sorte de contagion de la souffrance entre les animaux et les travailleurs. " De ce point de vue, le débat sur le bien-être animal perd de son importance, car c'est la conception même du système de production industriel qui engendre une souffrance, qu'auront du mal à faire disparaître quelques aménagements destinés en priorité à favoriser l'acceptation sociale de son existence.

Il existe en effet un discours critique portée par la société envers la production industrielle d'animaux. Cette critique s'appuie sur deux sujets : le bilan environnemental et les conditions de vie des animaux, qui nécessiteraient qu'on les " libère ". Après avoir consacré un court chapitre à la mort des animaux, l'auteur s'attache à dénoncer les fausses solutions que sont le végétarisme. Pour Jocelyne Porcher, la promotion du végétarisme par les " libérateurs des animaux " illustre bien la coupure qu'il existe entre les Hommes (dans le cas présent les consommateurs) et les animaux. Libérer les animaux d'élevage, c'est nier que leur existence et celle de l'Homme sont liées. Cela veut dire pour les animaux domestiques, retourner à l'état sauvage ou mourir, c'est-à-dire " que la sauvagerie est préférable à la socialisation, l'abandon à la sollicitude, la peur   à la confiance. "  

De même, la possibilité de production de viande produite in vitro, peut être motivé par les critiques environnementales ou par le simple fait qu' " à cause des animaux, le travail de production de la matière animale n'est pas aussi performant qu'il pourrait l'être "  . Le passage à la consommation de viande produite in vitro voit donc l'association des industriels et des défenseurs des animaux dans un " fantasme de toute-puissance, fantasme d'un monde sans violence ni mort, fantasme d'un monde humain hors nature. (…). La production de viande in vitro renvoie à ce triomphe de la technique a-subjective que Michel Henry (1987) nomme la barbarie, c'est-à-dire la destruction de la culture, la régression des modes d'accomplissement de la vie. "  

Pour finir, Jocelyne Porcher nous invite à " vivre avec les animaux ", à reconstruire un monde où ils ont toute leur place, car cette relation nous transforme. " Les animaux nous éduquent et nous donnent des compétences dont nous nous pensions dépourvus. "   Ne nous y trompons pas, il ne s'agit pas d'un retour en arrière, à l'élevage traditionnel, car il n'y a pas d'état idéal de l'élevage, son évolution a toujours été buissonnante. Il s'agit " (…) d’inventer une autre vie au travail avec les animaux qui prendrait en compte les leçons du passé et les potentialités ouvertes par les enseignements du présent et les bénéfices d’une science ‘de proximité’ qui conjuguerait imagination, écoute, rigueur et dévouement au bien public "  .  Ainsi, après nous avoir mené au bout de cette réflexion sur l'élevage, nous sommes conviés a repenser toute la société, dont le maître-mot serait la " convivialité " : " la société conviviale que nous invitent à construire Alain Caillé et ses coauteurs, à la suite d'Ivan Illich, permet, à mon sens, de redonner une grandeur aux utopies révolutionnaires tout en les dépassant pour leur donner une chance d'exister, car il s'agit bien, encore , d'être 'communiste', c'est-à-dire de mettre en commun, de ne pas s'arc-bouter sur la propriété et l'accumulation ; d'être 'socialiste', de se penser avec les autres, solidairement ; d'être anarchiste, de penser par soi-même et de refuser de plier le genou ; d'être écologiste, d'habiter ensemble avec intelligence notre planète. "  .

En conclusion, ce livre, à travers le témoignage d'une expérience, de travaux de recherche, et de l'engagement propre de l'auteur, nous emmène dans une réflexion innovante, qui par l'originalité de son approche dépasse son strict objet. Si on aurait aimé un chapitre sur les races et la sélection génétique, le livre est riche de multiples références et reste agréable à la lecture dans ce format contenu. Alors oui, les sciences sociales sont pertinentes pour comprendre l'élevage et les productions animales ; oui, il serait intéressant de conceptualiser le " travailler " des animaux, comme nous y invite l'auteur ; oui, observer la relation des Hommes avec les animaux permet d'en apprendre sur nos propres phénomènes sociaux. Car pour terminer, soulignons que faire de la sociologie rurale, c'est avant tout faire de la sociologie, et que l'agriculture est plus que l'on ne le croît, un lieu d'observation et de compréhension privilégié du fonctionnement de la société des Hommes... et des animaux.#nf#