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"Remettre Jeanne dans le contexte de son époque" - entretien avec Catherine Guyon
[vendredi 11 mai 2012]



Spécialiste d’histoire du christianisme au Moyen-Âge, Catherine Guyon est maître de conférences en histoire médiévale à l’Université de Lorraine. Auteur et co-auteur de plusieurs livres sur cette période, elle a publié récemment Jeanne d’Arc en son Eglise  et a participé à l’organisation de l’exposition "Grandir au Moyen-Age. L'enfance de Jeanne d'Arc" .



Nonfiction.fr – Comment êtes-vous devenue une des spécialistes de Jeanne d’Arc ?

Catherine Guyon – J’ai croisé Jeanne d’Arc il y a déjà longtemps. D’abord pour des raisons universitaires. Je me suis, en effet, spécialisée dans l’étude de la vie religieuse à la fin du Moyen-Âge et je m’intéresse à l’histoire des femmes et de la Lorraine. La rencontre avec Jeanne d’Arc était donc de mise ! Il y a également des raisons plus personnelles : Lunévilloise, je suis paroissienne de l’église Sainte-Jeanne-d’Arc, qui est la première église de France consacrée à Jeanne d’Arc, juste après sa béatification. Je contemple ses vitraux exceptionnels depuis mon enfance !

Nonfiction.fr – Comment s’intéresse-t-on à Jeanne d’Arc, en France et en Lorraine ? Comment les universitaires se sont-ils emparés de cette figure historique ?

Catherine Guyon – Jeanne d’Arc est un sujet qui a longtemps été laissé de côté par les universitaires. Colette Beaune et Philippe Contamine sont les premiers à avoir approfondi le sujet, mais il a fallu un certain temps avant qu’ils ne s’y intéressent. En réalité, c’est surtout à la suite des publications erronées de Marcel Gay que les universitaires ont éprouvé le besoin d’intervenir, afin de rétablir une approche historique, fondée sur la consultation et l’étude rigoureuse des documents anciens.

En Lorraine, un intérêt plus prononcé pour l’héroïne locale est apparue à partir des années 1970, notamment avec les travaux de Pierre Marot et les articles de Francis Rapp. De manière générale, cet intérêt s’est ensuite un peu estompé, tout en se maintenant à Paris et à Orléans avec Olivier Bouzy, Philippe Contamine et Colette Beaune. Nous avons d’ailleurs écrit ensemble un numéro spécial de la revue Histoire du christianisme magazine en juillet 2008 pour rétablir la vérité historique suite à un documentaire truffé d’erreurs, diffusé sur Arte.

Les collègues modernistes et contemporanéistes montrent également souvent leur intérêt pour le sujet, notamment Philippe Martin et François Roth qui ont mené plusieurs colloques et ouvrages collectifs sur la mémoire de Jeanne d’Arc en Lorraine. Quant au colloque que j’organise à la fin du mois, avec Magali Delavenne, conservatrice du patrimoine, dans le cadre d’un partenariat entre l’Université de Lorraine, et les conseils généraux des Vosges et de la Meuse et la Ville de Vaucouleurs , il s’agit de remettre Jeanne dans le contexte de son époque, celui des marches de Lorraine du XVe siècle, un secteur de passage, marqué par la guerre, mais aussi très actif et anciennement christianisé en relation étroite avec les clercs toulois. Il est important de rappeler le milieu dans lequel Jeanne est née, a grandi, s’est structurée, et revenir à ces fondements permet aussi de mieux comprendre la Lorraine d’aujourd’hui.

La Lorraine a toujours manifesté un intérêt particulier pour Jeanne d’Arc et entretenu son souvenir, en particulier à Domremy où sa maison natale, dotée de fresques relatant son épopée et d’une statue la représentant, a été conservée et a reçu, en 1580, la visite de Montaigne, tandis qu’une chapelle commémorative était érigée au Bois-Chenu, et qu’une statue a été posée à la cathédrale de Toul. De même, l’Université de Pont-à-Mousson a beaucoup publié sur Jeanne d’Arc et des pièces de théâtres sur elle ont été régulièrement jouées devant la cour ducale dès la fin du XVIe siècle. Elle est alors considérée comme un personnage historique d’envergure, mais beaucoup l’évoquent aussi comme un modèle de sainteté. Tout cela avant qu’on ne redécouvre Jeanne d’Arc au XIXe et surtout après la guerre de 1870, au moment où elle devient une héroïne nationale, figure de la résistance et de la Lorraine, tandis que l’Eglise, à la suite de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, ouvre un procès en béatification, qui aboutit le 18 avril 1909. Quelques années plus tard, le 16 mai 1920 Jeanne est canonisée et en 1922 proclamée patronne secondaire de la France. En Lorraine, sur les places publiques et dans les églises se multiplient alors les représentations de Jeanne d’Arc, tandis qu’est construite, peu après la béatification, l’église Bienheureuse-Jeanne d’Arc de Lunéville (devenue Sainte-Jeanne d’Arc en 1920), que se termine la construction de la basilique du Bois-Chenu commencée au XIXe siècle et celle de l’église Notre-Dame des Voûtes de Vaucouleurs.

Nonfiction.fr – Que pensez-vous de l’actualité éditoriale autour de Jeanne d’Arc ?

Catherine Guyon – L’année 2012 a été jusqu’ici l’occasion d’une série de publications, notamment le dictionnaire de Contamine, Bouzy et Hélary dans la collection Bouquins. Ces approches scientifiques pointues font la synthèse des publications des quinze dernières années, qui n’avaient jusqu’ici touché qu’un public restreint de scientifiques. S’appuyant sur des archives, des chroniques, tout le monde peut enfin être informé sur Jeanne d’Arc.

Nonfiction.fr – Les débats historiographiques autour de Jeanne se sont-ils apaisés ?

Catherine Guyon – Les historiens amateurs ont semé le trouble par leurs falsifications et leurs fantasmes : Jeanne d’Arc qui serait d’ascendance noble, demi-sœur de Charles VII, pas morte à Reims, Jeanne d’Arc en homme… Les travaux historiques qui viennent de sortir permettent de rétablir la vérité, pour un temps seulement sans doute. Car c’est le lot de ces grands personnages : ils fascinent et sont l’objet de mythes déconstructeurs qui font vendre du papier. Ainsi apprend-on régulièrement que Napoléon n’est pas enterré aux Invalides, que Louis XVII n’est pas mort au Temple,  qu’Anastasia a échappé au massacre d’Ekaterinbourg. Cette déconstruction avait été très loin avec Jeanne d’Arc, sur l’histoire de laquelle régnaient un relativisme et un doute absolus.

Ceux-ci étaient d’autant plus renforcés avec la réforme des programmes d’histoire dans le secondaire, où la portion congrue est réservée au Moyen-Âge. Jeanne d’Arc ne fait plus partie que des exemples « au choix » en classe de 5ème et la Guerre de Cent Ans n’est pas abordée au lycée. On peut donc désormais avoir son bac et ne jamais avoir eu une information claire et fiable sur Jeanne d’Arc. Les sources d’information peuvent alors être les jeux vidéos ou les bandes dessinées, puisque l’épopée johannique connaît un certain succès sur ces supports.

Nonfiction.fr – Pourriez-vous nous présenter votre livre, Jeanne d’Arc en son église  ?

Catherine Guyon – C’est un livre réalisé pour le centenaire de l’église Sainte-Jeanne-d’Arc de Lunéville. Il retrace l’histoire de ce lieu dont la construction est décidée en 1910 – juste après la béatification de Jeanne d’Arc – et est rapidement achevée, en 1912. L’église est construite dans un quartier qui s’est développé après la guerre de 1870, dans un enthousiasme incroyable. Elle a bénéficié d’une dispense papale comme c’est le cas lorsqu’on consacre une église à un bienheureux. La particularité sur laquelle s’arrête mon étude est le cycle johannique composé de 26 vitraux – sur les 28 que compte l’église –, qui constitue l’ensemble le plus important sur Jeanne d’Arc en France. Les vitraux mettent en valeur les scènes lorraines et présentent avant tout un parcours spirituel de Jeanne d’Arc qui puise sa force dans la prière et les sacrements. Les vitraux sont magnifiques, les couleurs éclatantes, caractéristiques des styles Art nouveau et Art déco, en plein essor à l’époque. Ces représentations de Jeanne d’Arc utilisant les techniques et les thèmes artistiques modernes permettent du reste d’actualiser le message de celle-ci au début du XXe siècle.

Nonfiction.fr – Pourquoi Jeanne d’Arc a-t-elle toujours intéressé les Français ?

Catherine Guyon – Justement parce que sa figure peut toujours être actualisée. Je me suis rendue compte autour de moi que l’intérêt pour Jeanne cette année est encore plus important que nous pouvions le penser. Depuis le mois de janvier, les sollicitations  ont été très nombreuses tant de la part de journalistes français – sur demande de leur lectorat – que de journalistes étrangers (suédois, danois, canadiens…). Il y avait ainsi par exemple plus de 5000 personnes lors de la fête commémorant le départ de Jeanne de Vaucouleurs le 26 février dernier. C’est une figure majeure de l’histoire de France, une figure du courage, de résistance dans un pays occupé par les Anglais, de résolution aussi face à la fatalité d’une situation qui semble désespérée. Jeanne d’Arc, c’est la figure d’une femme qui se lève quand tout le monde s’est découragé. Pour les chrétiens, c’est une figure de foi, qui leur montre que Dieu ne les abandonne pas et peut leur susciter un homme – ou ici une femme – providentiel. On peut dire finalement que Jeanne peut toucher, par un aspect ou par un autre, tous les Français : elle permet le consensus autour d’elle.

Nonfiction.fr – Et les étrangers ?

Catherine Guyon – De même chez les étrangers, Jeanne apparaît comme une figure de liberté, qui n’accepte pas la fatalité, surtout dans un contexte de crise. Jeanne d’Arc est connue sur les cinq continents, et fait l’objet d’une extraordinaire popularité au Japon et en Chine… Certes, tout pays a sa figure nationale, ses héros, ses saints, emblématiques d’une identité, d’un moment clé de l’histoire d’un pays. Mais il paraît difficile de trouver un personnage historique qui ait tant de rayonnement international que celui de Jeanne d’Arc. Sa mission est en effet à la fois temporelle et spirituelle. On ne revient pas sur la mission temporelle, évidente. Mais la mission spirituelle est essentielle. Le XVe siècle est très religieux, mais la qualité de la pratique et le niveau du clergé laissent alors à désirer. Jeanne ramène les gens du XVe siècle vers Dieu, mission ensuite réactivée au XXe siècle avec sa canonisation.

Nonfiction.fr – La personne de Jeanne d’Arc cristallise-t-elle aujourd’hui des intérêts divergents et pourquoi ?

Catherine Guyon – Jeanne rassemble incontestablement des courants très différents. Au XIXe siècle, tant les républicains que les catholiques s’en réclament. Lors de la béatification en 1909, le pape Pie X, par exemple, appelle tous les Français, c’est-à-dire aussi les Républicains, à se rassembler autour de Jeanne d’Arc. Elle devient une figure de consensus lors de la Première Guerre mondiale. En 1920, lorsqu’elle est canonisée, elle cristallise l’unité autour d’elle. À une époque plus récente, on peut constater que tous les présidents de la Vème République – sauf Georges Pompidou – sont venus à Orléans pour y prononcer un discours en son honneur. Des hommes politiques de tout bord s’y sont référés : Edouard Balladur, Alain Juppé, Ségolène Royal, Robert Badinter et plus récemment Nicolas Sarkozy… Elle a aussi beaucoup inspiré les intellectuels et écrivains, comme Lamartine, Alexandre Dumas, Charles Péguy, Paul Claudel, Georges Bernanos, Jean Anouilh, André Malraux, ou Bernard Shaw, qui ont écrit des textes magnifiques sur Jeanne, sans oublier les musiciens (Gounod, Verdi, ou Guy Ropartz en Lorraine) et les cinéastes (Méliès, Dreyer, Rossellini, Delannoy, Rivette…)

Nonfiction.fr – Enfin, pourriez-vous nous donner le programme des événements autour de Jeanne d’Arc et plus particulièrement en Lorraine (à Lunéville et Domremy) ?

Catherine Guyon – Oui, bien-sûr :

27 avril : inauguration du centre Jeanne d’Arc de Domremy, qui vient d’être rénové, et nouvelle exposition « Grandir au Moyen-Âge : l’enfance de Jeanne d’Arc » dont le catalogue doit sortir début mai.

9 et 10 mai : colloque universitaire à Orléans sous la direction de J.P. Boudet : « Jeanne d’Arc : histoire et mythe »

12 mai : Fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans, avec plusieurs dizaines de milliers de personnes attendues.

13 mai  : grande fête de Sainte Jeanne d’Arc à Domremy, avec de nombreuses animations (ateliers du diocèse de St-Dié sur ste Jeanne d’Arc, stands…) près de la basilique. Dans la basilique, je propose une première conférence le matin ("Ste Jeanne d’Arc : un parcours historique et spirituel"), puis nous projetterons "Les vitraux de l’église Ste-Jeanne d’Arc de Lunéville" de Dominique Vasbien avant la messe pontificale de 15h 30 sur l’esplanade de la basilique, présidée par Mgr André Vingt-Trois, cardinal et archevêque de Paris, avec plusieurs évêques, notamment lorrains, et de nombreux prêtres.

2 et 3 juin : 2e sortie officielle du timbre de Jeanne d’Arc dans l’église Ste-Jeanne d’Arc de Lunéville, présentée par Michel Brungard, Président du Club philatélique de Lunéville, avec des expositions (timbres, cartes postales sur Jeanne d’Arc et ses églises, photos de statues, vitraux, tableaux, images d’Epinal...) et des animations dans l’église (visite guidée le samedi 2 juin à 15h, puis à 17h, projection du diaporama sur l’église par Dominique Vasbien ; le dimanche, je présente une seconde conférence sur « Les représentations de sainte Jeanne d’Arc en Lorraine : statues, vitraux, peintures »).


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Une lecture croisée de six livres parmi les nombreux ouvrages publiés à l'occasion du 600e anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc, par Zohra Picard-Mawji


 

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