Cinéma

Les Aventures de Harry Dickson. Un scénario de Fédéric de Towarnicki pour un film (non réalisé) par Alain Resnais

Couverture ouvrage

Jean-Louis Leutrat (dir.)
Capricci , 376 pages

Cinéma

Alain Resnais, arpenteur de l’imaginaire

Couverture ouvrage

Robert Benayoun
Ramsay , 312 pages

Virtualité d’Alain Resnais
[jeudi 31 janvier 2008]


La publication d'un scénario non tourné et la réédition d'un ouvrage majeur sur Resnais invitent à un intéressant retour sur son exploration de l'imaginaire.

Un cinéaste virtuel ?

Le fantasme de retrouver un film disparu, invisible, inachevé..., est solidement inscrit dans l’univers de la cinéphilie . C’est une sorte d’inédit d’Alain Resnais que nous proposent les éditions Capricci en publiant le scénario d’un film finalement non réalisé. La promesse est belle, car Resnais fait partie des cinéastes dont les scénarios inaboutis ont de quoi intriguer. Rappelons par exemple qu’un de ses autres projets, conçus avec Milan Kundera, reposait sur une intrigue digressive à la Jacques le Fataliste ou Tristram Shandy, et sur une démarche quasi expérimentale : "Il s’agissait de voir si cette dramaturgie de la digression pouvait être appliquée au cinéma." 

La publication de Harry Dickson au moment de la réédition de l’ouvrage de Robert Benayoun, Alain Resnais arpenteur de l’imaginaire est une coïncidence troublante. La confrontation des deux livres s’impose d’emblée autour du thème de l’œuvre virtuelle, puisque ce scénario inédit illustre une des idées maîtresses de Benayoun  : "l’œuvre d’Alain Resnais est un film à déduire"  . Benayoun estime aussi que chez Resnais, "les projets avortés nourrissent les autres, plus heureux"  et il montre de façon convaincante comment la genèse de ses films se fait autour de tensions entre le scénario et la mise en scène , celle-ci cherchant souvent introduire de l’imprévisible ou des incertitudes dans l’intrigue et à renvoyer le récit qui lui sert de support à l’ordre du possible.


Harry Dickson entre fiction et non-fiction

Poursuivant son travail sur Resnais, Jean-Louis Leutrat  , dirige cette édition critique d’un scénario écrit par Frédéric de Towarnicki   à partir des romans de l’auteur belge Jean Ray parus au fil des années 1930 et centrés sur le personnage de Harry Dickson. Ce détective américain vivant à Baker Street et résolvant des énigmes à coups de formidables intuitions aurait pu, dans l’intention de Resnais, prendre les traits de Laurence Olivier ou de Dick Bogarde.

Cet ouvrage est d’abord un projet d’édition ambitieux. S’il existe déjà de nombreuses publications de scénarios, parfois des collections dédiées à ce domaine, elles sont généralement décevantes, dans la mesure où elles se contentent trop souvent de transcriptions de dialogues assorties d’une préface. Le présent ouvrage en prend le contrepied en étant d’abord une édition exigeante fondée sur un important appareil critique : une réflexion sur l’établissement du texte à partir de différentes archives, des documents (photos de Resnais, pour certaines publiés dans le recueil Repérages (Editions du Chêne, 1974)  , entretien avec le scénariste), quelques analyses et des annotations continues du scénario permettant de comprendre les techniques d’adaptation de Frédéric de Towarnicki et de repérer comment chaque séquence croise et articule plusieurs épisodes de la version romanesque des aventures de Harry Dickson.

Si Les Aventures de Harry Dickson appartient à la non-fiction, c’est aussi en tant que fiction cinématographique virtuelle, puisque ce projet de film, quoiqu’important dans la carrière de Resnais  , n’existera probablement jamais que sous la forme d’influences secrètes sur les autres films du réalisateur. Pour ce qui est du contenu de cet étrange récit, imaginez un puzzle fait de fragments de scènes qui pourraient provenir de Chapeau melon et bottes de cuir (Londres et la campagne anglaise, les complots de sociétés secrètes, les inventions de savants maléfiques, l’hésitation entre les genres policier et fantastique...) et d’éléments proprement fantastiques. Le héros serait plutôt une version américaine de Rouletabille ou d’Arsène Lupin, opposé à différentes femmes diaboliquement séduisantes et brillantes , qui ne sont probablement que plusieurs visages de la même incarnation du mal, et qui se situent au croisement de la comtesse de Cagliostro et de la Milady des Trois mousquetaires. Après avoir repris votre respiration, imaginez des dialogues qui sonnent comme des vers libres ou des incantations, riment souvent, ainsi qu’une mise en scène prévue pour être à la fois expressionniste   et brechtienne   : étaient prévues en effet un certain nombre de chansons et des interventions en voix off de Jean Ray .

Bref, ce scénario est extrêmement riche et ce qui se présente comme un seul film en cinq actes est en fait un ensemble très imposant : il contient trois longues aventures relativement suivies (actes deux à quatre) encadrées par des séquences de montage de fragments décousus empruntés à diverses histoires (actes un et cinq) et qui ne sont pas sans rappeler le montage de Je t’aime je t’aime. Ce type d’adaptation est d’autant plus intéressant aujourd’hui qu’un des filons importants de l’écriture de scénarios consiste à retravailler les séries télévisées, autre forme feuilletonnesque, en un seul film qui les condense. Le passage de l’écriture sérielle à un ensemble unique a été résolu par Frédéric de Towarnicki, avec les indications de Resnais, d’une manière originale : ils ne se contentent pas d’un travail anthologique, consistant à inventer une intrigue unique à valeur archétypale, cousue de citations des détails les plus connus. Ils ne renoncent ni à la pluralité des intrigues, ni à l’éparpillement, et assument une narration chaotique.


La théorie du chaînon manquant ?

Il est assez naturel pour les exégètes, dans une perspective auteuriste, de chercher à voir dans ce scénario un chaînon manquant dans l’œuvre de Resnais. C’est a priori paradoxal, dans la mesure où Resnais n’est généralement pas l’auteur de ses scénarios et fait assez systématiquement appel à des écrivains ou scénaristes aux fortes personnalités artistiques, de Duras et Robbe-Grillet au tandem Jaoui/Bacri par exemple. Il semble d’autant plus difficile de trouver l’empreinte de Resnais dans Harry Dickson que nous n’avons précisément que le texte à nous mettre sous la dent. Malgré tout, on peut comprendre à partir de cette édition ce qui a séduit Resnais et deux grandes caractéristiques de son œuvre y trouvent un réel éclairage :

- Cinéma d’auteur et veine populaire
Les critiques constatent généralement que le parcours de Resnais se fait d’un cinéma d’auteur, marqué par l’influence du Nouveau Roman à ses débuts (Hiroshima mon amour, L’Année dernière à Marienbad), vers un cinéma plus "grand public" qui s’appuie en particulier sur la culture musicale populaire (la variété dans On connaît la chanson, l’opérette dans Pas sur la bouche). L’édition du scénario de Harry Dickson montre bien que le projet est parallèle à Marienbad (1961) et que les formes populaires sont présentes très tôt dans les préoccupations du cinéaste. Et plus exactement, il ne s’agit pas d’un parallélisme mais de croisements, puisque Harry Dickson a inspiré directement ces films plus "sérieux" . C’est ce que suggère aussi l’article final de Suzanne Liandrat-Guigues qui évoque l’"emprise de Dickson"   sur Cœurs. Les rapprochements proposés dans cet article sont convaincants, on regrette simplement qu’ils soient esquissés et qu’ils restent surtout centrés sur le dernier opus du cinéaste, quand tant d’autres comparaisons et d’analyses détaillées s’imposent. Espérons que ce sera le sujet d’un futur ouvrage. La question mérite d’autant plus d’être creusée qu’une des explications au renoncement à ce projet   est le choix de Resnais de s’intéresser à des sujets politiques plutôt qu’à un simple divertissement. La présence du politique et du populaire apparaît ici comme un conflit.

Ce conflit est présenté sous un jour légèrement différent chez Benayoun. Chez lui, le renoncement de Resnais à Harry Dickson s’explique par la mort de Jean Ray   qui a empêché le cinéaste de suivre sa procédure habituelle en traitant l’auteur comme son premier spectateur. Quant à la dimension politique, Benayoun et les entretiens de Resnais révèlent une position plus hésitante : le cinéaste est très préoccupé par l’actualité  , mais ne conçoit pas ses films comme politiques à proprement parler. Benayoun montre d’ailleurs très bien les flottements et paradoxes liés à la réception des films de Resnais, car on lui a aussi reproché précisément de ne pas être assez engagé .

- Le rôle de l’espace
L’édition de Harry Dickson enrichit aussi ce que l’on peut souvent observer du rôle de l’espace dans les mises en scène de Resnais. La description des décors que Resnais prévoyait  pourrait finalement correspondre à Providence (1977), où la ville imaginaire est formée d’emprunts à diverses autres villes réelles, à partir de bâtiments qui pourraient d’ailleurs être caractéristiques d’autres endroits ou, comme le dit le réalisateur, de "certains types de maisons de Belgique qui sont restées plus anglaises que la Londres actuelle" . L’espace est aussi le support de la conception du fantastique qu’a Resnais, que S. Liandrat-Guigues appelle aussi du "fantastique naturel" . Le fantastique naît en particulier de la représentation d’espaces réels mais désertiques  , propices à la mise en marche de l’imagination. Ces espaces correspondent aussi formes concrètes de tous les processus psychiques (onirisme, imaginaire, mémoire...) chez Resnais, marqué selon Benayoun par plusieurs modèles picturaux, à commencer par Chirico .


Une étrange expérience de lecture

L’intérêt de ce ce scénario est donc de superposer en permanence la fiction et son commentaire (qu’il s’agisse de celui des éditeurs ou du questionnement qui s’impose nécessairement au lecteur face à un objet incomplet). Ce scénario qui se lit comme les meilleurs romans-feuilletons n’en est pourtant pas un et ne ressemble pas non plus à une pièce de théâtre : les indications visuelles sont très présentes, le découpage est pensé en termes de plans. Bref, c’est un livre d’abord placé sous le signe du montage, ce qui n’étonnera aucun familier du travail de Resnais. L’exercice de lecture est avant tout une invitation à la rêverie qui s’adresse soit aux passionnés de la littérature policière feuilletonnesque et en partie irrationnelle des années 1930, soit aux admirateurs de Resnais. Il n’est évidemment pas rare que ce soient les mêmes.

Pourtant, il demeure quelque chose de frustrant dans cette lecture. Comme Resnais le souligne lui-même, la différence essentielle entre l’expression cinématographique et l’expression écrite de la littérature ou du scénario est qu’il faut "dans chaque plan décider par exemple s’il fait jour ou s’il fait nuit"  . Ce sens du détail visuel – essentiel chez le réalisateur qui en joue souvent pour faire douter son spectateur sur le statut de l’image – est aussi ce qui manque à la version écrite de Harry Dickson. L’essentiel du travail de Resnais réside bien dans la mise en scène. Montage, certes, mais aussi par exemple musicalité de la direction d’acteurs. Dans l’hypothèse de Benayoun, Resnais attache une grande importance à la publication des scénarios, "mais on peut aussi se demander s’il ne le veut pas subconsciemment, pour qu’on sache enfin à partir de quand commence sa part à lui" .

C’est pour cette raison que, dans son état actuel, ce scénario n’apporte pas non plus la clef de l’énigme Resnais et ne peut que nous confirmer ce que nous savons ou cherchons déjà. Comme le note Remo Forlani, co-auteur notamment de plusieurs courts-métrages de Resnais, "Resnais n’a pas fait les films qu’il devait faire [...] il y a en lui des Mandrake, des Harry Dickson qui ne sont pas encore sortis. Il n’a jamais fait ses films à lui, il a toujours fait les films des autres" . Harry Dickson est-il vraiment "sorti" avec ce scénario ? Non évidemment. Mais le sentiment d’inachevé ne rend pas moins la lecture passionnante car, à défaut de nous offrir un nouveau Resnais, elle permet de faire une expérience cohérente avec son œuvre. En effet, cette lecture met en jeu les mécanismes de l’imaginaire si chers au réalisateur : comme le personnage de Providence qui "doit se satisfaire des images qui lui viennent et dont certains détails sont inexacts, irrationnels"  , le lecteur de Harry Dickson est aussi confronté aux limites de son imagination, en particulier sous sa dimension visuelle.


Liens

>
Filmographie d’Alain Resnais
> Petite présentation du cinéaste
> Entretien avec Jean-Louis Leutrat et Emmanuel Burdeau sur l’édition du scénario.
> Un site sur le personnage de Harry Dickson


Actualité : projections, débats, janvier-mars 2008

>
Autour de Harry Dickson : rencontre avec les auteurs suivie de la projection de Je t’aime je t’aime au MK2 Quai de Loire le 14 février 2008 à 19h30. (Voir site de l’éditeur pour les lectures et présentations de ce scénario)
> De multiples programmations autour de Resnais ont lieu un peu partout en France depuis le début du mois de janvier, comme le résume cet article du Monde.

> Les Lyonnais et les Parisiens peuvent encore se rendre jusqu’en mars à l’Institut Lumière, ou au Centre Pompidou pour des restrospectives intégrales.

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