Fresque historique touchante et exaltante, cette œuvre de Reinhard Kleist ravit tant les yeux que l’esprit.

"Pourquoi précisément Cuba ? Parce que Fidel Castro s’est retiré et qu’un tournant s’annonce dans un des derniers avant-postes du socialisme, fer de lance dans les flancs de l’Amérique du Nord. [Parce que] le nom avait toujours eu pour moi une intonation prometteuse. Prometteuse d’aventure. De nostalgie. De déclin. Parce que c’est, précisément maintenant, un pays captivant ".


Alors, en 2008, Reinhard Kleist, dessinateur allemand, pas encore quarantenaire à l’époque, s’envole pour Cuba d’où il revient avec une bande dessinée, La Havane, sorte de prélude à Castro qu’il publie en 2010. Fresque historique d’un demi-siècle, il retrace la carrière du leader cubain à travers les yeux et la plume d’un journaliste tout droit sorti de son imagination, Karl Mertens, Allemand débarqué à Cuba suite à la lecture de l'interview, réelle, elle, de Fidel Castro par Herbert Matthews dans le New York Times du 24 février 1957. Attiré par la révolution qui s’y fomente, il se débrouille pour trouver un magazine allemand qui l’envoie couvrir les évènements et débarque donc à Cuba, sans savoir qu’il ne remettrait plus jamais les pieds chez lui.

Parti avec une ligne directrice claire – " Un reporter doit toujours rester neutre, ne pas juger et ne jamais prendre parti " – il se dépourvoit vite de son objectivité une fois qu’il réussit à s’immiscer au cœur de la garnison révolutionnaire qui se bat en infériorité numérique extrême dans la Sierra Maestra, à l’est de l’île. Fasciné par la personnalité de Fidel, il parvient à le rencontrer malgré les barrières de sécurité dont celui-ci s’entoure et, après s’être entretenu avec lui, il se fait narrer le parcours du leader de l’insurrection balbutiante par l’un de ses compagnons de route. S’ensuit une très belle digression d’une centaine de pages qui montre comment le jeune Fidel, issu d’une famille plutôt aisée, s’est rapidement transformé en défenseur de la cause du peuple, appelant à douze ans les employés de son propre père à se révolter et se mettre en grève contre celui-ci, suivant les préceptes de son père spirituel José Martí, héros de la lutte pour l’indépendance de Cuba dans la seconde moitié du XIXème siècle ; c’est d’ailleurs à lui que Fidel se réfère lorsqu’il affirme, dès sa première rencontre avec Karl, que " l’histoire de 1895 ne se répètera pas, lorsque la guerre de libération cubaine fut volée par l’Amérique du Nord ".


Si le Fidel de la première partie – le Fidel jeune et révolutionnaire pas encore atteint par le pouvoir qui use et change les hommes qui le pratiquent – est indéniablement dépeint élogieusement par le dessinateur allemand, le reste du livre est, à l’image du reste de l’Histoire, plus ambigu. Sur ce point, il semblerait que l’auteur ne prenne pas vraiment parti. Son personnage principal, le journaliste allemand, semble ébloui par la personnalité de Fidel et, plus encore, par les promesses révolutionnaires, par la possibilité d’écrire une histoire politique nouvelle sur la page blanche de l’Histoire – d’autant plus qu’il faisait partie intégrante de la petite troupe armée qui, démunie et dépourvue de toute chance de succès aux premières heures de l’insurrection, a finalement, à force de persévérance et de convictions, réussi à prendre le pouvoir. Alors, quand les idéaux s’écroulent, quand les bourgeons révolutionnaires se fanent tant le pouvoir les maltraite, quand tous autour de lui déchantent et quittent le pays faute de pouvoir affirmer leur désaccord dans un régime devenu étouffant pour tout esprit indépendant, Karl Mertens, lui, reste dans son pays d’adoption, reste jusqu’au bout, seul à élever sa fille après que sa femme se soit exilée.


Comment appréhender la nature réelle de cette expérience politique inédite lorsqu’elle est narrée à travers le prisme d’un journaliste qui a fait le choix d’y croire, d’y croire même lorsque les exécutions sommaires se multiplient, même lorsque les promesses démocratiques s’envolent parce que " désormais, c’est le peuple qui votera chaque jour par son soutien à la révolution " ?
Alors non, le but de cette bande dessinée n’est pas de porter une vision idéologique sur les évènements politiques qui ont rythmé la vie de Cuba, l’île rebelle. Le but de cette bande dessinée n’est pas, non plus, de fournir au lecteur une biographie exacte de Fidel Castro – au contraire, Reinhard Kleist brouille habilement la frontière entre réalité et fiction. " La forme narrative d’une bande dessinée ouvre en effet des espaces pour des vérités fictives et des extrapolations que ne permet pas le livre classique ", écrit Volker Skierka, biographe de Fidel Castro, dans sa préface à l’œuvre de Reinhard Kleist.
 

S’il est une chose que l’on comprend à travers cette bande dessinée, c’est la détermination d’un homme, fils d’un riche propriétaire terrien, instruit et assez brillant, à combattre au nom du peuple tout entier les injustices subies depuis des décennies. S’il est une chose que l’on comprend, aussi, c’est que Fidel n’a pas mené une révolution communiste – il a mené une révolution empreinte d’idéaux humanistes, égalitaristes, sociaux. " Voici ce que nous voulons, déclare-t-il à Karl Mertens lors de leur première rencontre dans la Sierra Maestra, assis dans un hamac. Personne ne doit vivre dans la pauvreté, chacun doit avoir à manger, personne ne doit marcher pieds nus, chacun doit pouvoir fréquenter une école, personne ne doit être malade sans recevoir de médicaments, chacun doit disposer d’un toit ". Et si Cuba est devenu communiste, ce n’est pas tant que le communisme soviétique attirait Fidel Castro mais plutôt que, devant l’hostilité des Etats-Unis qui refusaient de reconnaître la révolution cubaine et terrorisaient la population locale tout en fomentant des contre-révolutions permanentes, Cuba et ses leaders révolutionnaires ont bien été contraints de se tourner vers d’autres pays – en l’occurrence, l’URSS qui y voyait un endroit idéal pour asseoir ses positions militaires et se rapprocher de l’ennemi occidental – un parfait partenaire stratégique. Fidel, lui, jeune enfant déjà porteur d’une conscience sociale et politique ; étudiant courageux, idéaliste et déterminé ; révolutionnaire affirmé prêt à mourir pour ses idées ; Fidel lui semble être toujours le même, une fois arrivé au pouvoir, cherchant à préserver l’intérêt du peuple cubain, sans cesse menacé par des périls tant extérieurs qu’intérieurs.


" Ne sommes-nous pas, nous, les révolutionnaires, ceux qui croient en l’éternité de l’œuvre et des principes humains ? ", proclame Fidel Castro lors de l’oraison funèbre de Che Guevara qu’il prononce devant une grande affiche du portrait qu’avait fait de lui le photographe Alberto Korda en 1960 – une scène immortalisée en prologue de l’œuvre.


Fresque historique touchante et exaltante, cette œuvre de Reinhard Kleist ravit tant les yeux que l’esprit. Graphiquement, le livre est une grande réussite – les dessins sont, conformément à la ligne directrice de la collection Écritures au sein de laquelle Gallimard l’a édité, en noir & blanc. Le trait est précis et transporte le lecteur dans un autre univers, tant géographiquement que temporellement. L’agencement des vignettes dans les planches participe à la narration en rythmant agréablement une histoire qui s’étend sur un temps long ; aux évènements rapides et soutenus se succèdent des pauses qui permettent à l’histoire de respirer avant de repartir dans la narration. On note la présence de planches vraiment réussies, particulièrement pendant les discours de Fidel Castro lorsque l’auteur utilise des images-planches – des vignettes qui occupent l’intégralité de la planche  . D’autres planches également sont particulièrement saisissantes (je pense à celle de la page 131 notamment, brillante d’un point de vue artistique) – mais je laisse au lecteur le soin de décortiquer l’œuvre pour y trouver la substantifique moelle qui ne manque pas de s’y cacher !
" J’ai essayé de changer le monde… mais c’était une illusion. Mais s’il fallait tout recommencer, je reprendrais le même chemin. Mon destin n’est pas d’être né pour me reposer à la fin de ma vie. Savez-vous ce que disait Simon Bolivar ? ‘Celui qui se consacre à la révolution laboure la mer’ "  #nf#