<p>En dessinant ce vaste tableau du Front national, l&rsquo;auteur nous rappelle que comme les autres partis, il reste tiraill&eacute; depuis ses origines entre deux orientations strat&eacute;giques antagonistes face au syst&egrave;me, entre d&eacute;marcation et adaptation.&nbsp;</p>

En période d’élection présidentielle, la littérature consacrée aux candidats et plus généralement aux partis politiques est abondante. Le Front national n’échappe pas à l’intérêt des publicistes, c’est même le parti qui suscite le plus de publications, de natures très différentes : les ouvrages de combat politique,   dans lesquels les auteurs déconstruisent le programme frontiste en réaffirmant au passage son incompatibilité absolue avec les idées qu’ils défendent ; les enquêtes journalistiques   qui s’attachent à décrypter la pertinence de la mue opérée au Front par Marine Le Pen ; les ouvrages universitaires   qui proposent une mise en perspective de l’histoire du parti pour en évaluer sa nature. L’ouvrage d’Alexandre Dézé relève de cette catégorie. Maître de conférences à l’université de Montpellier, spécialiste de l’extrême-droite, l’auteur retrace ici l’histoire du Front national de sa fondation à nos jours et analyse la nature de ses liens avec la démocratie parlementaire. Se-pose dès lors la question de l’apport d’un tel ouvrage. Dans sa préface, Nonna Mayer évoque l’angle d’attaque de l’auteur. Celui “d’analyser les partis comme étant des producteurs d’idées, des cadres d’interprétation du monde (…) d’analyser le parti frontiste en tant qu’entreprise doctrinale, une fabrique de sens donnant au mouvement son identité et sa singularité” .

Cette grille de lecture originale nous apporte un éclairage inédit sur les rapports FN-pouvoir. A cet égard, le titre de l’ouvrage pose déjà une interrogation fondamentale : le Front national à la conquête du pouvoir ? Autrement dit, le FN est-il un parti comme les autres dans l’arène démocratique ou entretient-il un rapport singulier avec le système politique français ?
Parti de contestation qui agrège les rejets et les déceptions, le Front national, nous dit l’auteur, n’a pas cessé depuis sa création d’osciller entre deux tendances contradictoires. D’un côté, un positionnement antisystème fondé sur une stratégie de démarcation et d’affirmation identitaire, de l’autre, une volonté de participer au jeu démocratique en acceptant les règles d’un système, par ailleurs vilipendé, fondée sur une logique de conquête du pouvoir. Ce balancement entre ces deux stratégies politiques n’est pas une nouveauté. Si la stratégie de dédiabolisation marque une rupture relative avec l’histoire du parti, il n’en reste pas moins que le Front reste tiraillé aujourd’hui encore entre ces deux voies.

Si cette logique d’affrontement est repérable dans les autres partis (l’éternelle tension entre les modérés et les radicaux), au Front national, ce conflit est particulièrement problématique notamment en raison de “ la place qu’y occupe l’idéologie mais aussi du contenu de cette idéologie”  . Parti de contestation contre les fondements mêmes du système politique français, le FN s’est construit dans l’opposition et le rejet des principes égalitaires. La préférence nationale, l’antiparlementarisme, la critique ferme et radicale du système sont les composantes du discours frontiste, toujours élaborées dans une terminologie agressive et guerrière. Cela dit, dans une perspective électorale, le FN doit s’adapter au système, à ses règles, à ses codes “en produisant un discours modéré, en procédant à des compromis programmatiques” .
L’auteur procède dans ce livre à un découpage chronologique de l’histoire du parti. Le premier chapitre, qui décrit la naissance du Front national, est particulièrement éclairant sur la nature et l’identité profonde d’un parti dont on a souvent oublié les origines.

1972 : acte de naissance du Front national

Les conditions de lancement de ce nouveau parti, contrairement à “la légende frontiste”  qui veut que Jean-Marie Le Pen ait crée le FN, sont en réalité beaucoup plus complexes et moins glorieuses. La mythologie frontiste a pour fonction de dissimuler le rôle qu’a joué le groupuscule néo-fasciste Ordre nouveau dans la fondation du parti. Loin d’être l’épine dorsale de ce nouveau parti, Jean-Marie Le Pen fut en réalité l’instrument des membres d’Ordre Nouveau, à la recherche d’une figure symbolique en mesure d’incarner un compromis entre les différentes familles de l’extrême-droite, et partant, de donner du crédit au nouveau parti.

Le FN, dès ses origines, avait vocation à s’inscrire dans le champ démocratique et faire ainsi sortir un réseau d’activistes de la clandestinité. L’entreprise frontiste est un moyen pour la frange de l’extrême-droite la plus dure d’investir le débat public en utilisant les armes de ses adversaires. La réussite de ce vaste projet qui vise à faire du FN un parti légitime repose sur une redéfinition des moyens d’actions. Et si au départ, Jean-Marie Le Pen est considéré comme un homme de paille capable de faire entendre les orientations du nouveau parti, nul ne s’imagine qu’il sera, quarante ans plus tard, son leader incontesté.

Les années d’errance

Alexandre Dézé consacre ensuite un chapitre entier à la traversée du désert qu’a connue le Front de sa fondation jusqu’à 1983, date de son émergence électorale. Le FN n’a donc pas rencontré un succès immédiat. Sa “sortie du ghetto”   fut précédée d’une longue période de marginalité qui s’explique par la dureté de son corpus idéologique (inspiration néo-fasciste) et l’émiettement des forces d’extrême-droite.

Difficultés financières, incapacité à fédérer les groupuscules d’extrême-droite concurrents, absence de stratégie globale, multiplication des déroutes électorales (présidentielles de 74, municipales de 77, législatives de 78, européennes de 79 et bien sûr la débâcle de 1981 où le Front n’a pas réussi à présenter son candidat), rien ne laisse présager l’éclosion d’un parti alors moribond. Privé d’appuis et de ressources financières, isolé au sein de sa famille politique, méprisé par les suffrages, le Front national, aussitôt né, est un parti à la dérive.

Pour éviter la dissolution, le FN tente de consolider sa base militante et de glaner des soutiens. François Duprat va permettre au Front de constituer un réseau solide en lui apportant les soutiens des groupes nationalistes-révolutionnaires et de la Fédération d’Action Nationale Européenne (FANE). Idéologue et homme de réseau, Duprat est l’une des figures centrales de la redéfinition du Front dans les années 70. Alexandre Dézé montre bien que ces ralliements ont brouillé les repères idéologiques d’un parti qui est rapidement devenu un parti fourre-tout où cohabitaient des tendances inconciliables. Ces alliances furent le moyen de maintenir le Front en vie, non sans en influencer la doctrine : “la couleur radicale des groupes militants finit par déteindre sur le FN”  .

L’émergence électorale du Front

Si les années 70 sont des années d’isolement et d’éparpillement, la décennie 80 voit l’émergence du parti frontiste. Cette entrée fracassante sur la scène politique marquée par plusieurs succès électoraux propulse le Front national au premier plan. Cet essor spectaculaire fait du Front un parti avec lequel il faudra désormais composer dans la vie politique française. Plusieurs facteurs, majoritairement économiques et sociaux, ont été avancés pour expliquer l’entrée du Front dans la course électorale. Loin de se contenter de ces facteurs “d’ordre conjoncturel”  , l’auteur entend bien montrer que ces succès sont le fruit d’un repositionnement stratégique habile et réfléchi fondé sur plusieurs éléments.

Tout d’abord, une redéfinition de l’image du parti autour de “l’image Le Pen” . En procédant à un examen des affiches électorales frontistes des années 80, l’auteur montre la présidentialisation progressive du candidat Le Pen. En adoptant le format traditionnel de l’affiche électorale mettant en scène un Le Pen au style décontracté, accompagné de slogans plus modérés  , le Front a tenté de remodeler son image en profondeur allant même jusqu’à faire disparaitre les références directes au parti. En effet, l’absence du nom et du logo du parti sur ces affiches témoigne d’une volonté d’effacer les traces d’un passé sulfureux. La construction de la nouvelle marque FN, inspirée des techniques du marketing électoral, fut accompagné "d’un ajustement discursif visant à rendre acceptables ses propositions programmatiques par le public le plus large possible"  , mais aussi de l’investissement de nouvelles thématiques porteuses (immigration perçue comme la cause du chômage, de l’insécurité et de manière générale à tous les maux de la société). Ainsi, en marge de cette dynamique d’adaptation, le Front, soucieux de ne pas diluer sa singularité dans le système, a adopté une stratégie de différenciation portée par l’appropriation de thèmes précis. Cette double logique révèle l’ambivalence d’un parti à la fois pragmatique et très marqué idéologiquement.

Les limites du projet frontiste

Dans les années 90, le Front doit faire face au fait que ses thématiques sont progressivement investies par la droite classique. Refusant cette proximité idéologique dans une perspective de démarcation, le discours frontiste, incarné par Jean-Marie Le Pen, se radicalise. Ce durcissement va faire éclater des tensions internes au parti et révéler deux camps aux stratégies bien distinctes : une ligne mégrétiste en quête d’une alliance avec la droite et désireuse de gouverner et une ligne lepéniste soucieuse de marquer sa singularité dans le paysage politique en refusant systématiquement le jeu des alliances.
Sous l’influence de Mégret, le Front va se doter d’un contenu programmatique cohérent à travers la publication de plusieurs documents qui définissent les grandes orientations idéologiques du parti . Ces publications ont vocation à crédibiliser le Front et à lui donner une assise doctrinaire solide. Il s’agit “d’armer le FN en vue de la conquête du pouvoir” . La rivalité qui va opposer ces deux courants au sein du Front illustre la tension originelle entre adaptation et démarcation. Elle aboutira en 1998 à la scission et au départ des mégrétistes, préconisant une ligne stratégique plus flexible pour accéder au pouvoir : "l’atypicité politique du FN finit par rendre impossible toute forme d’alliance avec les forces de droite et tend à la confiner dans un rôle de protestataire" .

Un nouveau Front ?

L’ouvrage s’achève sur les dernières années du Front et le passage du flambeau à Marine Le Pen. En retraçant l’ascension médiatique de Marine, Alexandre Dézé dépeint un parti qui lui est, au départ, hostile. Pour accéder à la tête du Front, Marine Le Pen est sortie victorieuse de querelles internes violentes. Elle incarne aujourd’hui l’image d’une femme politique moderne en prise avec les réalités et les mœurs de son époque. C’est certainement le chapitre le plus intéressant car l’auteur met à l’épreuve de l’histoire du parti la stratégie de dédiabolisation initiée par Marine Le Pen. Ainsi, le lecteur découvre que la plupart des signaux forts de respectabilisation, qui semblaient jusqu’alors inédits, ne sont en réalité que de vieilles idées recyclées.
Et si Marine Le Pen est parvenue, dans une moindre mesure, à façonner une autre image du leadership frontiste, à la fois plus douce et plus présentable en minimisant les dérapages identitaires, son parti n’a pas subi les bouleversements que beaucoup ont cru percevoir. En effet, le Front est aujourd’hui encore pris en étau entre ses deux stratégies. Structurelle au Front, cette dialectique conquête-démarcation du pouvoir est alimentée par les leaders frontistes eux-mêmes. Les efforts de Marine Le Pen en faveur d’un dédiabolisation (exclusion des membres les plus durs du Front, condamnation des dérapages antisémites, référence à la République laïque) sont aujourd’hui encore contrebalancés par les sorties de son père, président d’honneur du Front et peinent à convaincre les observateurs.

Si l’ouvrage d’Alexandre Dézé n’est pas révolutionnaire dans l’historiographie du Front, c’est bel et bien son fil conducteur original qui lui confère un intérêt non négligeable. L’auteur nous propose ici un travail de chercheur rigoureux et dénué de toutes considérations partisanes, ce qui renforce sa démonstration. Le parti pris de l’auteur, étudier le Front linéairement à la lumière de son tiraillement stratégique, permet de mieux saisir sa singularité dans le champ électoral.

L’enjeu majeur de cet ouvrage, au-delà de son apport historique, se trouve dans la capacité de Marine Le Pen à se positionner au regard de cette tension. Longtemps perçue comme la fille de son père, elle semblait être parvenue à donner un visage plus humain à son parti par une série de déclarations en rupture avec la ligne traditionnelle de son père. Mais comme le souligne justement Alexandre Dézé, la présence de Jean-Marie Le Pen à ses côtés nuit à la lisibilité de sa stratégie car il incarne les origines du parti. Le processus de normalisation du Front initiée par Marine Le Pen, nous l’avons vu, passe par un abandon de ses références originelles ; un abandon, rajoute l’auteur, qui “impliquerait également pour Marine de rompre dans une certaine mesure avec son père (...) ; la question de la normalisation du FN – et, partant, de son accession au pouvoir, se joue aussi dans la relation entre le leader historique du parti et son actuelle présidente” . L’efficacité de sa stratégie ne se mesurant qu'à l'aune des scores électoraux, nous y verrons déjà plus clair le 22 avril prochain#nf#