Cette charge contre l’idéologie des républicains anti-étatistes est aussi un retour au réel qui permet à l’ancien Président démocrate de dessiner les contours d’un nouveau modèle économique fondé sur le partenariat et l’expérimentation.

C’est peut-être ça le bonheur de l’homme politique : dire ce qu’il pense. Dix ans après la fin de son dernier mandat, Bill Clinton, le 42e Président des Etats-Unis, publie Back to Work : Why We Need Smart Government for a Strong Economy, récemment traduit en français sous le titre Remettons-nous au travail. Un Etat inventif pour une économie forte. A quelques mois de l’élection présidentielle de novembre prochain, le Comeback Kid se replace au centre du débat public avec cet essai programmatique, référencé comme le serait le rapport d’un laboratoire d’idées - Bill Clinton est un think tank à lui tout seul. Il entend redonner espoir à son pays qui doute plus que jamais par ce livre dédié "aux millions de gens biens qui espèrent le renouvellement de l’Amérique et le leur"… L’espoir, toujours le fil rouge de l’odyssée de cette star du parti démocrate, depuis sa naissance dans la petite ville bien-nommée de Hope (Arkansas). Incidemment, cet essai est aussi l’occasion pour Clinton de préciser sa conception du "vivre-ensemble".

Regarder les problèmes en face

Chiffres, tableaux et rapports publics à l’appui, Clinton fustige l’ "idéologie du ‘chacun pour soi’"   qui sous-tend la politique des républicains. Cette politique de privilèges sans visée solidariste aurait brisé le rêve américain, c’est-à-dire "l’idée selon laquelle peu importe qui vous êtes ou d’où vous venez si vous travaillez dur et que vous respectez les règles, vous aurez la liberté et la possibilité de tenter de réaliser vos rêves et de laisser à vos enfants un pays où il leur sera possible de poursuivre leurs rêves"  . L’analyse de Clinton rejoint ici les constatations d’un des meilleurs chroniqueurs de l’Amérique contemporaine, le rocker Bruce Springsteen, qui, dans son dernier album Wrecking Ball, vitupère contre la trahison du contrat social américain avec "We Take Care of Our Own" : "We yelled ‘Help’ but the cavalry stayed home/There ain’t no one hearing the bugle blown" ("Nous avons hurlé à l’aide mais la cavalerie est restée chez elle/Plus personne n’entend le son du clairon").

La popularité des thèmes conservateurs en Amérique étonne d’autant plus Clinton que les résultats des politiques dogmatiques qui s’en inspirent ont ravagé l’économie et la société. Et l’on peut volontiers lui faire grâce de pouvoir mesurer ces dégâts, lui qui a bâti sa carrière sur sa capacité à comprendre les problèmes des gens et à en ressentir les effets. C’est un fait que l’ "économie vaudou" (George Bush Sr.), à coup de réduction massive des impôts et des dépenses sociales, d’augmentation du budget de la défense, de déréglementation du marché, a fini par creuser le déficit public, brider la croissance, détruire trop d’emplois et provoquer des inégalités criantes. Ce constat trouve un écho chez le démographe Emmanuel Todd qui a mis en exergue la diminution de l’espérance de vie aux Etats-Unis après l’ère Reagan, conséquence du manque de soins dispensés aux plus âgés.

Pour Clinton, les républicains et leurs lobbys seraient parvenus à imposer leurs thèmes dans le débat public à compter de la campagne présidentielle de Ronald Reagan en 1980 qui s’acheva par un discours d’investiture où le successeur de Jimmy Carter déclara : "Le problème, c’est l’Etat". Et Clinton d’écrire : "Si le problème, c’est l’Etat, la question est toujours la même : comment le faire reculer ?"((p.30). Pour lui, les bonnes questions sont plutôt : "Comment construire un monde où les bénéfices et les responsabilités seraient partagés ? Quel doit être le rôle exact de l’Etat ? Qu’est-ce que l’Amérique doit attendre du secteur privé et que doit-elle y encourager ? Quid de la société civile, des organisations non gouvernementales, qui sont importantes à nos yeux depuis notre fondation ? Comment apprécier, cultiver et profiter de notre diversité tout en réaffirmant que notre humanité et nos valeurs communes comptent encore davantage ?" ((p.29)).

Le tropisme éternel de ces républicains conservateurs, c’est la diabolisation de l’Etat perçu comme un Léviathan monstrueux qui, quand il fait le bien, le fait mal et quand il fait le mal, le fait bien. Depuis trente ans, les républicains chantent leur rengaine sur tous les tons : mobilisation contre les impôts "confiscatoires" et la régulation intrusive, hantise de la redistribution et de la bureaucratie encombrante. Clinton dévoile leur stratégie : "Entre 1981 et 2009, la plus grande réussite des républicains anti-étatistes n’a pas été de réduire la taille du gouvernement fédéral, mais d’arrêter de le financer" . Le mouvement du Tea Party est le point d’orgue de cette lame de fond.

En homme libre de sa parole mais pas dénué d’arrière-pensées, Clinton estime aussi que les démocrates ont leur part de responsabilité, et au premier chef le président Obama, du fait de leur incapacité à promouvoir efficacement des idées alternatives dans le débat public.

Ne pas prédire l’avenir mais l’inventer

Cet essai est un retour au réel, truffé d’exemples très concrets qui débouchent sur des propositions de politiques publiques originales. Clinton propose, si ce n’est un nouveau contrat social, du moins un nouveau modèle économique reposant sur deux jambes : le partenariat ou ce qu’il appelle les "réseaux de collaboration" d’un côté, l’expérimentation de l’autre. La crédibilité de son propos tient à la cohérence de son parcours personnel. N’est-ce pas Bill Clinton, dont Tony Blair emboîta le pas en Europe, qui lança le concept de "Troisième Voie", ce pragmatisme économique qui chercha à bâtir un pont entre socialisme et libéralisme par le rétablissement de mécanismes de redistribution compatibles avec le fonctionnement du marché ? De fait, Clinton perçu, il y a près de deux décennies, que le nouveau contexte de "médialisation" (Erik Izraelewicz)  imposait de se débarrasser des dogmes éculés aux effets contre-productifs afin de tracer des chemins nouveaux dans un monde incertain, mais plein d’opportunités. Au frontispice du clintonisme pourraient être inscrites ces phrases censées de Raymond Aron : "Avoir des opinions politiques, ce n’est pas avoir une fois pour toute une idéologie. C’est de prendre des décisions justes dans des circonstances qui changent".

Dans la seconde partie de l’ouvrage intitulée "Que faire ?", on se doute bien que l’auteur va se distinguer de Lénine. Certaines de ses quarante-six pistes de réforme peuvent surprendre ("il faut au moins peindre les toits en blanc" ; "attirer davantage de touristes vers les Etats-Unis"), mais elles ne sont jamais dénuées de bon sens, et l’on peut préjuger qu’il a, au préalable, recueilli les avis les plus autorisés ("il faut avant tout régler la question des prêts hypothécaires" ; "la réserve fédérale doit inciter les banques à prêter" ; "il faut inciter les entreprises à rapatrier leurs liquidités dès maintenant et sans taxation si elles les réinvestissent dans la création de nouveaux emplois" ; développer la diplomatie commerciale pour "vendre, vendre, vendre"  …). Clinton fait aussi la part belle aux solutions éco-compatibles : "il faut réinvestir le crédit d’impôt complet pour les emplois dans les technologies vertes" ; "transformer un plus grand nombre de décharges en générateurs d’énergie" ; "poursuivre le développement de carburants verts plus efficaces". Il envisage même de rendre quelques Etats ou territoires américains totalement indépendants du point de vue énergétique, par exemple le Nevada grâce à ses ressources en énergie solaire et éolienne ou Porto Rico, car le prix moyen de l’électricité dans les Caraïbes est l’un des plus élevés au monde du fait de l’importation des carburants. Au total, on voit bien que, pour Clinton, le but des politiques publiques est de parvenir à placer le curseur à mi-distance de l’efficacité et de l’égalité. L’urgence selon lui, le Graal même, c’est, tout d’abord, de retrouver la croissance économique qui pourra redonner confiance aux entreprises et réduire le chômage, ensuite d’augmenter les recettes fiscales pour limiter l’endettement public, sujet auquel il consacre un chapitre entier.
Face à "la pire crise économique que les Etats-Unis aient connue depuis la Grande Dépression"  , Clinton préconise une relance de court terme plus massive que le plan Obama, associée à un plan de retour à l’équilibre budgétaire pluriannuel. Pour renouer avec la prospérité durable, il recommande de s’inspirer du succès économique des pays asiatiques (Chine, dragons) et des émergents (Inde, Brésil). De leur observation, il déduit que, dans l’"économie du futur", les pays qui réussiront le mieux seront ouverts au libre-échange, disposeront d’infrastructures solides (très haut débit, réseau électrique national aux normes, production d’énergie plus propre et mieux distribuée…), d’un Etat actif, juste et efficace. Car la clé de la réussite ne passera ni par le tout-marché, ni par le tout-Etat, mais par le partenariat entre les sphères publique et privée, ainsi qu’entre "les démocrates, les républicains, les indépendants, les conservateurs, les libéraux, les progressistes et les libertaires" . Ces pistes correspondent bien à l’esprit de compromis et de rassemblement qui caractérise Bill Clinton, être d’altruisme et de volonté ("Nos chefs militaires, y compris l’amiral Michael Mullen, qui était encore il y a peu chef d’état-major des armées, nous rappellent souvent qu’il est moins coûteux de se faire des amis que de faire la guerre" ). D’ailleurs, il illustre son propos par deux exemples de partenariat réussi, le sien et celui d’Hillary… :

o Le sien avec la William J. Clinton Foundation : "Chaque fois que cela est possible, nous collaborons aussi bien avec le gouvernement qu’avec le secteur privé pour agir mieux, plus rapidement et à moindre coût. Il semble que cela soit efficace : nous avons fourni des médicaments de première nécessité à plus de 4 millions de malades du sida dans les pays en développement, augmenté les revenus des agriculteurs d’Amérique du Sud et d’Afrique (…) lutté contre l’obésité infantile aux Etats-Unis par la diminution de 88% des calories dans les boissons consommées par les jeunes dans les écoles" ((p.23 et 24).

o Celui d’Hillary en tant que Secrétaire d’Etat : "L’action de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton visant à construire un monde comptant plus de partenaires et moins d’ennemis a consisté entre autres à investir judicieusement une part relativement modeste des recettes fiscales dans l’éducation et l’élargissement des chances de réussite des femmes et des jeunes filles, à accorder de petits prêts aux personnes défavorisées pour leur permettre de démarrer une entreprise, à aider les pays en développement dans l’acquisition de l’énergie dont ils avaient besoin à un coût avantageux et à réduire le nombre impressionnant de morts et de brûlures causées par la cuisine au feu de bois en distribuant 100 millions de cuisinières propres"((p.75)).

Pour Clinton, le complément de l’approche partenariale est l’expérimentation, quitte à se tromper dans un premier temps. Il cite en ce sens le climatologue Ken Caldeira : "La capacité de revenir sur une opinion au vu des données empiriques est la marque d’une véritable démarche scientifique" . Et Clinton d’affirmer : "Les libéraux [au sens américain : la gauche] veulent utiliser le gouvernement pour résoudre les problèmes et sont généralement enclins à l’expérimentation, convaincus, comme l’Andrea del Sarto de Robert Browning que ‘le dessein d’un homme doit toujours outrepasser ses propres capacités’"  .

Dans un pays, les Etats-Unis, où l’on a toujours un peu honte de dire que l’on est de gauche, cette réhabilitation de l’Etat contre le tout-marché est courageuse. Clinton prend la posture du "sage actif" qui a une certaine hauteur de vue, même si, depuis la percée d’Obama, on sait que ce qui compte, c’est moins l’expérience que la clairvoyance. La petite musique en sourdine ("quand j’étais Président", "quand j’étais gouverneur de l’Arkansas"…) peut lasser, mais il faut bien admettre que les présidences Clinton, entre 1993 et 2001, furent un âge d’or pour l’économie américaine avec le boom des nouvelles technologies, les excédents budgétaires, un taux de chômage au plus bas. En fait, Clinton revient sur son passé sans nostalgie, pour éclairer l’avenir de son pays, d’Hillary ou de lui-même… Veut-il revenir dans l’œil du cyclone des hautes responsabilités publiques ?

En France, ces idées peuvent servir de boussole, voire de flèches dans la besace d’un présidentiable, même si, vu d’ici, la situation est rendue un peu plus complexe, car ces options ne sauraient faire l’impasse sur des échanges avec les partenaires européens, par exemple concernant le périmètre du service public. Dans une République comme la France, il s’agirait aussi d’insister, peut-être plus ouvertement que ne le fait Clinton, sur la promotion de la valeur fondatrice d’égalité (filets de sécurité sociaux, impôts progressifs, péréquation territoriale) que Pierre Rosanvallon vient justement de réhabiliter dans La Société des égaux. On pourra alors dire que, lorsqu’un Français veut changer le moteur, le démocrate américain veut simplement changer la plaquette de frein#nf#