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Société

Le féminisme change-t-il nos vies?

Couverture ouvrage

Delphine Gardey dir.
Textuel , 142 pages

Le féminisme et ses variations
[dimanche 01 avril 2012]


Une série d'articles passe le féminisme au prisme de son histoire.

Cet ouvrage intitulé Le féminisme change-t-il nos vies ? (dirigé par Delphine Gardey) est un recueil d'articles ayant pour objectif de faire un état des lieux du féminisme, suite aux décennies animées que le mouvement vient de traverser. Les années 80 voient un essoufflement du mouvement (après l'euphorie des années 70), puis de nouvelles questions émergent durant les années 90. Les féminismes se conjuguent désormais au pluriel dans la mesure où les thèmes qu'ils abordent sont des plus divers : travail, économie mondialisée, représentations politiques, sexualités, famille, etc. Cet ouvrage propose de revenir sur ces revendications dans leur pluralité et de montrer en quoi le féminisme est nécessaire et a un réel impact sur les individus. Afin de rester fidèle à la structure du livre et étant donné la variété des thèmes abordés, nous évoquerons chaque article séparément avant d'y apporter une appréciation.

Le féminisme a t-il changé la politique ? (Isabelle Giraud)
Devant l'iniquité des lois et des politiques publiques, les féministes ont entrepris dans les années 70 de dénoncer ces injustices en soulignant que " le privé est politique " et que c'est par le biais de l'intime qu'il est nécessaire de faire de la politique. Outre les droits au divorce, à la propriété, à l'accès au travail, elles ont principalement évoqué la sexualité comme dispositif contribuant largement à la reproduction des inégalités et ont permis des avancées notables. Malgré les indéniables avancées, le champ politique n'a pas été complètement redéfini et les normes sociales relatives aux sexes perdurent.
D'une façon plus générale, le féminisme a constaté " un déficit démocratique " dans le champ de la politique au sens strict. Les féministes demandent ainsi le renforcement du pouvoir d'action des femmes (empowerement) avec différents types de revendications (telles que la parité). Des alternatives aux conceptions actuelles du pouvoir sont donc proposées. Cependant, bien que de nombreuses remises en question aient vu le jour à travers une demande d'accès à la prise de décisions des femmes, les sphères du pouvoir résistent et le féminisme reste un mouvement tout à fait marginal à l'intérieur des idées politiques.

Le féminisme a-t-il déplacé les frontières du travail ? (Rachel Vuagniaux)
Le travail étant actuellement le principal pourvoyeur d'identité sociale, les féministes ne pouvaient pas ne pas s'y intéresser. Le système patriarcal que l'on retrouve également dans le travail montre que les femmes sont là aussi désavantagées : " Le caractère systémique des inégalités leur conférant une certaine " naturalité ", les discriminations envers le travail des femmes tendent à passer pour naturelles et universelles et ne sont pas considérées comme illégitimes "  
Les féministes dénoncent les principes qui régissent le monde du travail : les principes organisateurs (qui considèrent qu'il existe des emplois d'hommes et des emplois de femmes) et les principes hiérarchiques (les hommes valent mieux que les femmes). La question du travail domestique (réalisé en grande partie par les femmes) est aussi largement abordée par les féministes et ce, à juste titre. Un travail non rémunéré n'étant pas considéré comme un travail, la reconnaissance d'une réelle charge ne peut se faire : les politiques mises en place ne visent qu'à "soulager" les femmes sans encourager une réforme de structure générale : "Le monde du travail actuel s'est construit en niant la nécessité du travail domestique ou, tout du moins, en considérant que les personnes qui l'accomplissent sont libérées de ses contraintes "  
Les féministes s'attachent à montrer que c'est moins le fait en soi que le déni de dévalorisation du travail féminin qui contribue à renforcer la différenciation hiérarchique dans toutes les sphères du travail. La question du travail à temps partiel -qui touche en grande majorité les femmes- est aussi évoqué. Dans cette configuration du travail, les féministes ont remarqué que tout ce qui touchait au travail féminin était systématiquement dénigré ou dévalorisé. Elles tentent donc de décentrer la vision du travail en adoptant une posture qui prendrait en compte le genre et qui permettrait de trouver un équilibre où le travail domestique et le travail rémunéré ne s'opposeraient pas. Dépasser la conception androcentrée du travail reviendrait donc à reconnaître la complexité du monde social et à considérer que temps pour soi, retraite, temps partiel etc... représentent autant de notions légitimes.

Le féminisme a-t-il redéfini les sexualités ? (Lorena Parini)
La question de la sexualité est centrale dans le féminisme des années 70 dans la mesure où le slogan le plus fameux de l'époque est " notre corps nous appartient ", ce qui revient à dire que chacun est en droit d'avoir la vie sexuelle qu'il entend. La légalisation de l'avortement, de la contraception et la pénalisation du viol conjugal ont permis de réformer la vision de la sexualité en général. De plus, la dénonciation de l'ignorance sur l'anatomie et le plaisir féminin a contribué à politiser la sexualité, dorénavant envisagée comme un phénomène culturel et non naturel (de reproduction). Sur ces questions, il n'existe pas de consensus féministe mais des opinions multiples et divergentes. En effet, conservant toujours l'objectif d'aboutir à une sexualité libérée, certaines féministes estiment que la prostitution ou la pornographie représentent les formes les plus extrêmes de domination des hommes sur les femmes (et qu'elles doivent être interdites et abolies) alors que d'autres les envisagent comme devant être libres et réglementées.
Les questions homosexuelles sont largement abordées par les féministes. L'auteure cite Eric Fassin : "Les questions posées depuis les marges interrogent l'ordre sexuel dans son ensemble "  . Cette forme de sexualité déviante est donc vue par les féministes comme une posture opportune (choix politique refusant de collaborer avec le patriarcat) permettant de dénoncer une société hétéro et androcentrée.
Bien que de nombreuses divergences existent entre les féministes concernant la sexualité, le consensus se fait au niveau de la nécessité évidente d'aborder ces questions.

Un féminisme " décolonial " est-il possible ? (Iulia Hasdeu)
Il y a peu que le féminisme se pose la question du colonialisme. Au XIXè siècle, se succèdent les théories raciales qui font des classifications et des hiérarchies entres les êtres humains avec "la figure de l'Autre " (justification de la subordination des " sauvages " et des femmes à l'homme blanc). L'Autre est donc mis en scène et son image systématiquement construite selon le discours dominant. Cette altérité contribue à renforcer l'image de l'homme blanc comme étant le référent (dominant) et sert à faire perdurer la hiérarchie " nous/eux ".
Les ventres des femmes noires ont longtemps été au service des colonisateurs et ces mêmes colonisateurs se sont par la suite sentis investis d'une mission salvatrice envers ces " pauvres êtres démunis ". Hors, ces attitudes relèvent de la même logique, étant donné que toutes deux privent  l'Autre de sa subjectivité et de son pouvoir de s'exprimer sur son sort. Les états occidentaux se posent ici en exemple de politiques d'égalité entre les sexes et donc légitimes pour mener les états " les moins avancés " vers la libération (exemple de la stigmatisation des musulmans en France) alors que leur attitude est pour le moins hypocrite (les femmes de couleur sont employées pour les tâches les plus ingrates).
Les féministes riches et blanches ont donc été accusées par les féministes noires, entre autres, de parler au nom de toutes les femmes sans prendre en compte les multiples définitions que représente cette même catégorie " femme " : " Les féministes occidentales […] se positionnent comme dépositaires du mécanisme de l'émancipation et inventent une figure stéréotypée de " la femme " du Tiers Monde "  . Le concept d'intersectionnalité a été proposé pour rendre compte de la complexité du féminisme traversé de questions multiples (selon les races, les milieux, les pays) mais il peine grandement à s'imposer, ne serait-ce que dans le milieu universitaire.

Le féminisme est-il soluble dans l'individu ? (Laurence Bachmann)
Bien que le féminisme soit souvent dénigré et considéré comme un mouvement dépassé (qui n'a plus lieu d'être), ses effets sur les individus sont bien réels. Les questions d'individualité et d'idéal démocratique qui émergent dans les années 1970 sont propices à l'émergence d'un tel mouvement composé essentiellement de classes moyennes en quête d'égalité. Les idées féministes s'immiscent alors dans toutes les sphères de la vie ordinaire et deviennent des sujets de conversation légitimes. Les figures du père autoritaire et de la mère nourricière s'estompent et la norme égalitaire est partagée (du moins dans les discours). Le rapport à l'argent est également un bon indicateur de l'assimilation des idées féministes dans les comportements. En effet, l'argent devient un enjeu d'émancipation pour les femmes en couple. Refusant la tutelle, elles ont tendance à adopter des pratiques égocentrées concernant leurs propres comptes (afin, pensent-elles, de conserver leur autonomie) ce qui aboutit à les dévaloriser (pratiques considérées comme égoïstes et ridicules) et à les stigmatiser autant par les femmes que par les hommes. Bien que les égalités entre hommes et femmes ne soient effectives dans aucune des sphères de la société, le féminisme est devenu partie intégrante de l'individu.

Le féminisme émancipera-t-il les hommes ? (Christian Schiess)
Bien que les hommes concèdent, dans les discours, la domination des femmes, il en est autrement quand il s'agit de parler de leur propre oppression. De la même façon que le privilège blanc, le privilège masculin est souvent inconscient : "Jamais le doute ne les effleurera qu'ils pourraient devoir ce qu'ils sont au fait qu'ils sont des hommes"  .
L'éducation sexuellement différenciée produit des hommes avec un sentiment de plus grande assurance et de supériorité sur les femmes. Il est vrai que les pratiques masculines ont considérablement évolué ces dernières décennies et les hommes adoptent plus facilement une stratégie égalitaire. Cependant, on peut remarquer qu'ils s'arrangent souvent pour faire des activités compatibles avec le statut de dominant tout en affirmant un discours et des pratiques égalitaires. Ces résistances sont autant de stratégies plus ou moins inconscientes pour défendre des privilèges à tels que leur plus grande liberté dans l'espace public, leur position de pouvoir, leur bénéfice du travail domestique gratuit, etc. La norme hétérosexuelle contribue à renforcer ces rapports inégalitaires étant donné que les hommes apprennent à constituer les femmes en êtres infériorisés et désirables et qu' " [il est difficile] pour les femmes de reconnaître les privilèges de ceux vers lesquels elles sont incitées à canaliser leur désir sexuel "  . La conscience des hommes de dominer n'est donc pas très claire et on ne peut souligner un réel effet émancipateur du féminisme sur eux puisque le renoncement à leurs privilèges n'est pas concrètement envisagé. Il est préférable de considérer que seule l'affirmation des femmes et des féministes parviendront à modifier les choses.

Cet ouvrage se dit avoir pour but de questionner l'ordre social à travers le féminisme afin de mieux comprendre de quoi celui-ci est composé. Engager une réflexion sur la façon dont le monde fonctionne permet d'ouvrir le champ des possibles et d'envisager des formes alternatives de conception de la société.
Ayant pour objectif de faire un état des lieux du féminisme depuis ces 40 dernières années, ce livre constitue un bon résumé de l'influence du féminisme dans les différentes sphères de la société. Les articles sont bien écrits, structurés et intéressants. Cette synthèse est donc une base théorique solide pour les novices du féminisme. De plus, l'angle utilisé est intéressant puisque les auteur-e-s   proposent de revisiter le féminisme en s'intéressant à l'effet qu'il -a- produit sur les individus. Cette nouveauté confère une certaine originalité à l'ensemble.
Cependant, pour les gens avertis (dont on peut supposer qu'ils en seront les lecteurs majoritaires), l'ouvrage représente peu d'intérêt puisqu'on ressent un sentiment de "déjà-lu" (thèmes déjà abordés dans des ouvrages plus denses). Il est vrai que les articles concernant la question de la solubilité dans l'individu et des hommes donnent un aspect neuf à la question. Le fait de s'interroger si le féminisme est soluble dans l'individu semble répondre au titre du livre (" le féminisme change-t-il nos vies ? ") puisqu'il s'intéresse aux changements concrets qui s'opèrent dans le quotidien des individus. De même, la question des hommes est abordée de façon pertinente puisque l'auteur pointe l'évidence selon laquelle le changement ne viendra pas des hommes au vu de leurs privilèges actuels. Ces deux derniers articles apportent donc une touche d'originalité à l'ouvrage que l'on ne retrouve pas vraiment ailleurs. L'article sur la décolonisation, bien que " déjà-lu", est probablement important aussi puisque ces questions - de l'intersectionnalité notamment - sont encore très peu abordées dans le champ du féminisme (en France) et propose un regard critique sur le mouvement féministe, ce qui est assez rare. En revanche, les trois premiers articles sur la politique, les sexualités et le travail sont relativement classiques et n'apportent pas grand chose de nouveau au lecteur.

Ainsi, bien que quelques nouveautés sont à souligner dans cet ouvrage, l'ensemble ne constitue pas un travail subversif dans le champ scientifique du féminisme. En effet, la direction et la problématisation de l'objet restent inchangées depuis les années 1970 : on retrouve la vision qui s'applique à démontrer en quoi le féminisme est plus que nécessaire afin de dénoncer des inégalités et des injustices. Cela donne la désagréable impression que la recette du féminisme ne change pas. Les questions d'injustice en matière de politique, de travail, de sexualités etc... sont des thèmes vus et revus et systématiquement abordés à travers le prisme de l'infériorité et de la victimisation des femmes. Le féminisme semble tourner en rond, utilisant toujours les mêmes armes pour convaincre sans remettre en question son fondement propre. Les féministes se trouvent aujourd'hui dans une situation difficile puisque de nombreux acquis ont déjà été obtenus et étant donné que les pratiques ne se modifient pas dans le temps d'une génération, l'objet de leur lutte est plus de préserver ces acquis plutôt que de réfléchir à d'autres revendications. Ce positionnement contribue à faire perdurer le féminisme dans le champ de la plainte et du procès.
Il est vrai que les auteur-e-s de cet ouvrage évoquent la notion d'"empowerement" ("autonomisation") et ne se positionnent pas systématiquement dans une logique prohibitive concernant les pratiques de sexualité (prostitution ou pornographie notamment). Cependant, la majorité du livre s'inscrit dans la " tradition " féministe qui consiste à démontrer la nécessité ultime du mouvement et ce, en dénonçant la série d'oppressions qui pèsent contre les femmes. Comme si le féminisme en général ne pouvait advenir qu'à travers la figure centrale de la " victime femme " et demeurait inenvisageable dès lors que l'on sort de ce lieu du féminin "autre et victime".
Les féministes se trouvent dans une position ambiguë et complexe car l'objet de leur lutte est de dénoncer et dépasser le conditionnement féminin qui, par ailleurs, les particularise et les définit. Maria Puig de la Bellacasa évoque très bien ce féminisme composé de tensions. En effet, se situer "en tant que femme", explique t-elle, est relativement problématique dans la mesure où cette appellation "femme" renvoie non seulement à une condition naturalisée dont il faut se défaire mais également automatiquement à une position politique qui justifie(rait) le retrait de certains privilèges. Se positionner dans le féminisme est donc difficile car la tension "par rapport à ce que l'on veut quitter et ce qui est pourtant levier de nouvelles constructions "   est permanente.  Le concept de genre, peu utilisé et souvent mal compris, donne la possibilité au féminisme de sortir de cette impasse en décentrant son propos et son analyse, en permettant une sortie de l'unilatéralité d'un discours qui s'avère parfois quelque peu fermé sur lui-même.
Malgré une richesse certaine des articles et des connaissances des auteur-e-s féministes de cet ouvrage, l'ensemble donne parfois l'impression de répéter de vieilles idées féministes tout en se persuadant que l'acharnement finira par porter leurs fruits. Mais, rarement une réforme interne au féminisme n'est envisagée, réforme qui adopterait une position positive, encourageant plus que dénonçant..

 

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