<p>Sous la direction de B. Geremek et R. Picht, un ouvrage passionnant qui, par-del&agrave; le constat d&rsquo;une crise de l&rsquo;Europe, cherche &agrave; dessiner des perspectives d&rsquo;avenir.</p>

Une vingtaine d’hommes politiques et de chercheurs européens venus d’horizons divers tant sur le plan géographique que disciplinaire se réunissent, dans cet ouvrage, autour d’un même constat : il faut repenser l’Europe. Le contexte – la publication date de l’automne 2007 - donne valeur de nécessité à cette entreprise : échec de l’adoption du traité constitutionnel, blocage institutionnel, "crise identitaire" face à l’élargissement et difficulté à désigner un intérêt commun. Au fil des analyses des différents contributeurs se dessinent alors peu à peu un état de l’Europe qui est aussi un état de la réflexion sur ce vaste sujet.  


Par-delà la crise…

Disons le de prime abord : il est réjouissant de voir ainsi différents chercheurs et hommes politiques se pencher au chevet de l’Europe et faire part d’analyses qui, pour la plupart, échappent au simple constat catastrophique d’un blocage du processus européen. Il ne s’agit pas pour autant de nier la crise, mais de la mettre en perspective, ce qui, avouons-le, signifie toute autre chose et ouvre l’espace à un véritable travail intellectuel. La période actuelle est bien évidemment évoquée. Elle sert souvent de point de départ à l’analyse en ce qu’elle met à jour les problématiques laissées en suspens et par là même les grands défis à relever. La large palette des thèmes abordés (de la démocratie à l’immigration), mais aussi la diversité des angles d’approche utilisés (politique, économique, historique) témoignent de l’ambition d’un tel projet. Aussi bien faut-il préciser que n’est pas étudiée seulement l’Union Européenne, mais l’Europe, au sens large, territoire culturel, produit d’une certaine histoire, dont la définition n’est pas sans causer quelques difficultés. Dans quel état est l’Europe ? Quel avenir voulons-nous lui donner ? Car là est une autre caractéristique de l’ouvrage. Par-delà ce qui semble un champ de ruines, les contributeurs ont le regard tourné vers l’avenir. Bronislaw Geremek, à la fin de son introduction, lance un vibrant appel à l’imagination : il faut réinventer la pensée sur l’Europe, dit-il en substance (ce qu’annonce déjà le titre de l’ouvrage, le terme "Visions" pouvant être entendu à double sens). Tel est le rôle difficile, mais exaltant, assigné aux intellectuels ici réunis.


Un vaste chantier

Mais avant de repenser l’Europe, il convient de dresser un bilan de son état actuel et des difficultés auxquelles elle fait face aujourd’hui. La réflexion s’organise ainsi autour de plusieurs grands thèmes. Sur le plan politique : l’Europe a-t-elle une légitimité démocratique ? Sur le plan social : existe-il encore ou n’y a-t-il jamais eu un modèle européen ? Sur le plan culturel : quelle est l’identité européenne ? Et cette dernière question englobe tout aussi bien les défis posés par l’immigration, l’élargissement, ainsi que l’existence ou non d’une mémoire commune aux peuples européens. Sur ces différents points, les avis divergent, comme il est inévitable et même salutaire dans un ouvrage réunissant des personnalités d’horizons aussi divers. (N’oublions pas que le titre de l’ouvrage est au pluriel. Il s’agit bien de Visions d’Europe) Chaque auteur apporte sa propre perception des problématiques traitées à l’aune de son expérience, de son expertise. Dès lors, les contributions de quelques pages nourrissent le débat bien plus qu’elles ne s’opposent. Au lecteur d’établir des connexions entre les interventions, de voir les liens possibles et les éventuelles contradictions. Ainsi, l’ensemble peut-il être considéré comme une boîte à outils permettant, autour de grandes thématiques et de l’étude des concepts afférents, de mieux saisir ce qui est en jeu dans la construction européenne. Nous évoquerons ici quelques pistes de réflexion soulevées dans cet ouvrage.

Le processus de Constitution et son échec pose, par exemple, la question de la pratique démocratique. Le constat, utilisé à la fois par les défenseurs et les opposants de ce texte, mais de manière opposée, que l’Union européenne se trouve confrontée à un déficit démocratique pose clairement le problème de la nature politique de cette entité inédite. Réfléchir en ces termes n’est-ce pas appliquer sur cet objet un cadre de réflexion national, et donc, inapte à saisir toute l’originalité d’un "modèle démocratique parfaitement respectable mais très insolite par rapport à ceux qui dominent chacun des États membres"   ?  Dans ce cas, sur quel modèle penser l’Union européenne ? Celui de la démocratie de consensus, de la gouvernance en réseau  ?... Et quelle place accorder au citoyen dans ce modèle démocratique inédit ?

Mais le blocage actuel du processus européen ne tient pas uniquement aux difficultés liées à sa nature politique, il est imputable également aux doutes quant à ses finalités. L’Union européenne avait pour ambition d’apporter la paix, en particulier entre la France et l’Allemagne, pays qui s’étaient déchirés des années durant, ainsi que de mettre en œuvre les conditions d’une prospérité durable (notamment par le moyen d’un État Providence). Si le premier objectif est atteint, semble-t-il durablement  , le second est fortement remis en cause aujourd’hui. Perte d’efficacité économique, baisse de la compétitivité au niveau mondial, pauvreté… Le tableau est peu glorieux et vient mettre à mal le modèle social européen. Il faut cependant rester prudent quant aux réelles responsabilités de l’Europe en ce domaine. D’une part, un doute subsiste sur l’existence même d’un modèle que l’on pourrait qualifier d’européen  . D’autre part, les autorités nationales gardent une grande latitude d’action en ce domaine. Il ne faudrait pas que l’Europe soit, pour les hommes politiques nationaux, une manière de se défausser de ses propres responsabilités…

Autre question centrale : qu’est-ce qui fait l’Europe ? Quelle est la cohésion de cet ensemble ? Interrogation nécessaire à l’heure de la "crise identitaire" ressentie par nombre de citoyens européens face aux nouveaux défis posés tout à la fois par l’immigration et l’élargissement. Qui est ce "nous", qui sont les autres ? Et où se situe la ligne de partage entre ce qui rassemble et ce qui distingue ? Quels principes fondent cette distinction ? Une notion vient immédiatement à l’esprit : celle de l’intégration. Car il s’agit bien de cela dans les deux cas, que l’on examine l’arrivée massive de nouveaux immigrés sur le sol européen   ou que l’on traite de l’entrée de nouveaux pays membres dans l’Union européenne. Comment accepter de nouveaux héritages culturels sans remettre en cause ce qui fait son identité ? Question difficile, et qui, entre remise en cause du multiculturalisme et de la politique d’assimilation continue à faire débat. Mais peut-être faut-il raison garder en considérant que l’Europe a toujours su répondre à ce dilemme apparent, et que le métissage est l’une des principales caractéristiques de ce continent. Un rapide détour par l’examen historique permet de s’en assurer.

L’Histoire apporte-elle ainsi des réponses aux inquiétudes contemporaines ? Est-elle le socle sur lequel peut s’enraciner une identité européenne ? La tentation est grande de fabriquer une mémoire commune, transcendant les frontières nationales. Sur quoi peut-elle se fonder ? Il va sans dire que l’idée d’Europe préexiste à sa réalisation, et le Moyen-Âge a joué un rôle fondamental dans son "enfantement historique"  , mais la mémoire européenne ne saurait être unique. Peut-être peut-on alors considérer, à la suite de Tzvetan Todorov, que c’est dans la reconnaissance de la pluralité des mémoires, et de leur égale légitimité que réside toute l’originalité mais aussi la difficulté de la construction d’une identité européenne.  


Qui trop embrasse, mal étreint ?

L’ambition de cet ouvrage est grande puisqu’il s’agit, on le voit, de repenser les principes fondamentaux de l’Europe et du vivre ensemble européen. Trop grande peut-être ? Telle est la question qui vient à l’esprit à la fin de la lecture. L’on sort de ces 400 pages, le souffle court, un peu perdu par le flot d’informations et d’analyses lues. Cette impression est largement liée à l’aspect contraignant de la forme prise par ces Visions d’Europe : des contributions de quelques pages, écrites par des personnalités variées… Cela fait encourir le risque au lecteur de rester sur sa fin - ce qui arrive parfois - ou d’être gêné par la trop grande diversité des textes proposés. Le voilà, par exemple, propulsé de manière abrupte de ce qui a toute l’apparence d’un résumé de thèse à un programme politique. Cela pose les limites d’un tel projet, en même temps que son intérêt, puisque la diversité des intervenants permet aussi la multiplicité des approches. Il s’agit bien d’engager des pistes de réflexion. Ni plus, ni moins. Ce qui est, avouons-le, déjà beaucoup sur un sujet aussi vaste et, jusqu’à présent, relativement peu analysé par les intellectuels. Il y avait urgence à rompre ce silence. C’est désormais chose faite.

L’on n’aura très certainement jamais fini de repenser l’Europe, objet en perpétuelle construction et réinvention. C’est un ouvrage à remettre constamment sur le métier, à la lumière d’une actualité plus récente (l’adoption du traité simplifié par exemple), des évolutions de la recherche, des nouvelles questions posées. Cet ouvrage ne peut se faire l’écho que d’une étape de cette réflexion, mais, ne boudons pas notre plaisir : il témoigne que l’Europe des idées, elle, existe et se porte plutôt bien.



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Crédit photo :  www.flickr.com/ "Albertane"