Le concept d’écosystème est porteur d’une forte puissance émotionnelle et opératoire. Inventé par Arthur Tansley au début du XXe siècle, il repose sur une intuition neuro-psychanalytique présentant le cerveau comme la somme d’une activité électrique.

Initialement limité à la description de la complexité du règne végétal, il a été combiné avec des éléments de la théorie des systèmes par Jay Forrester, Norbert Wiener, Buckminster Fuller et Steward Brand pour décrire des environnements urbains, économiques ou sociaux.

Ayant bien assimilés la force de ce concept, les géants du web s’ingénient aujourd’hui à démontrer qu’ils sont au cœur d’un écosystème générant des emplois et de l’activité – ce qui serait bien sur antinomique avec la complexité et le chaos inhérent à tout véritable écosystème.

Alors moi qui croyait que toute cette énergie était due à la nature décentralisée de l’Internet, aux open standards comme HTML5, à la logique read/write du world wide web, aux logiciels libres comme Apache… me voilà bien attrapé.

Mais partons des éléments avancés par ces entreprises.

Selon une récente étude, Facebook aurait permis de créer entre 180 et 240 000 emplois indirects aux Etats-Unis grâce au développement d’applications. Selon une étude du cabinet Deloitte - commanditée par Facebook soi-même, leur “écosystème” aurait créé 232 000 en Europe (soit 22 000 emplois en France et 1,9 milliard de chiffres d’affaires). En mars dernier, une fameuse étude de McKinsey utilisée comme backbone pour le eG8 de Nicolas Sarkozy et commanditée par Google suggérait qu’internet aurait créé 25 % d’emplois en France depuis 1995.

Et voilà maintenant que Apple rejoint la danse.

Vertement critiqué pour avoir délocalisé une importante main d’œuvre en Chine, orpheline de son génie fondateur, la pomme désormais insipide ne prétend plus à être la plus importante manufacture de design informationnel de son époque. Elle fait du lobbying tout ce qu’il y a de plus banal en rappelant aux dirigeants de son pays qu’elle est importante parce qu’elle crée beaucoup d’emplois… rien de plus, rien de moins que Ford, WalMart ou McDonalds, avec en plus une page dédiée sur leur site intitulée " créer des emplois par l’innovation ".

Combien d’emplois ? 514 000 aux USA, rien de moins.

Comment ? Pris isolément, Apple emploie 47 000 personnes. Au-delà, les développeurs iOS emploieraient 210 000 personnes. Et il faudrait encore ajouter 257 000 personnes travaillant dans des rôles de support.

Alors que nous expérimentons tous chaque jour l’explosion des startups et la nature incroyablement ouverte de l’Internet, qui peut être dupe d’un discours aussi frustre ?

Personne ne conteste que le numérique soit une transformation générale qui impacte positivement l’ensemble de la société.

Selon les estimations de certaines écoles du numérique, rien qu’en France et sur les seuls postes de développeurs web et chefs de projet (bacs +5), nous aurions besoin de 10 000 postes par an pendant dix ans. Le chômage du secteur se maintient à un niveau bas entre 6% et 7%. Les profils sont constamment captés par les SSII de sorte que les entreprises sont en demande continue.

Mais si le numérique crée des emplois à haute valeur ajoutée, il est impossible d’ignorer le reportage traumatisant du New York Times sur les conditions de travail des ouvriers chinois de Foxconn qui assemblent l’iPad et l’iPhone, et environ 40% des appareils électroniques vendus à l’échelle mondiale. Le Monde a d’ailleurs publié une synthèse sur cette question.

Cette tendance à calculer des chiffres d’emplois sur un “écosystème” entier relève bien évidemment de l’opération de communication bien plus que de la réalité. Google essaie de répondre aux reproches concernant leurs optimisations fiscales en Europe. Facebook cherche à détourner le débat des problèmes posés par son modèle économique fondé sur l’exploitation de la vie privée des individus. Apple tente maladroitement de faire oublier qu’ils sont " designed in California, assembled in China "#nf#

 

Retrouvez l'intégralité de l'article sur le blog de Jean -Baptiste Soufron : Facebook, Apple et cie : La course à l'échalote de emploi indirect