Politique

De l'art de séduire l'électeur indécis

Couverture ouvrage

Philippe-Joseph Salazar
Bourin , 107 pages

L'électeur indécis, objet de convoitise rhétorique
[lundi 27 fvrier 2012]
Un cours de séduction politique en 10 leçons  

De l’art de séduire l’électeur indécis, dernier ouvrage de Philippe-Joseph Salazar  , adopte la forme et le ton des dialogues socratiques en plaçant délibérément le lecteur, sous couvert d’une connivence de rigueur, face à son ignorance aux fins de lui dévoiler les rouages des discours politiques. Par un procédé aussi ancien qu’efficace, le lecteur se révèle tout à la fois homme politique séducteur et électeur à séduire. Là réside toute l’ingéniosité jubilatoire de ces leçons d’éloquence démocratiques, où les procédés ironiques et les illustrations contemporaines parviennent à donner une réelle force au propos.

Un désamour paradoxal pour les déclarations politiques

Par ailleurs, Philippe-Joseph Salazar convoque une deuxième tradition oratoire, celle du monde anglo-saxon, démontrant ainsi le peu de goût attaché en France aux discours. À rebours de la culture anglaise et américaine de la discussion, de la confrontation d’idées et de l’échange, par le biais notamment des exercices de debating  , les Français ont un intérêt modéré pour les œuvres politiques parlées, sans doute "car nous sommes la nation la plus lettrée d’Europe". La justesse de ce constat impose de soulever celui de l’importance encore vivace de l’écrit en politique. Quel homme politique français n’a pas écrit ou fait écrire un livre sur son parcours, son programme, ses projets ? Tout candidat à une élection semble soumis à cet exercice. Or, il n’existe aucun recueil des textes marquants de la dernière décennie, prononcés par les candidats, les élus du parlement ou encore par nos représentants gouvernementaux. Seuls les mots ressassés et éculés des débats télévisés connaissent un certain succès. Preuve supplémentaire de ce paradoxe français, l’utilisation d’anglicismes afin de nommer des pratiques récurrentes tels marketing politique, "spin doctors" et "storytelling".

L’objectif affiché en quatrième de couverture De l’art de séduire l’électeur indécis est de découvrir la face cachée des discours politiques, de déjouer les ruses des candidats. Ces ruses, pour les combattre, il faut les connaître. Et si la "fonction de la rhétorique est de maîtriser les montages persuasifs, même si –surtout si- on est dépourvu d’éloquence naturelle", alors ces dix leçons donnent des armes rhétoriques essentielles à chacun.

Une séduction calibrée : information-écoute-stimulation

Séduire, ou seducere en latin, signifie "tirer à l’écart", "mener à part", "conduire ailleurs", c’est-à-dire amener à soi. Jean Baudrillard, dans De la séduction, en 1979, énonçait que "la séduction est ce qui ôte au discours son sens et le détourne de la vérité". Ainsi, en politique, comme ailleurs, elle est un leurre. Et dans une démocratie marquée par le suffrage universel, il faut s’imposer, se distinguer, il faut séduire  . D’autant plus, lorsque les idéologies se sont peu à peu estompées et que les partis ne sont plus aussi puissants qu’auparavant. Dorénavant, toute l’attention se porte sur l’homme politique.

Le présent opus ne sera donc pas l’occasion d’un débat d’idées, mais d’idées de débats. En effet, selon Philippe-Joseph Salazar une idée politique n’est pas une idée. Elle consiste davantage en un montage circonstanciel qui veut passer pour universellement valide ; elle doit donc être à la fois présentée comme originale et générale. Quelque soit la forme d’une performance oratoire, interactive ou directive, celle-ci répond à un triple objectif : donner de l’information, capter l’écoute du public et stimuler des passions, des émotions.

Ces émotions s’adressent à l’électeur indécis, défini en creux comme celui ne votant pas par "lassitude, instinct ou préjugé" pour un candidat déterminé. Or, selon un récent sondage, ces électeurs représenteraient 38% de la masse électorale.  .

Il convient alors de les séduire, si ce n’est de les convaincre, au moyen d’artifices divers et variés. Nommer un ennemi, diaboliser un adversaire, lancer une image forte, car sans ennemi déclaré, pas de campagne. Formuler une promesse qui impressionne, dotée d’un scénario qui la rende crédible, avec du volontarisme et de la persuasion. Se projeter comme un président, doué d’une parole totémique. Et enfin faire preuve de pédagogie, donner du sens, créer et retenir l’écoute en éveillant une charge émotionnelle en chacun. Ce sont là les applications du triptyque information-écoute-stimulant.

Les impératifs du rendez-vous présidentiel

La campagne présidentielle étant relativement courte en France - quatre mois - il convient de fabriquer un récit, un conte merveilleux et de l’agrémenter d’un certain nombre de topos. Ces topos sont des unités de discours autonomes, le segment maximum sur un sujet qui permettent de pouvoir improviser et de calibrer le débat. En effet, tout est question de timing selon Philippe-Joseph Salazar. Le candidat doit cadrer l’agenda de la campagne sur les sujets de focalisation, mettre à l’écoute des publics différents en même temps et établir une connivence avec les passeurs d’information que constituent les différents médias.

Si les fonctions d’une campagne (rituelle, cognitive, légitimatrice et émotionnelle) sont réunies, alors la séduction pourra opérer. Autour d’une intrigue, (programme et critique des autres candidats), de personnages (candidat, alliés, adversaires) et d’actions qui s’enchaînent (les sujets de focalisation, les topos). Et ce sera au candidat, par des formules et des marques, par une cohérence et une « énigme en mouvement », de forcer l’admiration des indécis, ces "électeurs sans parti pris, qui essaient sincèrement de peser les conséquences de leur vote et de juger la valeur des candidats du point de vue de l’intérêt de l’ensemble du pays".  

Parole et candidats : parler moins pour séduire plus

De l’art de séduire l’électeur indécis, distingue deux types de candidats : ceux qui recherchent une posture et ceux qui recherchent le pouvoir. Et à chaque catégorie de candidat correspond un usage de la parole. La parole illimitée serait l’apanage des petits candidats, à l’image de Dominique de Villepin. Les candidats mineurs seraient alors leurs propres ennemis. "Soucieux de leur gloire, ils veulent, solitaires, la parole illimitée : ils admettent mal la technique de subrogation". En s’administrant eux-mêmes le remède, il prennent leur propre poison. Face à ce manque d’humilité tactique, les candidats majeurs font appel à de nombreux relais, à des porte-parole. Ceux-ci doivent être unis par le ton et le style employés, de sorte que le public reconnaisse immédiatement que celui qui parle "au nom de" parle comme le candidat.

Le lecteur aurait aimé continuer le cours, mais le séminaire s’arrête au terme de la petite centaine de pages de l’ouvrage. Désormais, c’est à lui de jouer. Courage !.

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