Géographie

De bons voisins : Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

Couverture ouvrage

Sylvie Tissot
Raisons d'agir , 313 pages

Une gentrification élitaire
[samedi 25 fvrier 2012]


Une approche stimulante de la gentrification à travers une immersion dans la bourgeoisie progressiste nord-américaine.

Quartier populaire à l'histoire mouvementée et traversé par diverses vagues de migrations, le South End à Boston attire depuis les années 1960 une population très aisée, séduite par la diversité du lieu. Cette particularité sociale des nouveaux arrivants dans le quartier permet à Sylvie Tissot de questionner une forme spécifique de gentrification liée aux classes supérieures, d'explorer les mécanismes qui l'accompagnent et la caractérise. L'auteur s'intéresse alors à cette dynamique urbaine, non seulement en termes de changements sociologiques et des nouvelles aspirations de la population mais également selon les rapports de pouvoir par lesquels ces gentrifieurs parviennent à imposer certaines de leurs représentations dans l'espace ainsi qu'à y inscrire leurs intérêts. Dans cette perspective, l'auteur opte pour une approche ethnographique mêlant de nombreuses entrevues ainsi qu'une immersion parmi ces résidents de la bourgeoisie nord-américaine. 

 

En retraçant dans un premier temps l’histoire du quartier et l’évolution de sa structure sociale, l'auteur éclaire le type de population qui a progressivement investi ces espaces. Il ne s'agit pas des classes moyennes, souvent étudiées dans les processus de gentrification mais d'une bourgeoisie progressiste, composée de cadres, de consultants, d'avocats ou de hauts fonctionnaires, etc. Cette élite sociale diffère par ailleurs de la bourgeoisie traditionnelle, tant au niveau des valeurs morales et culturelles que des pratiques de la ville. Plus ouverts aux autres et se déclamant démocrates, ces résidents prônent la coexistence et la mixité sociale. Leur retour au centre-ville s'articule d'ailleurs à une aversion de l'entre-soi et de l'homogénéité qu'offrent les suburbs. L'enquête ethnographique ainsi que l'analyse de l'évolution des liens entre les résidents et les pouvoirs publics permet d’éclairer finement les conditions dans lesquelles a émergé la mobilisation citoyenne autour de thèmes associés à la qualité de vie et à la valorisation du quartier. En interrogeant d’anciennes "légendes du quartier" des années 1970, l'auteur parvient à montrer comment s’est constitué un groupe de résidents blancs et fortunés, mobilisé et actif dans la rénovation du quartier. À travers la gestion et l'animation d'associations de quartier, cette bourgeoisie progressiste se positionne alors comme interlocuteur légitime des pouvoirs publics et comme entrepreneur de morale. Ces regroupements leur permettent notamment, à travers des levées de fonds auprès des adhérents, de participer à l’aménagement, à la régulation des espaces publics ou au choix des nouveaux commerces à implanter dans le quartier.  

 

Mais l'intérêt de l'ouvrage réside au delà de la description de la "prise en main" du quartier par une partie de ses habitants, et notamment dans la mise à jour des rapports de pouvoir qui la sous-tendent. L'auteur montre notamment les mécanismes selon lesquels la promotion de la diversité peut s'avérer un véritable moyen de contrôle. La diversité constitue en effet un maître mot des discours des résidents, que ce soit pour évoquer les avantages du quartier ou les stratégies aménagistes. Sylvie Tissot révèle cependant que, sous des atours humanistes, l'éloge de la diversité permet aux acteurs dominants d'en contrôler les conditions et les limites. Pour reprendre une expression de Loretta Lees, il semble se manifester une "ambivalence de la diversité"   au sens où celle-ci est prônée comme un idéal tandis qu'elle est régulée dans les actes. En s'affichant gayfriendly, en participant à certaines bonnes œuvres, en soutenant les minorités sociales, ces acteurs actifs construisent le cadre de la diversité telle qu'eux-mêmes la désirent. Leur implication dans certaines institutions sociales présentes dans le quartier ainsi que la négociation avec l'ensemble des acteurs témoignent du contrôle qu'ils souhaitent posséder sur cette diversité: "s’allier aux propriétaires d’hôtels meublés et ainsi faire front face à la radicalité de la protestation sociale ; rompre l’entre-soi des classes moyennes protestantes mais maintenir à l’écart les Noirs et les Hispaniques ; inclure les gays tout en prévenant la formation d’un "quartier gay". Tels sont les contours à partir desquels la définition de la diversité va se mettre en place"  .

 

Par leur investissement dans l'aménagement et la gestion du quartier, les résidents les plus aisés renforcent alors des dispositifs de distinction. Qu'il s'agisse des mobilisations pour la revalorisation du bâti victorien, du choix d'implanter un certain type de restaurants gastronomiques ou de l'engouement pour les chiens de race, ils revendiquent la possession d'une connaissance architecturale et d'une certaine valeur du goût. Cet usage de la " haute culture " dans les pratiques de l'espace participe en outre à une revalorisation symbolique du quartier. Or, divers exemples parsemant l'ouvrage, tels que la mise en place d'un parc à chiens, montrent également comment la spatialité de ces pratiques distinctives et leur diffusion dans les espaces publics peuvent construire des barrières symboliques à l'encontre des populations plus démunies. Ce serait donc aussi à travers une "conquête des petits espaces", des coins de rue, des petits parcs, des terrasses, que les gentrifieurs parviennent à réguler la diversité et à mettre à distance des populations indésirables. 

 

Portée par une écriture claire et agréable, cette recherche permet ainsi de montrer que les stratégies d'exclusion qui accompagnent les processus de gentrification ne sont pas toujours aussi visibles que le revanchisme   tel qu'il s'est manifesté à New York et dans certains quartiers centraux nord-américains. L'articulation d'une promotion de la  diversité et de stratégies de distinction participe ainsi, à travers des dispositifs plus subtils, à une mise à distance de populations indésirables. Dans cette perspective, le lecteur regrettera peut être que ne soient pas davantage interrogées la réception de cette fermeture symbolique de l'espace par les indésirables et les tactiques mises en œuvre pour faire face à ces changements. Cependant, par la qualité de l'enquête ethnographique et la pertinence des enjeux soulevés, cette approche de la gentrification permet de dépasser les analyses parfois simplistes des seules mutations sociologiques d'un quartier. Notamment parce que Sylvie Tissot parvient à saisir les mécanismes par lesquels un groupe social s'inscrit comme légitime dans un paysage urbain, à travers des actions concrètes ainsi que par un travail sur les représentations du quartier. 

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