Littérature

Castor de guerre

Couverture ouvrage

Danile Sallenave
Gallimard , 601 pages

Cette absente, cette oubliée...
[mercredi 23 janvier 2008]
Danièle Sallenave  déploie une compréhension, une subtilité et une exigence qui  prolongent l’œuvre de Simone de Beauvoir jusqu'à nous.

Un jour, cet absent, cet oublié, ce sera moi.
Simone de Beauvoir, La force de l'âge, p. 692


Écrivain(e), féministe, normalienne, Danièle Sallenave possède tous les atouts d'une triple légitimité pour se pencher sur la vie et l'œuvre de Simone de Beauvoir en ces temps de célébration du centenaire de sa naissance. D'où ce gros livre (598 pages), qui prétend moins écrire une biographie que retracer un itinéraire, déchiffré à partir de ses écrits : "La vie d'un écrivain est un immense édifice dont seule l'œuvre a les clefs"  . La thèse avancée, dès le choix du titre, est que dresser un portrait de Simone de Beauvoir, personne et personnage intimement mêlés, revient à décrire une guerrière (une "guerillère", aurait dit Wittig) tout entière engagée dans le combat de la vie. De sa vie.

Sallenave sait de qui elle parle : on sent, à la lire, une familiarité étroite avec le Castor, ses livres, ses batailles, sa pensée. Familiarité enrichie par la consultation autorisée des Cahiers de jeunesse de Beauvoir encore inédits, que Sylvie Le Bon publiera cette année chez le même éditeur. Ainsi elle met à jour "une des énigmes de son caractère, que ce portrait devrait tenter de lever : d'un côté un ton d'assurance péremptoire, une absence d'égards envers l'opinion d'autrui ; et de l'autre côté une timidité, un manque d'assurance, de confiance en soi qui lui feront toute sa vie redouter les interventions publiques"  . Pour éclaircir ce mystère, Sallenave prend pour fil conducteur le corpus des mémoires, où depuis les Mémoires d'une jeune fille rangée (1958) jusqu'à Tout compte fait (1974), Simone de Beauvoir entreprend de revisiter son œuvre en réécrivant sa vie, comme une sorte de repentir, au sens pictural du terme. Étrange démarche, que l'auteur du Castor de guerre renouvelle en l'appliquant à son illustre sujet, dans une sorte de reflet en abîme vertigineux.

Dans la nuit de l'œuvre, quelques points lumineux se détachent, tels des phares éclairant le chemin du lecteur, de la lectrice. D'abord, la publication de L'Invitée (1943), premier roman édité qui ouvre le cycle des fictions mais conclut un long cursus d'apprentissage (le Castor a 35 ans à sa parution). Puis Le deuxième sexe, en 1949, dont Sallenave souligne l'importance : "Partout dans le monde, depuis cette date, les femmes ont une référence dans leur révolte, un soutien dans leur combat, et une figure qui les incarne. Il faut le dire, sans grandiloquence, sans pathétisme, sans grands mots : ce que les femmes lui doivent est incommensurable. Et pas seulement les femmes ; les hommes aussi."   Ensuite le prix Goncourt des Mandarins en 1954, irruption du Castor dans ce que l'on appelle alors la "scène littéraire". Puis cet étrange retour sur soi à répétition initié en 1958 (les mémoires). Enfin, la lumière noire des écrits posthumes : Lettres à Sartre et Journal de guerre en 1990, Lettres à Nelson Algren en 1997, Correspondance croisée avec Jacques-Laurent Bost en 2004 et les fameux Cahiers de jeunesse à venir.

La grande force du livre de Danièle Sallenave est qu'elle y déploie une compréhension, une subtilité et une exigence qui s'inscrivent en droite ligne dans la démarche de Simone de Beauvoir, et prolongent son œuvre jusqu'à nous. Après avoir décrit avec une précision passionnée la jeunesse du Castor, et son accession au statut de conscience, elle souligne la force, l'originalité, d'un projet littéraire où la vie et l'œuvre sont traitées à égalité, où la fiction et l'autobiographie s'éclairent mutuellement dans une recherche d'absolu caractéristique de l'écrivain mais aussi de la femme. Mais l'empathie n'empêche pas la distance : "Un "portrait" n'a pas à résoudre énigmes ou contradictions ; encore moins à les ramener à l'unité d'une réponse simple, univoque. Les ombres sont essentielles pour lui donner du relief et de la vie. Un portrait se doit de les faire ressortir, non de les résorber."  

Sont alors mentionnées les zones d'ombres, les aveuglements, les interventions hâtives et déplacées, une certaine obstination à soutenir coûte que coûte Sartre dans ses égarements (notamment politiques), voire à le devancer, que sa commentatrice n'esquive pas, loin de là. Forte d'une certaine vision, et expérience, des événements survenus depuis leur disparition, elle examine minutieusement les prises de position de ces intellectuels engagés. Et avec elles, l'histoire politique ou littéraire de la gauche au siècle précédent. Insistant sur l'errance de ces compagnons de route que furent Sartre et Beauvoir dans les années 50, elle analyse avec acuité les rendez-vous manqués avec les intellectuels de l'Europe de l'Est dans leur lutte contre le "socialisme réel" (i.e. le communisme). Sans omettre à quel point Simone de Beauvoir, forte de cette "intrépide sincérité" qu'elle prétendait envier à Violette Leduc (préface à La Bâtarde, 1964), a cherché à convaincre ses lecteurs du bien fondé de ses choix, tant personnels que publics. Et ce à travers une écriture dont la production reste, tout compte fait, sa grande aventure. Cette œuvre littéraire encore méconnue, rédigée dans l'urgence, a besoin de temps pour prendre tout son sens. "Voilà pourquoi, indique Sallenave, il faut lire le Castor lentement, et plus patiemment qu'elle ne s'est elle-même écrite".


On regrette qu'à la fin de cet exemplaire exercice d'explication et d'évaluation du Castor de guerre, Danièle Sallenave ait gardé une telle distance avec son engagement féministe des années 70. Survolant en quelques lignes son action liée à la Ligue du droit des femmes, passant sous silence la création de la rubrique du "Sexisme ordinaire" dans les Temps modernes, ignorant l'existence du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir créé avec Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos et quelques-unes des "sexicides", elle la prive de la dimension la plus joyeuse et la plus mordante, car ultime, de son long combat en faveur de la liberté.

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

2 commentaires

Avatar

libraire

23/01/08 17:35
Pourquoi ne faites vous reference qu'à la Fnac?????????????????????c'est elle qui vous finance??????????????????????,je croyais que Mr Martel aimait bien les libraires.
Avatar

franquin

24/01/08 15:21
Cher libraire,
Rassurez-vous : les liens que nous entretenons avec la FNAC sont de nature strictement commerciale et nous aimons les libraires !!!
Cordialement,

François Quinton
Secrétaire de rédaction de nonfiction.fr

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr