Histoire

Istanbul et la civilisation ottomane

Couverture ouvrage

Bernard Lewis
Tallandier , 198 pages

Le plus grand empire de l’histoire moderne
[dimanche 22 janvier 2012]
 Entre les croisades et la domination européenne outre mer,  l’empire ottoman phénomène majeur et sous-estimé de l’histoire moderne.

L’histoire selon les textes et la découverte d’une civilisation c’est ce que propose cet ouvrage de la collection Texto. Certains des extraits sur lesquels s’appuie Bernard Lewis permettent de dresser le tableau vivant d’une capitale d’empire dont même l’étymologie du nom actuel – "eis ten polis" du grec vers la ville  - semble trahir une irrémédiable vocation cosmopolite. Les souverains eux ottomans lui maintinrent l’appellation de Konstantiniyya qui devint la Sublime Porte ottomane.

Alors qu’au milieu du Moyen Âge, les combattants de la foi chrétienne étaient allés s’installer par la force dans les lieux saints du moyen orient, que d’autres avaient imposé la foi chrétienne dans l’Europe centrale puis orientale par des guerres sanglantes et que les derniers royaumes musulmans de la péninsule ibériques tombaient, laissant le choix aux fidèles de l’Islam de se convertir ou d’émigrer, la fin du moyen âge vit les conquérants de la foi musulmane établir par l’Est leur empire jusqu’aux portes de Vienne au cœur de l’empire Habsbourg, verrou de l’Europe occidentale. Des rives de l’Atlantique aux rives du Golfe Persique et de la mer Rouge et de la mer d’Oman, en passant par la mer Méditerranée, la mer Noire et la mer Caspienne, contenu à l’Est par le royaume shiite de Perse, qui le séparait de ses cousins Moghols de la péninsule indienne, la force ottomane déferla et l’empire à qui elle donna naissance établit son centre sur les rives du Bosphore, dans l’ancienne capitale de l’empire chrétien d’Orient. 

 

D’une culture de marches à celle de sultanat puis d’empire

Bernard Lewis rappelle l’émergence du pouvoir ottoman dans le contexte des migrations et de l’implantation des populations turcs à partir du XIe siècle. Une des qualités majeures de son ouvrage, en dehors du choix des extraits de textes, est sa façon de rendre intelligible les étapes de la construction de la culture ottomane, culture des marches et de combattants de la foi, à culture de royaumes musulmans et finalement culture impériale. Les phénomènes d’assimilation – tant sur le plan politique que religieux – des cultures locales, des cultures persanes et arabes sont remarquablement exposés avant d’arriver à la mise en relief de l’originalité de la culture ottomane elle-même. La civilisation ottomane ne fera en effet pas l’économie des contradictions qu’entraînent la transition d’une culture de conquérants nomades à celle d’empire établi. Bernard Lewis présente les moyens de cette adaptation dans une culture initialement n’était pas basée sur l’hérédité des fonctions et des charges que l’empire essaya d’éviter, notamment par le fameux système des janissaires. Les résistances à l’emprise d’une classe dominante qui finit cependant à s’établir sont également mises en relief notamment par le biais des mouvements religieux contestataires menés par les derviches.   Istanbul fut donc l’objet d’une conquête à la fois militaire et religieuse. La civilisation ottomane vint raviver une ville déjà ancienne et mythique, mais moribonde, affaiblie par les divisions internes, les ingérences italiennes et le développement des sultanats seldjoukides puis du pouvoir ottoman qui la laisse isolée et cernée mais, semblait-il, encore et toujours imprenable.

Après la réduction en esclavage des survivants des quelques 50 000 habitants de la cité byzantine en 1453, on recense seulement 25 ans plus tard, "8951 foyers musulmans, 3151 grecs, 1647 juifs, 267 originaires de Crimée, 372 arméniens, 384 originaire de Karamanie et 31 "feux tziganes", et, à Galata, 535 foyers musulmans, 592 grecs, 332 "francs" et 62 arméniens", pour un total estimé à environ 80 000 habitants. Un peu plus d’un siècle plus tard, les 1231 207 habitants confirment l’éclat de la capitale de l’empire musulman tout en renforçant son caractère cosmopolite avec notamment 200 000 hommes chrétiens et 150 000 hommes juifs  . En cela, « l’Orient », pas seulement musulman d’ailleurs, dominait certainement l’Europe d’alors par son caractère cosmopolite et multiconfessionnel. Face à la radicalisation actuelle des discours et des pratiques de l’altérité, et dans un monde dans lequel le démembrement de l’empire ottoman pèse toujours d’un grand poids dans la géostratégie, la lecture de ce petit ouvrage, vivant, précis et concis permet une remise en perspective salutaire.

 

Nouvelles sociabilités

Plusieurs textes permettent de partager des moments savoureux de l’histoire de la Sublime Porte, tel ce défilé des corporations de la ville, ses descriptions pittoresques et les débats inévitables sur les questions de préséances, ou encore sur l’introduction de nouveaux produits de consommation et le développement consécutif de nouveaux lieux de sociabilité, comme l’extrait du texte suivant :

"Ces boutiques devinrent les lieux de rencontre de cercles d’amateurs de plaisir et d’oisifs ainsi que de certains beaux esprits parmi les lettrés où ils prirentl’habitude de se retrouver à vingt ou à trente. Certains y lisaient des livres et des pages littéraires choisies, d’autres jouaient aux échecs et au tric-trac, d’autres encore y apportaient de nouveaux poèmes et parlaient littérature." 

Une révolution culturelle semble en marche dans la capitale de l’empire musulman au milieu du XVIe siècle. Importée par des marchants de Damas et d’Alep, son origine est autant gustative que sociale : "Ceux qui avaient coutume de dépenser beaucoup d’argent à donner des réceptions pour le plaisir de la convivialité s’aperçurent qu’ils pouvaient s’offrir les mêmes joies pour juste un aspre ou deux, le prix d’un café(( p. 145)". L’auteur poursuit : "Les imams, les muezzins et les bigots protestèrent : "Les gens ne peuvent plus se passer d’aller au café et personne ne vient à la mosquée." "Pour que finalement muftis et prêcheurs eux-mêmes déclarent légale la boisson dont la consommation avait finalement atteint toutes les couches de la population y compris celle des gens de religion et de loi. On retrouve chez les historiens philologues familiers du terrain une intimité conférée par la langue. Érudits et passionnés, ils proposent une histoire des civilisations présentées comme autant de terreaux fertiles pour l’échange entre les humains, et non comme des ferments de la discorde entre cultures inconciliables et antagonistes. La première moitié du XXe siècle avait été dominée par une vision conflictuelle nourrie afin de faire face aux craintes de décolonisation, notamment en Inde, et par les nationalismes((Ce livre est une réédition d’un ouvrage publié pour la première fois en anglais en 1963.)). Les années 1990 et la fin de l’opposition idéologique entre les deux blocs ranimeront cette vision conflictuelle. L’ouvrage de Bernard Lewis est rafraichissant à bien des égards et rappelle au passage que cette histoire par les textes, pour sociétés dans lesquelles l’écrit jouait un rôle crucial, n’a rien perdu de sa pertinence et permet de redécouvrir l’héritage d’une nation revenue sur le devant de la scène.

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