Arts visuels

Le principe de délicatesse. Libertinage et mélancolie au XVIIIe siècle

Couverture ouvrage

Michel Delon
Albin Michel

De la délicatesse !
[jeudi 12 janvier 2012]


Un itinéraire tracé sur la piste d’un motif, la délicatesse, et qui engage un espace (les Lumières) et un style.  

1765 : au Salon du Louvre. Greuze expose La Jeune Fille qui pleure son oiseau mort. Diderot passe au Salon. Il entre dans le jeu, c’est-à-dire qu’il entre dans le tableau. Jeu de l’imagination aidant, il en vient à s’adresser à la belle éplorée, en réclamant ses confidences. Alors l’oiseau mort prend un autre sens. Il fallait sans doute une scène chaste pour mieux lui en substituer une licencieuse. Dans les Lumières, le clair-obscur prend sens.

Est-ce seulement pour nous montrer que ce passé, le XVIIIe siècle, habite encore notre présent, qu’il le hante, et en constitue un moment privilégié que l’auteur de cet ouvrage, professeur de littérature française, et auteur d’un Dictionnaire européen des Lumières, prend la plume ? Certainement pas. Certes, il estime que ce XVIIIe siècle représente la ligne d’horizon de notre présent, là où la mémoire vivante commence à se perdre, une limite au-delà de laquelle le regard se brouille. Il décrit donc fort bien l’essentiel du siècle : un Ancien Régime qui se marie à l’effacement des évidences traditionnelles, un élitisme aristocratique qui va de pair avec la revendication d’une opinion publique. Des croisements et des tensions qui ont produit des œuvres qui restent à jamais à pratiquer. Mais il se focalise aussi sur tout autre chose, qui met en parallèle Don Juan et Casanova, Voltaire et Rousseau, Greuze et Fragonard...

Si on peut comprendre le siècle en question comme un affrontement entre l’Église et l’Encyclopédie, entre abandon libertin et réaction sentimentale, on peut encore projeter sur le siècle mille autres choses : le décor des châteaux et les fêtes somptueuses, un art nouveau qui réclame plus de lumières, plus de nature et de vérité des cœurs, des jardins à la française et des parcs à l’anglaise… Il n’en reste pas moins vrai que travaillées de toutes ces contradictions, les œuvres qui nous sont léguées continuent à exister à travers nous et pour nous aider à vivre. Tel est l’axe choisi par l’auteur.

Pour en faire la démonstration, il choisit d’abord une notion qu’il met en scène à partir d’un texte de Sade : la délicatesse (s’agissant des goûts, et par ailleurs d’une affaire de linge sale). Il la présente en en élargissant le champ au maximum : décrivant par elle les rapports érotiques dans les romans du XVIIIe siècle. L’émotion amoureuse et esthétique, constate-t-il, reste liée à un sens de la suggestion et à la mémoire culturelle. Cette notion prend alors valeur de fil conducteur. Elle engage en effet un espace et un style. L’espace… des Lumières, ici, et le style : l’élégance du geste et l’efficacité du mot.

À la délicatesse s’oppose la grossièreté. De là les raffinements de style qui vouent la conquête amoureuse à la conquête militaire prise pour métaphore. Il faut donc toujours assiéger et prendre d’assaut. Il y aura de surcroît un vainqueur et un vaincu. Toute la production littéraire du XVIIIe siècle, constate alors l’auteur, est tendue entre ces deux pôles, qui ne sont autres que la bienséance mondaine et la crudité pornographique. Ce n’est pas seulement affaire de norme, mais plutôt affaire de bon goût et de délicatesse, au point que ce qui frappe, c’est évidemment moins la délicatesse ou la grossièreté que l’écart que l’un et l’autre instaurent par rapport à l’autre.

D’ailleurs, pour revenir au Verrou de Fragonard, sait-on assez que cette œuvre devait servir de pendant à une Adoration des bergers ? Quel sens donner à ce parallèle ? S’agit-il de donner une signification religieuse à la scène libertine ? Ou inversement de désacraliser le motif biblique ? La chute et la rédemption, en quelque sorte !

Et l’auteur de chercher à traverser les textes distingués à l’aide de ce fil conducteur. Explicitant au passage qu’à les exclure de la littérature, une certaine histoire littéraire s’est condamnée à ne pas comprendre cette époque. Il met au jour les exercices d’équilibrisme qui font passer les auteurs de l’explicite à l’implicite, de la crudité à l’obscurité, de la brutalité de l’exhibition à la manière de dérober l’objet tout en le citant. La consigne, en dernier ressort, ne serait-elle pas : "Dites, mais ne nommez pas les choses par leur nom". Le XVIIIe siècle, est-il donc souligné, s’est fait une spécialité de cette langue sans les mots qui sait parler de tout sans rien dire d’indécent. Il lui a donné un nom, la gaze, ce voile si transparent qu’il révèle ce qu’il prétend cacher. Mais la pudeur et la politesse avant tout, même si devant elles les cyniques ricanent.

Ainsi pensé l’exposé choisi par l’auteur procède de manière singulière. Il construit quatre grandes catégories : plaisirs, pesanteurs, idées, saveurs. Et pour chacune d’elles, il dessine une sorte de cartographie de termes essentiels, chacun s’ordonnant autour d’une œuvre ou d’un auteur. Ainsi pour plaisirs, suivons nous : couleur, variation, contre-pied, occasion, inconséquence, promesse… Le lecteur, une fois rompu à cet ordre, peut aisément le devancer ou le suivre seulement. Pour pesanteurs, on aura : mélancolie, incertitude, solitude… Pour idées : action, esprit, bêtise, humour… Et pour saveurs : paresse, bonheur, singularité… Ce choix global ne va pas sans bouleverser les habitudes. Et tant mieux ! L’auteur d’ailleurs s’inspire d’un modèle classique désormais, l’ouvrage de Robert Mauzi, paru en 1960, et intitulé L’Idée du bonheur dans la littérature et la pensée française au XVIIIe siècle. Il sert ici de référence ou de toile de fond. Et Michel Delon de rappeler à ce propos l’état de l’édition et de la recherche sur le XVIIIe siècle à l’époque. Il relève surtout qu’on se contentait, comme souvent encore, de diviser le XVIIIe siècle en deux, en un versant rationaliste et un versant sensible, tandis que dans le même temps, on adoptait une conception téléologique de l’histoire, faisant de la Révolution française le point d’aboutissement des Lumières. Mauzi, en 1960, proposait une autre lecture, une grille d’analyse qui refusait les oppositions a priori entre rationalistes et sentimentaux. De surcroît, il se donnait les moyens de marier histoire des idées et histoire des mœurs, philosophie et esthétique.

Cela n’interdit pas de penser les Lumières dans leur achèvement. Le temps vient effectivement de la Révolution. Alors toutes les conséquences négligées, oubliées ou refoulées, reviennent en force. La liste de Don Juan se déroule comme un long acte d’accusation contre lui. L’aristocratie se voit présenter le mémoire de toutes ses dettes. Et incapable de combler le gouffre du déficit, la monarchie est mise en liquidation judiciaire. Alors le libertinage aussi devient suspect.

Michel Delon sait, lui aussi, prendre des chemins de traverse, par rapport aux normes établies. Le parcours qu’il ordonne promet, à cet égard, une vue infiniment plus subtile du libertinage du XVIIIe siècle. Il nous fait entrer dans les textes aussi bien que Diderot dans les tableaux. Il nous fait pénétrer les modes de sentir et de s’exprimer, en nous les faisant vivre plutôt qu’en les commentant. Les inflexions des sentiments comme les joutes de la raison ne sont plus des opposées simples, mais des puissances combinées qui font varier les lumières du siècle et jettent sur ses Lumières des contrastes essentiels..

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