Arts et Sciences (35) : Rendre sensible la pensée abstraite?
[mardi 03 janvier 2012]



Tous nos vœux à nos lecteurs, à ceux que cette rubrique intéresse, et en leur souhaitant de persévérer à suivre ces processus qui remodèlent nos institutions.

Au sein des projets de relation des arts et des sciences, la plus grande facilité guette certains partis pris d’exposition ou de travaux. Evitant l’essentiel, l’interférence ou la composition, elle peut se détailler sous deux vecteurs : soit qu’on demande aux artistes de traduire la pensée scientifique en œuvre ludique, soit qu’on demande aux scientifiques de prêter leur concours à la solidité de réalisations artistiques. Dans les deux cas, les arts et les sciences sont mal servis: l’un est instrumentalisé par l’autre.

A fortiori, lorsqu’on convoque les artistes pour faire œuvre de pédagogie scientifique, ce qui n’a guère de signification, sauf à croire simultanément que les scientifiques sont incapables de parler correctement de leurs travaux au public (encore faudrait-il qu’on leur en donne les moyens), que le public est inculte et ignorant au point d’avoir besoin de jeux pour approcher des concepts (encore faudrait-il plutôt lui donner le temps de se préoccuper de sa formation) et que la pédagogie est réductible à une affaire ludique. Rendre sensible la pensée d’une autre discipline, dans ce cas, consiste à lui donner une forme supposée plus accessible aux esprits simples !

Enfin, l’idée selon laquelle la pensée scientifique serait abstraite et la pensée artistique sensible paraît de nos jours particulièrement inepte, si vraiment elle a jamais eu une autre signification qu’idéologique. Qui dira un jour clairement que traiter des mathématiques sous la qualification d’abstraction est d’autant plus insipide que les mathématiques parlent très concrètement du monde ? Qui dira un jour clairement que traiter des arts sous la qualification du sensible est d’autant plus faux que les arts pensent et qu’on se fait du sensible une image absurde ?

Cela dit, nous ne sortons pas aisément de ces présupposés. L’exposition en cours de la Fondation Cartier ne nous en donne surtout pas les moyens. Crée à l’initiative de la Fondation, l’exposition Mathématiques propose un " dépaysement soudain ", selon la formule du mathématicien Alexandre Grothendieck. Vaine curiosité.

Le dépliant nous prévient d’emblée. Les mathématiciens convoqués sont : Michael Atiyah, Jean-Pierre Bourguignon, Alain Connes, Nicole El Karoui, Misha Gromov, Giancarlo Lucchini, Cedric Villani, Don Zaguier. D’origines géographiques et de champs mathématiques variés, ils évoluent, nous dit-on, dans des domaines comme la théorie des nombres, la géométrie algébrique, la géométrie différentielle, la topologie, les équations aux dérivées partielles, les probabilités, l’application des mathématiques à la biologie. Et puis, sollicités, nous dit-on encore, pour " leur capacité exceptionnelle d’écoute, de curiosité et d’émerveillement " ( !), neuf artistes sont accueillis à côté des mathématiciens : Jean-Michel Alberola, Raymond Depardon, Claudine Nougaret, Takeshi Kitano, David Lynch, Beatriz Milhazes, Patti Smith, Hiroshi Sugimoto, et Tadanori Yokoo.

Et le présupposé éclate d’emblée : " en orchestrant une rencontre entre deux disciplines que tout oppose a priori "... ce qui est problématique puisque l’opposition est historique, et non irréductible, nous l’avons souvent montré. Il est redoublé d’un autre : la scénographie aidera à approcher des concepts. Il est enfermé dans un troisième : voir des ouvrages (d’art ou de science) permet de comprendre des concepts. L’image, ne le sait-on pas, ne donne pas de soi la lumière de l’esprit ! Surtout si l’image est faite pour éblouir l’esprit.

Nous ne discutons évidemment pas le talent des artistes, nous ne discutons pas non plus la liste des artistes choisie (elle peut certes être largement ouverte, et notre rubrique le prouve constamment), ... Ce qui demeure frappant cependant, c’est le projet de métamorphoser une discipline en une autre, ce qui va à l’encontre de tout ce qui serait important de nos jours. Ce qui demeure frappant aussi c’est la mutation de concepts en images, au détriment du savoir. Plus surprenant encore est la manière dont telle ou telle œuvre contredit le projet, comme il en va par exemple, de la main du mathématicien courant sur un tableau noir, dans une prise de vue d’Alberola.
 

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