Littérature

Stendhal : Littérature, politique et religion mêlées

Couverture ouvrage

Philippe Berthier
Classiques Garnier , 240 pages

Stendhal, bréviaire de virilité
[jeudi 08 dcembre 2011]


Quinze études sur Stendhal enlaçant littérature, politique et religion, et cherchant à rendre compte de son écriture insurrectionnelle.

Philippe Berthier est professeur à la Sorbonne Nouvelle, et ses livres et articles sur les écrivains du XIXe siècle font le bonheur des étudiants en lettres, tant il y fait métier de critique, c’est-à-dire non pas de poussif décortiqueur de texte, mais de lecteur chez qui lire c’est recréer, ainsi que le soutenait Gaston Bachelard . Alors, pour les anciens lecteurs de Stendhal, qui tremblent à l’idée d’ouvrir à nouveau La Chartreuse de Parme ou Le Rouge et le Noir, et de déflorer un beau souvenir, l’ouvrage de Berthier peut apparaître comme une aubaine. Le livre comprend quinze articles, dont certains réjouissent et promettent, dès le titre, de belles perspectives.

Philippe Berthier émet des réflexions qui croisent les domaines de la littérature, de la politique et de la religion, dans une époque où passe le grand souffle de l’Histoire, toujours sous le choc de la Révolution française et de l’épopée napoléonienne. À travers ces trois grands sujets se noue chez Stendhal une réflexion sur la question de l’héritage, de la valeur esthétique, de la tabula rasa. L’héritage littéraire est obsolète pour décrire le monde, la déchristianisation s’avance, les cadres politiques sont à réinventer. Philippe Berthier propose donc de montrer comment, chez Stendhal, le champ littéraire est traversé d’enjeux de pouvoir politique et clérical. Ou, plus précisément, comment Stendhal tente de défaire ce “nœud de vipères”, pour résoudre, dans et par la création littéraire, le conflit entre la fidélité à soi et l’infidélité à l’héritage. L’esthétique n’est pas immunisée dans une “divine neutralité”, mais la littérature a profondément à voir avec le pouvoir : écrire c’est dire ce que peut l’homme dans une société, ce qu’il peut être. Le romanticisme de Stendhal n’est pas seulement un parti pris esthétique, il est aussi une proposition pour réinventer la cité temporelle et spirituelle. L’intérêt du livre réside donc dans cette lecture originale de Stendhal qui refuse d’envisager le fait littéraire seul et enrichit une lecture myope du texte en tentant de dégager ce qui fait la geste de l’auteur, entre insurrection contre le pouvoir et néanmoins un secret attachement à une tradition avec laquelle il ne peut tout à fait rompre.

Les premiers articles traitent de la relation de Stendhal avec la littérature classique, et font la part belle aux savoureuses critiques de la littérature latine, perçue par l’enfant, lors de son éducation, comme des “puérilités oppressives”, présentées dans un “verbiage jésuitique et élimé”. Mais l’héritage latin, certes d’un “genre baîllitif” , et peu propre à dire l’homme contemporain, n’est récusé par l’adolescent que parce qu’il apparaît comme l’allié de la dictature des prêtres, comme une “entreprise systématique de crétinisation (c’est-à-dire d’émasculation), menée par le clan des vieux”, comme un écran “au contact nu avec les êtres et les choses” . Le mot “émasculation” est intéressant en ce qu’il tisse un réseau souterrain de correspondances autour du nœud d’une virilité qui se dresse contre la loi du père, éminemment castratrice. L’affirmation un peu angoissée de la virilité mène Stendhal à trouver ses délices dans les pièces de Corneille, sempiternellement opposé à son concurrent, Racine. Corneille, c’est pour lui l’art de “penser, vouloir et dire bien, c’est-à-dire avec décision, avec élan, sans fioritures, comme un homme” . Il incite aussi, et c’est la même chose, à être livré “au plaisir de vibrer” sans être ravalé “à la platitude de l’obéissance, telle que l’exige la monarchie absolue”, et échapper à la triste perspective de devenir de ces “larves invertébrées, énervées, incapables de bander” . Et, néanmoins, cet éloge du vouloir, du libido dominandi, ne se départit jamais d’un coup d’œil mélancolique vers ce qu’il laisse, et ne peut s’empêcher d’aimer, le délicat, le complexe, le pôle féminin et racinien de l’écriture. Ce serait donc ce mouvement de lutte entre ce que Stendhal veut être, et ce qu’il ne peut s’empêcher d’aimer, qui détermine le dynamisme de l’écriture stendhalienne.

La même ambiguïté se retrouve dans les articles qui choisissent un angle de lecture politique. Stendhal est farouchement opposé à la monarchie qu’incarne par excellence Louis XIV. Ce dernier fut coupable d’“éteindre le courage civil” , de rapetisser les hommes en en faisant des courtisans sensibles non plus à la grandeur, mais au ridicule, signe ultime de la faiblesse d’un caractère. De même, la littérature d’une telle époque porte le sceau de cette dévitalisation, et n’est plus qu’un langage empêtré dans la redite creuse et inepte des littératures antérieures. La langue elle-même replie ses richesses, le lexique se tarit, dans un procédé “luinguicide”, soumis à une “féroce cure d’anorexie supposée cathartique” . Et toutefois, Louis XIV “avait une âme poétique que le duc de Saint-Simon n’a jamais comprise”, il a créé une poétique de la royauté dont le charme persistant réclame que sans cesse il faille le retuer. Les modèles politiques doivent également exprimer une audace impitoyable dans la conquête de la liberté, une volonté visionnaire qui exonère de bien des crimes, puisque Stendhal est fasciné par la figure de Danton, son “démonisme éruptif” . De la même façon, Stendhal semble plein de complaisance à l’égard de la Terreur rouge, lorsqu’il la compare à la Terreur blanche, bien plus modeste, mais plus froide, plus mesquine. Il voit ainsi dans les figures de Danton et Robespierre, un appel à l’imagination et à l’écriture, comme ultime rédemption à la violence, matériau pour une régénération esthétique et politique du monde. À nouveau, virilité, idéal républicain, goût pour la sécheresse esthétique s’entremêlent.

Mais l’enthousiasme stendhalien pour l’idéal républicain est entaché d’ambiguïté. S’il ne lui est guère possible de vivre sous la loi castratrice du roi, quel serait le moyen pour lui de vivre dans une époque démocratique où la médiocrité est reine ? Le dégoût de Stendhal pour la civilisation américaine est à cet égard très significatif. Voilà une société coupée de racines, une modernité qui s’invente sans le fardeau du passé, et susceptible, donc, de retrouver la verdeur corrompue par des siècles d’une civilisation émolliente. Mais arrive le règne du dollar, le totalitarisme sournois des électeurs jaloux de toute supériorité, la sacralisation du travail qui aliène l’homme et le rapetisse. Avec lui, également, s’instaure la stérilité de l’art : “L’Amérique a tué l’esthétique, elle a tué aussi, dans le même mouvement, l’esprit et le désir” . Le problème est énoncé en ces termes par Stendhal dans Lucien Leuwen : “Je ne puis vivre avec des hommes incapables d’idées fines, si vertueux qu’ils soient ; je préférerais sans fois les mœurs élégantes d’une cour corrompue […] j’ai besoin des plaisirs donnés par une ancienne civilisation” . Stendhal se trouve donc dans l’impossibilité de choisir entre son parti pris esthétique de verdeur, et le rire, “trait de nos mœurs monarchiques et corrompues” . La sévérité républicaine le requiert, mais il ne peut pour sa part renoncer à la quête d’un bonheur où la grâce, le luxe et l’oisiveté régneraient sans égard pour l’austère loi égalitaire.

Le catholicisme est enfin la troisième cible de Stendhal, et en première ligne, les Jésuites qui avancent le “rouleau compresseur de la crétinisation” , s’opposant à toute entreprise de pensée. Les ordres religieux sont aussi rendus suspects et odieux par leur attachement au légitimisme, ils représentent la force réactionnaire et “obscurantiste” du pays. Dans l’immense campagne haineuse menée contre les Jésuites au XIXe siècle, Stendhal y va de sa plume, et se révèle homme des Lumières car il perçoit comme avilissant de s’en remettre à une autre autorité qu’à sa propre pensée. Assez étonnamment, la critique de Stendhal à l’égard de l’institution est morale. L’Église ne se charge que d’accorder un vade-mecum pour l’éternité à des ouailles qui ne se soucient guère de la valeur de leurs actes et remplissent un cahier des charges vidé de sens. En revanche, Stendhal ne peut se départir du dangereux tremblement de l’émotion religieuse, à laquelle il résiste aussi bien qu’à Racine, aux séductions de la cour, mais tel Ulysse attaché au mât de son bateau, sans se résoudre à se boucher les oreilles. Il éprouve de la sorte un enchantement à lire les pages du “cygne de Meaux”, la douceur et la finesse des pages de Fénelon qui ne se gâtent pas dans une recherche de la pointe et de l’effet, mais gardent simplicité et délicatesse.

Philippe Berthier discute également le propos de Julia Kristeva pour qui “les favorites de ce Français libéral et athée que fut Stendhal, étaient toutes des femmes archaïques : des catholiques, des aristocrates éprises de valeurs médiévales” . Le fait est sans doute symptomatique de l’ambivalence stendhalienne. Philippe Berthier s’attache à lever toute ambiguïté : si cet athée “sourdement fâché de l’être” rôde par l’imagination autour des autels et des belles paroissiennes, c’est que l’âme religieuse est “sensible (c’est-à-dire féminine, c’est-à-dire désirable)”, capable de “rêverie idéaliste et d’affectivité tendre” . L’Amazone, au contraire, la femme d’esprit, Sanseverina, développe une sécheresse “qui l’appauvrit en lui offrant un champ d’action sans tabous” . La religion demeure symptôme d’abêtissement, mais elle est aussi une réfutation des conditions ordinaires de l’existence. Après tout, le catholicisme demeure le grand maître des enchantements religieux, des extases mystiques qu’incarne si bien La Transverbération de Sainte Thérèse du Bernin. La scène où Julien, dans Le Rouge et le Noir, succombe aux séductions d’une “chapelle ardente”, est tout à fait éclairante. Il sombre, sous le coup des sollicitations esthétiques religieuses, au fanatisme, et volontiers aurait prêté son bras à l’Inquisition. Les séductions de l’autel sont donc mises aux services du trône. Bien entendu, la scène est saturée de féminité, Julien se trouve seul autour de femmes plongées dans une extase mystique dont “sous (et par) les élancements de la mysticité la chair frémit et jouit” . Stendhal souligne donc la puissance dangereuse d’une esthétique qui ravit à soi, et livre aux pouvoirs politiques et spirituels. Stendhal demeure donc, crispé et méfiant, attiré et en retrait, arrachant de lui “cette féminité intérieure qu’il diagnostique en lui chaque fois qu’il s’émeut aux fastes liturgiques d’une religion à laquelle sa tête résiste, tandis que son cœur et ses yeux ne peuvent s’empêcher de l’aimer” . En définitive, c’est bien cette haute lutte entre animus et anima qui est en jeu chez Stendhal, mais à condition que le combat ne cesse pas et qu’animus sans cesse fourbisse ses armes.

L’entrelacement des sujets de la politique, de la littérature et de la religion autour des axes de la virilité et de la féminité se révèle donc dans ces pages d’une grande fécondité et d’une fine pertinence, permettant de faire de l’œuvre de Stendhal une étude riche, nuancée et sollicitée par la profondeur. L’étude rejoint ainsi, mais sans nullement la réécrire, la rêverie de Julien Gracq sur la virilité chez Stendhal, en s’appuyant davantage sur la correspondance ou les essais de Stendhal que sur ses grands romans. Outre l’intelligence du propos, il faut noter une démarche étonnante, de la part d’un critique, celle de s’impliquer personnellement dans le propos, de laisser la langue aseptisée promue par la “sottise psittaciste des sorbonagres”  pour se draper dans une langue qui invente, réinvente, traduit dans une langue imaginative et véhémente, les aspirations stendhaliennes.

Redécouvrir Cicéron en “gaufrier oratoire”  a de quoi réjouir, mais on pourrait cependant s’offusquer de toutes ces affirmations péremptoires sur l’Église “machine à décerveler”, et dénoncer le manque d’objectivité d’un critique qui écrit, par exemple, “ce mysticisme gynécologique – pléonasme ? – ” . Si l’on tient à faire de la critique un lieu sans passion ni subjectivité, la démarche est contestable. Si la critique, pour distinguer et choisir (krinein : séparer, choisir), doit mettre l’objet à distance et se méfier des emportements de l’émotion, Philippe Berthier ne fait pas œuvre de critique. Mais cette implication, quoique vaguement misogyne, sert à la compréhension intime de la tension d’où naît l’originalité de la voix stendhalienne, et le refus de la distance et de l’objectivité rend perceptibles et communicables les luttes de l’intériorité de Stendhal, ses haines, ses amours, ses désirs.

Enfin, on appréciera un certain snobisme parfaitement facétieux et goûtera le choix de ne pas traduire les citations et expressions latines, alors que les citations en anglais se voient accompagnées d’une bienveillante traduction. Les articles ne cherchent pas à se rendre accessibles, le lecteur semble devoir connaître la philosophie de Tracy, qui n’est pourtant pas le plus lu des philosophes du XVIIIe siècle. Des termes tels qu’“idéologie”, qui prend chez ce dernier un sens singulier, est employé sans la moindre précision. Berthier écrit, tout comme Stendhal, pour les happy few. Raison de plus pour en être..
 

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