Littérature

Promesses. De la littérature et de la psychanalyse

Couverture ouvrage

Adam Phillips
L'Olivier , 341 pages

Psychanalyse et littérature : sœurs rivales ?
[vendredi 02 décembre 2011]


Que doit la psychanalyse à la littérature ? Qu’ont-elles à dire ? Qu’en attendre ? En parcourant le vaste champ théorique de la psychanalyse, Adam Phillips, psychanalyste britannique, propose une analyse très personnelle et très informée de leurs spécificités.

Trait d’humour en forme de recette : “Ajoutez de la méthode scientifique à Shakespeare et vous obtenez de la psychanalyse.” Adam Phillips, psychanalyste britannique, auteur de plusieurs essais sur la psychanalyse, notamment sur Winnicott, et traducteur de Freud, pose ainsi la question des prétentions de la psychanalyse au statut de science et celle de sa dette envers la littérature, dans son essai Promesses. De la littérature et de la psychanalyse. Promesses à entendre comme les attentes que l’on peut avoir à l’égard de l’une comme de l’autre et qui présupposent de penser leurs enjeux. La littérature est-elle une rivale, un défi, un idéal à atteindre ou une interlocutrice pour la psychanalyse ? Toutes deux, art du langage, n’expriment-elles pas des désirs interdits ? Qu’ont-elles à voir avec l’inconscient ? Quels sont leurs apports réciproques ?

C’est du point de vue de la psychanalyse qu’Adam Phillips aborde toutes ces questions en nourrissant ses analyses de son expérience clinique, de ses connaissances littéraires et de sa lecture des théoriciens de la psychanalyse. On peut regretter qu’il n’ait pas développé pas le point de vue inverse de l’inscription de la psychanalyse dans le texte littéraire d’autant que des écrivains contemporains comme Pascal Quignard en intègrent les concepts et les acquis dans leur écriture (Chantal Lapeyre Desmaison l’a montré dans un article : “Pascal Quignard : une poétique de l’agalma”, Études françaises, vol. XL, 2004). Une façon de penser autrement leurs liens.

Analysant la dette de la psychanalyse envers la littérature, Adam Phillips rappelle le constat initial de Freud : d’une part, l’artiste parvient à un savoir comparable à celui du psychanalyste parce que la littérature est à même de mettre au jour les fonctionnements les plus complexes de la psychè. D’autre part, elle reste toujours une énigme parce que quelque chose résiste toujours, en elle, à l’analyse. Cette résistance du texte littéraire a pour bénéfice d’aiguiser les capacités d’observation et d’écoute de l’analyste et le dispose à entendre dans le discours de l’analysant quelque chose d’autre que ce qu’il prétend signifier. La littérature, et plus particulièrement la poésie, est ainsi une invitation à s’immerger dans une parole, dont le sens, comme dans l’association libre, n’apparaît pas à première vue et dont la recherche n’est pas une fin en soi. La littérature conduit même à accepter, comme Winnicott l’a pensé, qu’il y a, dans le dire, une part de non-sens. Est-ce à dire, pour autant, que le discours interprétatif de l’analyste, travaillant à partir de la matière du rêve, s’apparente à une création (Lacan parlait de la scansion des séances) dans la mesure où le travail de la langue n’y est pas le même et n’a pas la même finalité que celui du poète ou du romancier ?

Si la littérature apparaît comme une forme de propédeutique à l’analyse et un moyen, selon Adam Phillips, de penser et de sentir différemment, elle est, a contrario, au service des théoriciens qui se servent d’elle bien davantage qu’ils ne la servent en la mettant au service de leurs avancées théoriques, dont elle est un outil de validation. Ainsi, le Hamlet de Shakespeare, après avoir été pour Jones le prototype de l’œdipe, devient pour Winnicott une preuve de ce qu’est la dissociation en psychanalyse entre les composantes masculine et féminine du sujet (pour Adam Phillips, il en va de même : bien souvent, sous la forme de rapides et nombreuses références ou citations ou dans son emploi de la nouvelle de Melville Bartleby l’écrivain, pour comprendre l’anorexie). D’où l’idée que les écrits psychanalytiques ont peu à voir avec la littérature au sens où un poème est une création. En bref, si Freud a été un grand écrivain, il ne fut pas un poète. Lacan, théoricien de grand talent, ne fut pas un nouveau Rimbaud, pas davantage que Shakespeare ne fut psychanalyste. En clair, la visée de la littérature n’est à l’évidence pas celle de la psychanalyse. Si la littérature nous fait rêver et penser notre être au monde, elle n’a aucune visée thérapeutique. L’échange silencieux du lecteur avec le livre n’est pas de même nature que celui que l’analysant a avec son analyste et le lecteur n’a pas les mêmes attentes face au texte littéraire et à un ouvrage psychanalytique. Adam Phillips affirme, dans cette perspective, mais ce point de vue est discutable, que la littérature ne permet pas au lecteur de “progresser dans la compréhension de soi”.

Adam Phillips interroge la revendication de la psychanalyse, art de la parole (n’est-elle pas, comme il le dit, une sorte de traduction, de “transfert d’une langue dans une autre” des désirs interdits du patient ?), à être une science. Il montre que, même si son objet n’est pas simple à circonscrire, ses méthodes et les théories qu’elle élabore fondent sa scientificité. Pour le prouver, il balaie le vaste champ de la théorie psychanalytique de Freud à Green, sans oublier Klein, Lacan. Il montre que toute théorie parle à partir de la question qui est au cœur de la vie même du théoricien : la fascination chez Freud, le nom du père chez Lacan ou encore la passion chez Green. Ainsi, chaque école psychanalytique travaille sur des aspects privilégiés du psychisme, la destructivité chez les kleiniens, les caprices du désir chez les lacaniens et induit ainsi une préférence dans les formes de vie. D’où l’idée développée par Adam Phillips (contrairement à la pensée d’universaux tels que la pulsion de mort) d’une contingence de la psychanalyse liée à une époque et à un espace (contingence, me semble-t-il nécessaire et fructueuse car les problèmes actuels ne sont pas exactement ceux d’il y a même cinquante ans et la psychanalyse d’inspiration lacanienne, telle qu’elle est aujourd’hui théorisée en Chine, interroge la culture et la société chinoises actuelles et repense la question de l’œdipe, par exemple).

Adam Phillips montre également que tous les praticiens, au-delà de leur appartenance à une obédience, n’ont pas les mêmes buts en pratiquant la psychanalyse. Certains cherchent prioritairement à élaborer des théories sophistiquées ; d’autres à aider les gens à être plus heureux. Le parti pris affiché ici par Adam Phillips est celui d’une contribution au bonheur de chacun plus qu’à la pensée théorique. Autrement dit de penser la théorie au service d’un mieux être des personnes en souffrance psychique plus qu’à une nécessité scientifique, d’autant que la théorie peut, parfois, faire oublier la réalité. Adam Phillips rapporte l’anecdote suivante citée par Winnicott. En plein bombardement de Londres par les Allemands, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, s’est tenue la première réunion de la Société britannique autour de Mélanie Klein. Quand Winnicott a fait remarquer le danger, sa remarque est tombée à plat. La réunion s’est poursuivie “comme avant”. Adam Phillips montre également que la guerre a été pour Mélanie Klein un bon prétexte pour consolider ses avancées théoriques, sans prendre vraiment en compte la destructivité inhérente à toute guerre qu’elle soit nationale ou psychique. Intégrer la guerre, les bombes dans la théorie sans les interroger à chaque fois qu’elles apparaissaient dans des jeux d’enfants sans les analyser, comme a pu le faire M. Klein, c’était une forme de cécité, nous dit Adam Phillips, à l’égard du rôle essentiel du travail du rêve au cœur de l’espace que délimite la théorie psychanalytique. Il analyse, dans la même perspective, les pratiques sexuelles de Fritz Wittels (il considérait les femmes comme des objets sexuels à sa disposition), qu’il justifiait par les avancées théoriques de Freud, dont il fut l’un des disciples.

Comment être mieux soi ? Comment mener une vie heureuse qu’Adam Phillips définit comme “le talent ou la capacité de s’en tenir à la réalité”, sans échapper à soi ? Adam Phillips aborde la question par le biais de la connaissance de soi avec une interrogation double : quel savoir sur soi peut avoir autrui ? Peut-on se connaître soi-même ? Il semble qu’il y ait, en effet, quelque risque à avancer dans la connaissance de soi sous le regard et dans le discours d’autrui. Adam Phillips en propose deux exemples. Il rapporte les réticences exprimées par Freud à Arnold Zweig qui voulait faire sa biographie. Freud cite Hamlet répondant à Polonius : “Si l’on traitait chacun selon ses mérites, qui donc échapperait au fouet ?” Adam Phillips évoque, par ailleurs, la biographie de Lacan par É. Roudinesco, dans laquelle elle en fait un héros balzacien, une sorte de mégalomane génial (c’est Adam Phillips qui le précise) qui élabore une théorie à même de justifier son propre appétit de pouvoir, de femmes et d’argent. Second aspect de la question : à la nécessité de mieux se connaître pour mieux conduire sa vie, que peut enseigner la psychanalyse, alors que, comme l’a montré Freud, nous sommes gouvernés par nos pulsions et, de ce fait, impuissants à diriger nos vies ?

De surcroît, quelle créance accorder à ce savoir ? Est-il nécessaire qu’il soit “vrai” ou suffit-il qu’il soit vraisemblable ? Winnicott, revenant sur les analyses de Freud et de Jones, déplace la question du “to be or not to be” en celle du “to do or…”. Pour Green, la finalité d’une analyse est d’aller le plus loin possible dans la représentation de son monde interne, de faire en sorte que le non représenté le devienne. Finalement, demande Adam Phillips, dans l’analyse, l’essentiel est-il de mieux se connaître ou d’apprendre à vivre avec ce que l’on connaît de soi ? C’est en tout cas ce dernier parti pris polémique, en France en particulier, que soutient Adam Phillips dès sa préface, sans renoncer, bien au contraire, à l’écoute des symptômes, même les plus banals. Il rapporte de nombreux cas qu’il a eu à traiter, comme celui d’un adolescent dont la chambre était dans un fouillis insupportable pour ses parents.

Car Adam Phillips, tout en prenant ce parti d’un mieux vivre, fait preuve d’un esprit critique très vif au gré de tous les chapitres de son essai (dont les sujets, au demeurant très divers, tournent autour du titre, sans s’y rattacher toujours très fermement comme le clonage ou la traduction, par exemple). Il met au jour bien des paradoxes. Un exemple : il pose la question dérangeante des bienfaits de la guerre. La Deuxième Guerre mondiale a été, dit-il, au plus fort des combats, un bienfait pour le peuple britannique. Pour le prouver, il analyse le bénéfice qu’il y a d’identifier son ennemi. Il rappelle le cas d’un de ses patients adolescent, fils d’un militaire qui, à son retour de la guerre, avait refusé à son fils de se battre avec lui, d’où, pour ce dernier, l’impossibilité de se figurer son ennemi, en tant qu’autre soi-même en soi. Or, se figurer son ennemi, c’est se figurer ce qui est, pour soi, un danger mortel et donc la chance de s’en sortir. C’est ce qui a permis aux Britanniques de résister pendant la guerre. En effet, quand ils ont pris conscience que l’ennemi contre lequel ils devaient s’unir était bien l’Allemagne avec toutes les horreurs nazies, leur situation dépressive s’est salutairement retournée. Cependant, Adam Phillips interroge les bénéfices psychiques de la guerre. Il rappelle les analyses de Freud, de Jones et de Klein à ce sujet. Celle-ci a pensé la guerre dans son lien étroit avec la pulsion de mort agissante en chacun de nous, même en temps de paix. La guerre, qu’elle soit nationale ou psychique, est un problème interne, qui a pour effet, selon M. Klein, en identifiant son ennemi, de modifier “les angoisses précoces de persécution”. A contrario, Adam Phillips montre que la guerre, une “vulnérabilité glaçante à la pulsion de mort”, est aussi destructrice.

Dans les quelque trois cent cinquante pages de son essai, Adam Phillips, dans une langue accessible à des non-spécialistes, propose une lecture très personnelle et très informée des théories psychanalytiques dont il met en valeur des aspects apparemment secondaires, ce qui lui permet de remettre en question les credo de chaque théorie, dont il débusque les présupposés, dans une rhétorique du pour et du contre. Ainsi, interrogeant la notion de “signifiant énigmatique”, autrement dit de messages dont l’enfant est captif et que le psychanalyste va l’aider à retraduire et celle de narcissisme tel que Laplanche le modélise, Adam Phillips repense l’altérité avec une question qui clôt non sans humour son chapitre “Que se passe-t-il donc lorsque le patient devient une barrière à l’amour que l’analyste se porte à lui-même ?” Humour qui est sa façon de lutter contre l’omniscience, défaut dont il veut se prémunir. Humour qui est peut-être, in fine, le cadeau que lui fait continûment la littérature quand elle est conscience que, finalement, il n’est jamais possible de vraiment tout comprendre..
 

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