Un ouvrage qui a le mérite de mettre l’accent sur la nécessité de la désobéissance civile en proposant un parcours des références canoniques sur le sujet, sans toutefois poser de manière vraiment satisfaisante la question de ses contours.

Jean-Marie Muller, militant de la non-violence, a publié en avril 2011 L’Impératif de Désobéissance, qui rappelle le contexte de développement de cette forme d’engagement politique et en présente un rapide état des lieux en France aujourd’hui.

Après une introduction placée sous le signe de la philosophie politique classique où Muller s’attache à fonder la nécessité de la désobéissance civile par rapport à la loi et à la liberté du citoyen, l’ouvrage retrace les grandes étapes de l’histoire de la notion.

Dans le premier chapitre, sont présentés les “pionniers”, comme La Boétie et ses réflexions sur la servitude volontaire, Locke qui, en faisant du consentement individuel le fondement de la communauté politique, permet de penser un droit à la désobéissance, ou encore Thoreau et son fameux De la Désobéissance civile (titre posthume). Cet essai, écrit pendant une nuit passée en prison pour avoir refusé de payer des impôts qui allaient servir à financer une guerre esclavagiste, reste d’ailleurs la référence la plus régulièrement citée sur le sujet.
Le caractère purement individuel de ces prises de position rapproche cependant davantage leurs auteurs des objecteurs de conscience que des désobéisseurs  .

La notion de désobéissance civile ne se déploie en effet pleinement que dans des campagnes menées collectivement. C’est l’objet du deuxième chapitre, dans lequel Muller revient sur les actions de Gandhi en Afrique du Sud et en Inde (marche du sel), de Martin Luther King (campagne de Birmingham en 1963), ainsi que sur les actions des résistants français (policiers de Nancy) et norvégiens, et des dissidents soviétiques. Tout à la fois “exigence éthique” et “principe stratégique” (p. 87), la désobéissance civile affirme pleinement sa pertinence conceptuelle et politique dès lors qu’elle est mise en oeuvre.

D’abord pensée dans des contextes d’oppression caractérisée, c’est pourtant, rappelle Muller, une notion dont l’utilité est également avérée en démocratie : il importe alors de penser les conditions de son application dans un contexte politique qui permet a priori l’émergence de lois justes, comme le fait par exemple Rawls lorsqu’il définit les conditions de l’injustice majeure et évidente. La pensée d’Habermas, également convoquée dans cette partie, permet de mettre en évidence le lien entre désobéissance civile et utilisation des média : dans une théorie de la démocratie fondée sur la discussion publique, où la communication fait partie de l’exercice du pouvoir politique, les actions de désobéissance civile reposent sur le recours aux media : elles sont un moyen de contraindre les décideurs politiques à mettre une question à l’ordre du jour.

Dans le quatrième chapitre, “Concept et Stratégie”, Muller s’attelle enfin à définir la désobéissance civile : “une action politique de résistance non-violente, accomplie par des citoyens agissant au nom de leur liberté et de leur responsabilité, qui consiste à enfreindre ouvertement, délibérément, collectivement, de manière concertée et organisée dans la durée, une loi considérée comme injuste, donc immorale et illégitime, et qui vise à obtenir justice en créant (...) un nouveau rapport de forces qui oblige les décideurs à (r)établir le droit en modifiant ou en supprimant la loi, en promulgant une nouvelle loi ou en changeant de politique.” (p. 192).
Il précise la signification de l’adjectif “civil”: bien que pouvant être compris comme “citoyen”   ou “non militaire”  , le terme trouve son acception la plus satisfaisante intellectuellement lorsqu’on le définit par opposition à criminalis, qui signifie “passible d’une condamnation judiciaire”, puis prend le sens de “manquement grave à la morale”. L’idée de civilité dans la désobéissance renvoie donc à la non-violence (p. 181-182).
La notion revêt également une dimension stratégique, qui s’exprime dans la nécessité de se donner un objectif clair, précis et limité, celle d’afficher la non-violence, d’utiliser le tribunal comme tribune une fois qu’on est inculpé, de fixer à l’adversaire un délai au-delà duquel l’action sera mise en oeuvre, sur le modèle de ce qu’avait fait Gandhi au moment de la marche du sel. Ces éléments restent toutefois très généraux et constituent un cadre plus qu’un véritable manuel du désobéisseur.

Le dernier chapitre du livre offre un tour d’horizon de la désobéissance civile en France depuis une cinquantaine d’années, du manifeste des 121 dénonçant le rôle de l’armée française dans la guerre d’Algérie aux Déboulonneurs de pub, en passant par la loi sur l’IVG, les faucheurs volontaires et quelques autres. Selon Muller, la désobéissance civile n’est apparue que tardivement dans la culture militante française et peine encore parfois à s’imposer comme moyen d’action parfaitement légitime.

Ce livre dresse un inventaire appréciable des références canoniques en matière de désobéissance civile. Il n’est pourtant pas totalement convaincant.

Car quel en est réellement l’objet ? Certes, il s’agit, en rappelant la filiation politique dans laquelle la désobéissance civile s’inscrit, de fonder sa légitimité. Il semble pourtant que la démarche adoptée par Muller aille rarement au-delà d’une anthologie commentée et ne permette pas de saisir ce qui est au fondement de la désobéissance civile et du geste même de désobéissance.
Pourquoi ? La démarche de Muller se veut à la fois philosophique et militante. Philosophique dans l’introduction par exemple. Militante, comme le suggèrent le titre de l’ouvrage, la référence à son engagement personnel (p. 134, p. 259) ou le seul choix de l’éditeur, les éditions du Passager Clandestin  .
Il est tout à fait possible d’avoir une démarche à la fois philosophique et militante. L’insatisfaction vient plutôt du fait que la démarche philosophique est esquissée, sans être aboutie, et que la posture militante est assumée, sans être assez située.
Sur le plan philosophique, bien souvent, l’argumentation laisse place à des envolées lyriques et à des affirmations péremptoires : “Il serait urgent   qu’ils [les philosophes, les sociologues et les politiques] se souviennent des paroles lumineuses prononcées par Maximilien Robespierre le 10 mai 1793 : “la déclaration des Droits est la constitution de tous les peuples : les autres lois sont muables par leur nature, et subordonnées à celle-là.”” (p. 26) ou “Cependant, au regard de l’exigence morale, il ne peut y avoir aucun doute   : lorsqu’il y a conflit entre l’exigence de la conscience et l’obligation du commandement, l’individu doit refuser d’obéir (...) Que l’individu n’ait pas toujours, loin s’en faut, le courage, ni la force de prendre le risque de la désobéissance, chacun de nous peut en témoigner. Mais chacun, également, doit reconnaîre que la faiblesse n’est jamais une justification.” (p. 171) L’auteur donne alors davantage l’impression de régler des comptes avec certains intellectuels ou militants.
La posture militante n’est par ailleurs pas totalement ou pas suffisamment assumée : alors que l’auteur est un militant de la non-violence, il omet totalement de situer sa parole, notamment au seuil de l’ouvrage, et propose une introduction revendiquant une certaine neutralité de ton. On aurait souhaité voir davantage argumentée la révérence aux grandes figures de la désobéissance civile : “Gandhi refusait par principe la clandestinité en prétextant qu’elle reposait sur l’organisation du mensonge. Mais, sur ce point, on peut ne pas être d’accord avec Gandhi  . La clandestinité peut s’avérer nécessaire à l’efficacité de l’action, en particulier sous un régime totalitaire.” (p. 212) ; cette formulation suggère qu’il y a, à l’inverse, des cas où l’on ne peut pas ne pas être d’accord avec Gandhi. Mais en vertu de quel critère ?
Enfin se pose la question des références laissées de côté. Il est compréhensible de privilégier “les exemples historiques les plus marquants” (p. 82). Encore faut-il éclairer les raisons de ces choix . Pourquoi Rosa Parks n’est-elle par exemple pas citée dans le passage sur la lutte pour les droits civils des Noirs Américains ?

Cette démarche ne permet donc pas de transmettre ce qui est au fondement de la désobéissance dans sa dimension politique : le questionnement de toute parole d’autorité, c’est-à-dire de toute parole qui fonde sa légitimité sur l’instance qui l’énonce. Ce questionnement est le préalable de tout acte de désobéissance à caractère politique.

L’insuffisante exploration des contours de la notion constitue une autre limite de cet ouvrage.
A trop présenter la grande fresque de la désobéissance civile, Muller oublie de s’atteler à une vraie réflexion sur le contenu de la notion et ses rapports à d’autres formes de militantisme.
Sa propre définition s’appuie en effet sur des éléments conséquents : le recours au sens de la justice et de la légitimité par-delà ce qui est légal, le refus de recourir à la violence, l’action hors des cadres légaux, la dimension collective, la mobilisation de l’opinion publique, une visée précise, le renversement du rapport de forces par rapport aux pouvoirs publics. Ces différents aspects ne sont pas univoques et soulèvent des questions qui auraient méritées d’être formulées

La première de ces questions est certainement celle de la légitimité : quel critère permet de dire que telle action de désobéissance civile en est réellement une, au-delà des moyens d’action ? Une réponse est esquissée à propos des militants anti-IVG, mais n’est pas davantage développée  .

La désobéissance civile est définie par rapport à une loi illégitime. Muller détaille les relations entre la désobéissance civile et les lois  . Mais il laisse de côté la question de l’application de la loi et de la pratique : par exemple, dans le cas de l’affichage publicitaire, la pratique des afficheurs a souvent été illégale (affichage en zones interdites, trop grandes dimensions des affiches). Les antipubs agissaient alors pour dénoncer le non respect de la loi  . Qu’est-ce que cela dit de l’application de la loi dans les régimes démocratiques et, en conséquence, du rôle des désobéisseurs ?
Et surtout, il existe aujourd’hui des pratiques activistes qui, tout en se plaçant dans le cadre de la loi, agissent aux marges de celle-ci : le groupe d’action féministe La Barbe intervient toujours dans un cadre légal. Son mode d’action, qui consiste à prendre la parole dans un lieu de pouvoir monopolisé par les hommes pour mieux souligner la domination masculine, va néanmoins à l’encontre des pratiques en vigueur dans ce type d’assemblée (des membres de l’auditoire montent à la tribune et prennent le micro). La démarche du collectif ne correspond pas à la définition donnée par Muller de la désobéissance civile. Pourtant, elle peut aisément être lue à la lumière des réflexions d’Habermas sur la démocratie : elle consiste en effet à interpeller l’opinion et les décideurs politiques en s’appuyant sur les relais médiatiques institutionnels ou sociaux. Plus qu’à un changement de la loi, elle appelle à un changement des pratiques et des mentalités, en partant du constat qu’un changement du cadre légal ou réglementaire n’est pas à lui seul suffisant.
Et que dire des hacktivistes ? Peuvent-ils être considérés comme menant des actions de désobéissance civile, même s’ils ne s’en revendiquent pas explicitement ?
Muller écrit à la fin de son ouvrage : “Sans conteste, la désobéissance civile porte une nouvelle forme de radicalité politique qui porte le désir de transformer la société (...) La désobéissance civile doit prendre sa place - rien que sa place, mais toute sa place - dans la panoplie des méthodes de régulation et de gestion non-violentes des conflits qui rythment la vie d’une société démocratique.” (p. 281) A cet égard, ne pas évoquer d’autres formes d’activisme ou de militantisme qui, sans être institutionnelles (syndicales ou partisanes), ne relèvent pas non plus de la désobéissance civile, est regrettable.

La notion de violence aurait également pu donner lieu à des développements intéressants, notamment quant aux formes qu’elle peut prendre. On comprend qu’il s’agit avant tout de violence sur les personnes. Mais Muller met également en avant la violence contre des biens (p. 233). La désobéissance civile refuse le recours à la violence pour lutter contre la violence de l’injustice, que cette violence soit physique (la guerre d’Algérie) ou symbolique (les panneaux publicitaires). Dans certains cas, la violence est claire, dans d’autres, elle est davantage sujette à interpretation. Selon quels critères ?

Muller ne pose pas non plus clairement la question de la nécessaire revendication de la désobéissance civile : des activistes ne se réclamant pas de la désobéissance civile, ne s’inscrivant pas explicitement dans cette filiation (les vélorutionnaires par exemple) sont-ils des désobéisseurs ? La réponse semble être négative puisque la désobéissance civile est définie comme “une action politique de résistance non-violente, accomplie par des citoyens agissant au nom de leur liberté et de leur responsabilité  , qui consiste à enfreindre ouvertement (...) une loi considérée comme injuste.” (p. 192) C’est le cas des Déboulonneurs de Pub : les barbouilleurs souhaitent être interpellés par la police de manière à pouvoir faire valoir leur cause devant un tribunal pour interpeller l’opinion.
Mais à l’inverse, à propos de la création de la chambre d’agriculture du pays basque, Muller estime qu’il s’agit de désobéissance civile, mais se félicite néanmoins que, pour des raisons stratégiques, le juge n’ait pas retenu cette interprétation (p. 251). Dans ce cas, il semble donc y avoir désobéissance civile de fait, mais les militants prennent soin de ne pas revendiquer leur action comme acte de désobéissance civile. Quelle est donc la place qu’il faut donner à la revendication explicite de désobéissance civile dans la définition de la notion ?

Muller a pris soin de préciser qu’une action isolée ne suffisait pas pour qu’il y ait désobéissance civile. Il faut une action organisée dans la durée (p. 196), avec un objectif clair, précis, limité et réalisable (p. 199) Ces critères semblent, au premier abord, ouvrir vers une definition satisfaisante de ce qu’est une campagne.
La référence à des exemples précis fait cependant ressortir des insuffisances théoriques : car qu’est-ce qu’une action précise, ciblée et circonscrite dans le temps ? Certes, pour les campagnes qui ont réussi et qui ont été menées par des militants qui ont par ailleurs pensé et contribué à définir la notion de désobéissance civile, la démarcation est claire. La marche pour le sel est, par exemple, une campagne de désobéissance civile. Mais qu’en est-il de toutes les actions qui n’ont pas (encore) abouti à un résultat probant ? Les Déboulonneurs de Pub se sont fixés un objectif clair et précis : non pas l’abolition de la publicité, mais sa soumission aux mêmes règles que celles régissant l’affichage associatif (soit la réalisation d’affiches n’excédant pas 50cm x 70cm). Le collectif existe depuis 2005 et n’a pas encore obtenu gain de cause. Faut-il en conclure que la campagne est toujours en cours ? Qu’il s’agit d’un échec de la désobéissance civile ? Qu’il est trop tôt pour le dire ? Quel critère permet de définir la durée d’une action de désobéissance civile ?

Le livre de Muller achoppe donc sur la question du continuum entre les mouvements activistes et/ou militants. Il est toujours possible rétrospectivement de classer une action dans le champ de la désobéissance civile. Mais sur le moment, s’il n’y a pas de revendication explicite, de quoi s’agit-il ? Comment penser l’articulation entre des actions qui ne se réclament pas de cet héritage et des actions qui s’en réclament ? Certaines sont-elles plus légitimes que d’autres ? La désobéissance civile, telle qu’elle a été pensée depuis Thoreau par exemple, est-elle l’avenir de l’activisme ? Est-elle en train d’évoluer ? Ou est-il plus que jamais nécessaire qu’elle se combine avec d’autres formes d’activisme ?